En un mot, vous avouez que ce système religieux n’est que le produit informe de presque toutes les anciennes superstitions, enfantées par le fanatisme oriental, & diversement modifiées par les circonstances, les tems, les intérêts, les caprices, les préjugés de ceux qui se sont depuis donnés pour des inspirés, pour des envoyés de Dieu, pour des interprêtes de ses volontés nouvelles.
Baron d’Holbach - Préface au Christianisme Dévoilé

Le Christianisme Dévoilé – Baron d’Holbach

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Page de titre du Christianisme Dévoilé - Boulanger

Le Christianisme Dévoilé ou Examen des Principes et des Effets de la Religion chrétienne (1761) est une des œuvres majeures du Baron d’Holbach, bien qu’il fût longtemps attribué à Nicolas-Antoine Boulanger. En effet, pour d’évidentes raisons, le Baron choisit de publier ce livre sous le nom de cet ami décédé en 1759, ainsi que le montre la page de titre ci-contre. Sage précaution puisque l’édition fut condamnée à être brûlée à Paris par la main du bourreau dès 1767. Notons également la surcharge de la date d’édition.

Une analyse plus profonde a été écrite par Pierre Naville dans sa Préface à l’édition de 1961.

Vous trouverez, à la fin de chaque chapitre, deux liens renvoyant à la table des Chapitres ci-dessous et à la traduction en Néerlandais réalisée par Carlos Devriese.

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La transcription, encore en cours, de ce texte est réalisée sur base de deux éditions, toutes deux présentes sur le site Gallica de la BNF :

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TABLE DES CHAPITRES.

PREFACE

LETTRE DE L’AUTEUR
A
MONSIEUR *****

JE reçois, Monſieur, avec reconnoiſſance les obſervations que vous m’envoyez ſur mon ouvrage. Si je ſuis ſenſible aux éloges que vous daignez en faire, j’aime trop la vérité, pour me choquer de la franchiſe avec laquelle vous me propoſez vos objections ; je les trouve aſſez graves, pour mériter toute mon attention. Ce ſeroit être bien peu philoſophe, que de n’avoir point le courage d’entendre contredire ſes opinions. Nous ne ſommes point des théologiens ; nos démêlés ſont de nature à ſe terminer à l’amiable ; ils ne doivent reſſembler en rien à ceux des apôtres de la ſuperſtition, qui ne cherchent qu’à ſe ſurprendre mutuellement par des argumens captieux, & qui, aux dépens de la bonne foi, ne combattent jamais que pour défendre la cauſe de leur vanité & de leur propre entêtement. Nous deſirons tous deux le bien du genre humain ; nous cherchons la vérité ; nous ne pouvons, cela poſé, manquer d’être d’accord.

Vous commencez par admettre la néceſſité d’examiner la religion & de ſoumettre ſes opinions au tribunal de la raiſon ; vous convenez que le Chriſtianiſme ne peut ſoutenir cet examen, & qu’aux yeux du bon ſens il ne paroîtra jamais qu’un tiſſu d’abſurdités, de fables découſues, de dogmes inſenſés, de cérémonies puériles, de notions empruntées des Chaldéens, des Egyptiens, des Phéniciens, des Grecs & des Romains. En un mot, vous avouez que ce ſyſtème religieux n’eſt que le produit informe de preſque toutes les anciennes ſuperſtitions, enfantées par le fanatiſme oriental, & diverſement modifiées par les circonſtances, les tems, les intérêts, les caprices, les préjugés de ceux qui ſe ſont depuis donnés pour des inſpirés, pour des envoyés de Dieu, pour des interprêtes de ſes volontés nouvelles.

Vous frémiſſez des horreurs que l’eſprit intolérant des Chrétiens leur a fait commettre, toutes les fois qu’ils en ont eu le pouvoir ; vous ſentez qu’une religion, fondée ſur un dieu ſanguinaire, ne peut être qu’une religion de ſang ; vous gémiſſez de cette phrénéſie, qui s’empare dès l’enfance de l’eſprit des Princes & des peuples, & les rend également eſclaves de la ſuperſtition & de ſes Prêtres, les empêche de connoître leurs véritables intérêts, les rend ſourds à la raiſon, les détourne des grands objets qui devroient les occuper. Vous reconnoiſſez qu’une religion, fondée ſur l’enthouſiaſme, ou ſur l’impoſture, ne peut avoir de principes aſſurés, doit être une ſource éternelle de diſputes, doit toujours finir par cauſer des troubles, des perſécutions & des ravages, ſur-tout lorſque la puiſſance politique ſe croira indiſpenſablement obligée d’entrer dans ſes querelles. Enfin, vous allez juſqu’à convenir qu’un bon Chrétien, qui ſuit littéralement la conduite que l’Evangile lui preſcrit, comme la plus parfaite, ne connoît en ce monde aucun des rapports ſur leſquels la vraie morale eſt fondée, & ne peut être qu’un miſanthrope inutile, s’il manque d’énergie, & n’eſt qu’un fanatique turbulent, s’il a l’ame échauffée.

Après ces aveux, comment peut-il ſe faire que vous jugiez que mon ouvrage eſt dangereux ? Vous me dites que le ſage doit penſer pour lui ſeul ; qu’il faut une religion, bonne, ou mauvaiſe, au peuple ; qu’elle eſt un frein néceſſaire aux eſprits ſimples & groſſiers, qui ſans elle n’auroient plus de motifs pour s’abſtenir du crime & du vice. Vous regardez la réforme des préjugés religieux comme impoſſible ; vous jugez que les Princes, qui peuvent ſeuls l’opérer, ſont trop intéreſſés à maintenir leurs ſujets dans un aveuglement dont ils profitent. Voilà, ſi je ne me trompe, les objections les plus fortes que vous m’ayez faites, je vais tâcher de les lever.

D’abord je ne crois pas qu’un livre puiſſe être dangereux pour le peuple. Le peuple ne lit pas plus qu’il ne raiſonne ; il n’en n’a, ni le loiſir, ni la capacité : d’un autre côté, ce n’eſt pas la religion, c’eſt la loi qui contient les gens du peuple, & quand un inſenſé leur diroit de voler ou d’aſſaſſiner, le gibet les avertiroit de n’en rien faire. Au ſurplus, ſi par hazard il ſe trouvoit parmi le peuple un homme en état de lire un ouvrage philoſophique, il eſt certain que cet homme ne ſeroit pas communément un ſcélérat à craindre.

Les livres ne ſont faits que pour la partie d’une nation, que ſes circonſtances, ſon éducation, ſes ſentimens, mettent au-deſſus du crime. Cette portion éclairée de la ſociété, qui gouverne l’autre, lit & juge les ouvrages ; s’ils contiennent des maximes fauſſes, ou nuiſibles, ils ſont bientôt, ou condamnés à l’oubli, ou dévoués à l’exécration publique : s’ils contiennent des vérités, ils n’ont aucun danger à courir. Ce ſont des fanatiques, des prêtres & des ignorans, qui font les revolutions ; les perſonnes éclairées, déſintéreſſées & ſenſées, ſont toujours amies du repos.

Vous n’êtes point, Monſieur, du nombre de ces penſeurs puſillanimes, qui croyent que la vérité ſoit capable de nuire : elle ne nuit qu’à ceux qui trompent les hommes, & elle ſera toujours utile au reſte du genre humain. Tout a dû vous convaincre depuis long-tems, que tous les maux, dont notre eſpéce eſt affligée, ne viennent que de nos erreurs, de nos intérêts mal entendus, de nos préjugés, des idées fauſſes que nous attachons aux objets.

En effet, pour peu que l’on ait de ſuite dans l’eſprit, il eſt aiſé de voir que ce ſont en particulier les préjugés religieux qui ont corrompu la politique & la morale. Ne ſont-ce pas des idées religieuſes & ſurnaturelles qui firent regarder les Souverains comme des Dieux ? C’eſt donc la religion qui fit éclore les deſpotes & les tyrans ; ceux-ci firent de mauvaiſes loix [i] ; leur exemple corrompit les grands ; les grands corrompirent les peuples ; les peuples viciés devinrent des eſclaves malheureux, occupés à ſe nuire, pour plaire à la grandeur, & pour ſe tirer de la miſere. Les Rois furent appellés les images de Dieu ; ils furent abſolus comme lui ; ils créerent le juſte & l’injuſte ; leurs volontés ſanctifierent souvent l’oppreſſion, la violence, la rapine ; & ce fut par la baſſeſſe, par le vice & le crime, que l’on obtint la faveur. C’eſt ainſi que les nations ſe ſont remplies de citoyens pervers, qui, ſous des chefs corrompus par des notions religieuſes, ſe firent continuellement une guerre ouverte, ou clandeſtine, & n’eurent aucuns motifs pour pratiquer la vertu.

Dans des ſociétés ainſi conſtituées, que peut faire la religion ? Ses terreurs éloignées, ou ſes promeſſes ineffables, ont-elles jamais empêché les hommes de ſe livrer à leurs paſſions, ou de chercher leur bonheur par les voies les plus faciles ? Cette religion a-t-elle influé ſur les mœurs des Souverains, qui lui doivent leur pouvoir divin ? Ne voyons-nous pas des Princes, remplis de foi, entreprendre à chaque inſtant les guerres les plus injuſtes ; prodiguer inutilement le ſang & les biens de leurs ſujets ; arracher le pain des mains du pauvre, pour augmenter les tréſors du riche inſatiable ; permettre & même ordonner le vol, les concuſſions, les injuſtices ? Cette religion, que tant de Souverains regardent comme l’appui de leur trône, les rend-elle donc plus humains, plus réglés, plus tempérans, plus chaſtes, plus fidéles à leurs ſermens ? Hélas ! Pour peu que nous conſultions l’hiſtoire, nous y verrons des Souverains orthodoxes, zélés & religieux juſqu’au ſcrupule, être en même tems des parjures, des uſurpateurs, des adulteres, des voleurs, des aſſaſſins, des hommes enfin qui agiſſent comme s’ils ne craignoient point ce Dieu qu’ils honorent de bouche. Parmi ces courtiſans qui les entourent, nous verrons un alliage continuel de chriſtianiſme & de crime, de dévotion & d’iniquité, de foi & de vexations, de religion & de trahiſons. Parmi ces Prêtres d’un Dieu pauvre & crucifié, qui fondent leur exiſtence ſur ſa religion, qui prétendent que ſans elle il ne peut y avoir de morale, ne voyons-nous pas régner l’orgueil, l’avarice, la lubricité, l’eſprit de domination & de vengeance [ii] ? Leurs prédications continuelles, & réitérées depuis tant de ſiécles, ont-elles véritablement influé ſur les mœurs des nations ? Les converſions, que leurs diſcours opérent, ſont-elles vraiment utiles ? Changent-elles les cœurs des peuples qui les écoutent ? De l’aveu même de ces docteurs, ces converſions ſont très-rares, ils vivent toujours dans la lie des ſiécles ; la perverſité humaine augmente chaque jour, & chaque jour ils déclament contre des vices & des crimes, que la coutume autoriſe, que le gouvernement encourage, que l’opinion favoriſe, que le pouvoir récompenſe, & que chacun ſe trouve intéreſſé à commettre, ſous peine d’être malheureux.

Ainſi, de l’aveu même de ſes Miniſtres, la religion, dont les préceptes ont été inculqués dès l’enfance & ſe répétent ſans relâche, ne peut rien contre la dépravation des mœurs. Les hommes mettent toujours la religion de côté, dès qu’elle s’oppoſe à leurs deſirs ; ils ne l’écoutent que lorſqu’elle favoriſe leurs paſſions, lorſqu’elle s’accorde avec leur tempérament, & avec les idées qu’ils ſe font du bonheur. Le libertin s’en mocque, lorſqu’elle condamne ſes débauches ; l’ambitieux la mépriſe, lorſqu’elle met des bornes à ſes vœux ; l’avare ne l’écoute point, lorſqu’elle lui dit de répandre des bienfaits ; le courtiſan rit de ſa ſimplicité, quand elle lui ordonne d’être franc & ſincere. D’un autre côté, le Souverain eſt docile à ſes leçons, lorſqu’elle lui dit qu’il eſt l’image de la Divinité ; qu’il doit être abſolu comme elle ; qu’il eſt le maître de la vie & des biens de ſes ſujets ; qu’il doit les exterminer, quand ils ne penſent point comme lui. Le bilieux écoute avidement les préceptes de ſon prêtre, quand il lui ordonne de haïr ; le vindicatif lui obéit, quand il lui permet de ſe venger lui-même, ſous prétexte de venger ſon Dieu. En un mot, la religion ne change rien aux paſſions des hommes, ils ne l’écoutent, que lorſqu’elle parle à l’uniſſon de leurs deſirs ; elle ne les change qu’au lit de la mort : alors leur changement eſt inutile au monde, & le pardon du ciel, que l’on promet au repentir infructueux des mourans, encourage les vivans à perſiſter dans le déſordre juſqu’au dernier inſtant.

En vain la religion prêcheroit-elle la vertu, lorſque cette vertu devient contraire aux intérêts des hommes, ou ne les mene à rien. On ne peut donner des mœurs à une nation dont le Souverain eſt lui-même ſans mœurs & ſans vertu ; où les Grands regardent cette vertu, comme une foibleſſe ; où les prêtres la dégradent par leur conduite ; où l’homme du peuple, malgré les belles harangues de ſes prédicateurs, ſent bien que, pour ſe tirer de la miſere, il faut ſe prêter aux vices de ceux qui ſont plus puiſſans que lui. Dans des ſociétés ainſi conſtituées, la morale ne peut être qu’une ſpéculation ſtérile, propre à exercer l’eſprit, ſans influer ſur la conduite de perſonne, ſinon d’un petit nombre d’hommes, que leur tempérament a rendus modérés & contens de leur ſort. Tous ceux qui voudront courir à la fortune, ou rendre leur ſort plus doux, ſe laiſſeront entraîner par le torrent général, qui les forcera de franchir les obſtacles que la conſcience leur oppoſe.

Ce n’eſt donc point le Prêtre, c’eſt le Souverain, qui peut établir les mœurs dans un Etat. Il doit prêcher par ſon exemple ; il doit effrayer le crime par des châtimens ; il doit inviter à la vertu par des récompenſes ; il doit ſur-tout veiller à l’éducation publique, afin que l’on ne ſeme dans les cœurs de ſes ſujets, que des paſſions utiles à la ſociété.

Parmi nous, l’éducation n’occupe preſque point la politique ; celle-ci montre l’indifférence la plus profonde ſur l’objet le plus eſſentiel au bonheur des Etats. Chez preſque tous les peuples modernes, l’éducation publique se borne à enſeigner des langues inutiles à la plûpart de ceux qui les apprennent ; au lieu de la morale, on inculque aux Chrétiens, les fables merveilleuſes & les dogmes inconcevables d’une religion très-oppoſée à la droite raiſon : dès le premier pas que le jeune homme fait dans ſes études, on lui apprend qu’il doit renoncer au témoignage de ſes ſens, ſoumettre ſa raiſon, qu’on lui décrie comme un guide infidéle, & s’en rapporter aveuglément à l’autorité de ſes maîtres. Mais quels ſont ces maîtres ? Ce ſont des prêtres, intéreſſés à maintenir l’univers dans des opinions dont ſeuls ils recueillent les fruits. Ces pédagogues mercénaires, pleins d’ignorance & de préjugés, ſont rarement eux-mêmes au ton de la ſociété. Leurs ames abjectes & rétrécies ſont-elles bien capables d’inſtruire leurs éléves de ce qu’elles ignorent elles-mêmes ? Des pédans, avilis aux yeux mêmes de ceux qui leur confient leurs enfans, ſont-ils bien en état d’inſpirer à leurs éléves le deſir de la gloire, une noble émulation, les ſentiments généreux, qui ſont la ſource de toutes les qualités utiles à la république ? Leur apprendront-ils à aimer le bien public, à ſervir la patrie, à connoître les devoirs de l’homme & du citoyen, du pere de famille & des enfans, des maîtres & des ſerviteurs ? Non ſans doute ; l’on ne voit ſortir des mains de ces guides ineptes & mépriſables, que des ignorans ſuperſtitieux, qui, s’ils ont profité des leçons qu’ils ont reçues, ne ſavent rien des choſes néceſſaires à la ſociété, dont ils vont devenir des membres inutiles.

De quelque côté que nous portions nos regards, nous verrons l’étude des objets les plus importans pour l’homme, totalement négligée. La morale, ſous laquelle je comprens auſſi la politique, n’eſt preſque comptée pour rien dans l’éducation européenne ; la ſeule morale qu’on apprenne aux chrétiens, c’eſt cette morale enthouſiaſte, impraticable, contradictoire, incertaine, que nous voyons contenue dans l’évangile ; elle n’eſt propre, comme je crois l’avoir prouvé, qu’à dégrader l’eſprit, qu’à rendre la vertu haïſſable, qu’à former des eſclaves abjects, qu’à briſer le reſſort de l’ame ; ou bien, ſi elle eſt ſemée dans des eſprits échauffés, elle n’en fait que des fanatiques turbulens, capables d’ébranler les fondemens des ſociétés.

Malgré l’inutilité & la perverſité de la morale que le chriſtianiſme enſeigne aux hommes, ſes partiſans oſent nous dire que ſans religion l’on ne peut avoir des mœurs. Mais qu’eſt-ce qu’avoir des mœurs, dans le langage des chrétiens ? C’eſt prier ſans relâche, c’eſt fréquenter les temples, c’eſt faire pénitence, c’eſt s’abſtenir des plaiſirs, c’eſt vivre dans le recueillement & la retraite. Quel bien réſulte-t’il pour la ſociété de ces pratiques, que l’on peut obſerver, ſans avoir l’ombre de la vertu ? Si des mœurs de cette eſpéce conduiſent au ciel, elles ſont très inutiles à la terre. Si ce ſont là des vertus, il faut convenir que ſans religion l’on n’a point de vertus. Mais, d’un autre côté, on peut obſerver fidélement tout ce que le chriſtianiſme recommande, ſans avoir aucune des vertus que la raiſon nous montre comme néceſſaires au ſoutien des ſociétés politiques.

Il faut donc bien diſtinguer la morale religieuſe de la morale politique : la premiere fait des ſaints, l’autre des citoyens ; l’une fait des hommes inutiles ou même nuiſibles au monde, l’autre doit avoir pour objet de former à la ſociété des membres utiles, actifs, capables de la ſervir, qui rempliſſent les devoirs d’époux, de peres, d’amis, d’aſſociés, quelques ſoient d’ailleurs leurs opinions métaphiſiques, qui, quoiqu’en diſe la théologie, ſont bien moins ſûres que les regles invariables du bon ſens.

En effet, il eſt certain que l’homme eſt un être ſociable, qui cherche en tout ſon bonheur ; qu’il fait le bien, lorſqu’il y trouve ſon intérêt ; qu’il n’eſt ſi communément méchant, que parce que ſans celà il ſeroit obligé de renoncer au bien être. Cela poſé, que l’éducation enſeigne aux hommes à connoître les rapports qui ſubſiſtent entr’eux, & les devoirs qui découlent de ces rapports ; que le gouvernement, à l’aide des loix, des récompenſes & des peines, confirme les leçons que l’éducation aura données ; que le bonheur accompagne les actions utiles & vertueuſes ; que la honte, le mépris, le châtiment, puniſſent le crime & le vice, alors les hommes auront une morale humaine, fondée ſur leur propre nature, ſur les beſoins des nations, ſur l’intérêt des peuples & de ceux qui les gouvernent. Cette morale, indépendante des notions ſublimes de la théologie, n’aura peut-être rien de commun avec la morale religieuſe ; mais la ſociété n’aura rien à perdre avec cette derniere morale, qui, comme on l’a prouvé, s’oppoſe à chaque inſtant au bonheur des Etats, au repos des familles, à l’union des citoyens.

Un Souverain, à qui la ſociété a confié l’autorité ſuprême, tient dans ſes mains les grands mobiles qui agiſſent ſur les hommes ; il a plus de pouvoir que les Dieux, pour établir & réformer les mœurs. Sa préſence, ſes récompenſes, ſes menaces, que dis-je ? Un ſeul de ſes regards, peuvent bien plus que tous les ſermons des prêtres. Les honneurs de ce monde, les dignités, les richeſſes, agiſſent bien plus fortement ſur les hommes les plus religieux, que toutes les eſpérances pompeuſes de la religion. Le courtiſan le plus dévot craint plus ſon Roi que ſon Dieu.

C’eſt donc, je le répéte, le Souverain qui doit prêcher ; c’eſt à lui qu’il appartient de réformer les mœurs ; elles ſeront bonnes, lorſque le Prince ſera bon & vertueux lui-même, lorſque les citoyens recevront une éducation honnête, qui, en leur inſpirant de bonne heure des principes vertueux, les habituera à honorer la vertu, à déteſter le crime, à mépriſer le vice, à craindre l’infamie. Cette éducation ne ſera point infructueuſe, lorſque des exemples continuels prouveront aux citoyens que c’eſt par des talens & des vertus que l’on parvient aux honneurs, au bien être, aux diſtinctions, à la conſidération, à la faveur, & que le vice ne conduit qu’au mépris & à l’ignominie. C’eſt à la tête d’une nation nourrie dans ces principes, qu’un Prince éclairé ſera réellement grand, puiſſant & reſpecté. Ses prédications ſeront plus efficaces que celles de ces Prêtres, qui, depuis tant de ſiécles, déclament inutilement contre la corruption publique [iii].

Si les Prêtres ont uſurpé ſur la puiſſance ſouveraine le droit d’inſtruire les peuples, que celle-ci reprenne ſes droits, ou du moins qu’elle ne ſouffre point qu’ils jouiſſent excluſivement de la liberté de régler les mœurs des nations & de leur parler de la morale ; que le Monarque réprime ces Prêtres eux-mêmes, quand ils enſeigneront des maximes viſiblement nuiſibles au bien de la ſociété. Qu’ils enſeignent, s’il leur plaît, que leur Dieu ſe change en pain, mais qu’ils n’enſeignent jamais que l’on doit haïr, ou détruire ceux qui refuſent de croire ce myſtere ineffable. Que dans la ſociété nul inſpiré n’ait la faculté de ſoulever les ſujets contre l’autorité, de ſemer la diſcorde, de briſer les liens qui uniſſent les citoyens entr’eux, de troubler la paix publique pour des opinions. Le Souverain, quand il voudra, pourra contenir le ſacerdoce lui-même. Le fanatiſme eſt honteux quand il ſe voit privé d’appui ; les Prêtres eux-mêmes attendent du Prince les objets de leurs deſirs, & la plûpart d’entr’eux ſont toujours diſpoſés à lui ſacrifier les intérêts prétendus de la religion & de la conſcience, quand ils jugent ce ſacrifice néceſſaire à leur fortune.

Si l’on me dit que les Princes ſe croiront toujours intéreſſés à maintenir la religion & à ménager ſes Miniſtres, au moins par politique, lors même qu’ils en ſeront détrompés intérieurement ; je réponds qu’il eſt aiſé de convaincre les Souverains par une foule d’exemples, que la religion Chrétienne fut cent fois nuiſible à leurs pareils ; que le ſacerdoce fut & ſera toujours le rival de la Royauté ; que les Prêtres chrétiens ſont par leur eſſence les ſujets les moins ſoumis : je réponds, qu’il eſt facile de faire ſentir à tout Prince éclairé, que ſon intérêt véritable eſt de commander à des peuples heureux ; que c’eſt du bien être qu’il leur procure, que dépendra ſa propre ſûreté & ſa propre grandeur ; en un mot, que ſon bonheur eſt lié à celui de ſon peuple, & qu’à la tête d’une nation, compoſée de citoyens honnêtes & vertueux, il ſera bien plus fort, qu’à la tête d’une troupe d’eſclaves ignorans & corrompus, qu’il eſt forcé de tromper, pour pouvoir les contenir, & d’abreuver d’impoſtures, pour en venir à bout.

Ainſi, ne déſeſpérons point que quelque jour la vérité ne perce juſqu’au trône. Si les lumieres de la raiſon & de la ſcience ont tant de peines à parvenir juſqu’aux Princes, c’eſt que des Prêtres intéreſſés, & des courtiſans faméliques, cherchent à les retenir dans une enfance perpétuelle, leur montrent le pouvoir & la grandeur dans des chiméres, & les détournent des objets néceſſaires à leur vrai bonheur. Tout Souverain, qui aura le courage de penſer par lui-même, ſentira que ſa puiſſance ſera toujours chancelante & précaire, tant qu’elle n’aura d’appui que dans les phantômes de ſa religion, les erreurs des peuples, les caprices du ſacerdoce. Il ſentira les inconvéniens réſultans d’une adminiſtration fanatique, qui juſqu’ici n’a formé que des ignorans préſomptueux, des chrétiens opiniâtres & ſouvent turbulens, des citoyens incapables de ſervir l’Etat, des peuples imbécilles, prêts à recevoir les impreſſions des guides qui les égarent ; il ſentira les reſſources immenſes que mettroient dans ſes mains les biens ſi long-tems uſurpés ſur la nation par des hommes inutiles, qui, ſous prétexte de l’inſtruire, la trompent & la dévorent [iv]. A ces fondations religieuſes, dont le bon ſens rougit, qui n’ont ſervi qu’à récompenſer la pareſſe, qu’à entretenir l’inſolence & le luxe, qu’à favoriſer l’orgueil ſacerdotal, un Prince ferme & ſage ſubſtituera des établiſſemens utiles à l’Etat, propres à faire germer les talens, à former la jeuneſſe, à récompenſer les ſervices & les vertus, à ſoulager des peuples, à faire éclore des citoyens.

Je me flatte, Monſieur, que ces réfléxions me diſculperont à vos yeux. Je ne prétens point aux ſuffrages de ceux qui ſe croyent intéreſſés aux maux de leurs concitoyens ; ce n’eſt point eux que je cherche à convaincre ; on ne peut rien prouver à des hommes vicieux & déraiſonnables. J’oſe donc eſpérer que vous ceſſerez de regarder mon livre comme dangereux & mes eſpérances comme totalement chimériques. Beaucoup d’hommes ſans mœurs ont attaqué la religion, parce qu’elle contrarioit leurs penchans ; beaucoup de ſages l’ont mépriſée, parce qu’elle leur paroiſſoit ridicule ; beaucoup de perſonnes l’ont regardée comme indifférente, parce qu’elles n’en ont point ſenti les vrais inconvéniens : comme citoyen, je l’attaque, parce qu’elle me paroît nuiſible au bonheur de l’Etat, ennemie des progrès de l’eſprit humain, oppoſée à la ſaine morale, dont les intérêts de la politique ne peuvent jamais ſe ſéparer. Il me reſte à vous dire avec un Poëte ennemi, comme moi, de la ſuperſtition :

Si tibi vera videtur,
Dede manus, & ſi falſa eſt, accingere contra.

Je ſuis, &c...

Paris le 4 mai 1758.

1766 – Pages i à xxviij.


  1. J’ai mis cette vérité dans tout ſon jour dans mes Recherches ſur l’origine du Deſpotiſme oriental.
  2. Quand nous nous plaignons des déſordres des Prêtres, on nous ferme la bouche, en diſant : qu’il faut faire ce qu’ils diſent & ne point faire ce qu’ils font.. Quelle confiance pouvons-nous prendre en des médécins, qui, lorſqu’ils ont les mêmes maux que nous, ne veulent jamais ſe ſervir des mêmes remédes qu’ils preſcrivent ?
  3. Quintilien dit, Quidquid Principes faciunt, pracipere videntur. Les Princes ſemblent ordonner de faire tout ce qu’ils font eux-mêmes.
  4. Quelques perſonnes ont cru que le Clergé pouvoit ſervir quelquefois de barriere au deſpotiſme ; mais l’expérience ſuffit pour prouver que jamais ce corps n’a ſtipulé que pour lui-même. Ainſi l’intérêt des nations, & celui des bons Souverains, trouve que ce corps n’eſt abſolument bon à rien.

Traduction en Néerlandais de cette Préface.

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CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER.
Introduction

De la néceſſité d’examiner ſa religion, & des obſtacles que l’on rencontre dans cet examen.

UN Etre raiſonnable doit dans toutes ſes actions ſe propoſer ſon propre bonheur & celui de ſes ſemblables. La religion, que tout concourt à nous montrer comme l’objet le plus important à notre félicité temporelle & éternelle, n’a des avantages pour nous, qu’autant qu’elle rend notre exiſtence heureuſe en ce monde, & qu’autant que nous ſommes aſſurés qu’elle remplira les promeſſes flateuſes qu’elle nous fait pour un autre. Nos devoirs, envers le dieu que nous regardons comme le maître de nos deſtinées, ne peuvent être fondés que ſur les biens que nous en attendons, ou ſur les maux que nous craignons de ſa part : il eſt donc néceſſaire que l’homme examine les motifs de ſes eſpérances & de ſes craintes ; il doit, pour cet effet, conſulter l’expérience & la raiſon, qui ſeules peuvent le guider ici bas ; par les avantages que la religion lui procure dans le monde viſible qu’il habite, il pourra juger de la réalité de ceux qu’elle lui fait eſpérer dans un monde inviſible, vers lequel elle lui ordonne de tourner ſes regards.

Les hommes, pour la plûpart, ne tiennent à leur religion que par habitude ; ils n’ont jamais examiné ſérieuſement les raiſons qui les y attachent, les motifs de leur conduite, les fondemens de leurs opinions : ainſi la choſe, que tous regardent comme la plus importante pour eux, fut toujours celle qu’ils craignirent le plus d’approfondir ; ils ſuivent les routes que leurs peres leur ont tracées ; ils croyent, parce qu’on leur a dit dès l’enfance qu’il falloit croire ; ils eſperent, parce que leurs ancêtres ont eſpéré ; ils tremblent, parce que leurs devanciers ont tremblé ; preſque jamais ils n’ont daigné ſe rendre compte des motifs de leur croyance. Très-peu d’hommes ont le loiſir d’examiner, ou la capacité d’enviſager les objets de leur vénération habituelle, de leur attachement peu raiſonné, de leurs craintes traditionelles ; les nations ſont toujours entraînées par le torrent de l’habitude, de l’exemple, du préjugé : l’éducation habitue l’eſprit aux opinions les plus monſtrueuſes, comme le corps aux attitudes les plus gênantes : tout ce qui a duré longtems paroît ſacré aux hommes ; ils ſe croiroient coupables, s’ils portoient leurs regards téméraires ſur les choſes revêtues du ſceau de l’antiquité : prévenus en faveur de la ſageſſe de leurs peres, ils n’ont point la préſomption d’examiner après eux ; ils ne voyent point que de tous tems l’homme fut la dupe de ſes préjugés, de ſes eſpérances & de ſes craintes, & que les mêmes raiſons lui rendirent preſque toujours l’examen également impoſſible.

Le vulgaire, occupé de travaux néceſſaires à ſa ſubſiſtance, accorde une confiance aveugle à ceux qui prétendent le guider ; il ſe repoſe ſur eux du ſoin de penſer pour lui ; il ſouſcrit ſans peine à tout ce qu’ils lui preſcrivent ; il croiroit offenſer ſon dieu, s’il doutoit un inſtant de la bonne foi de ceux qui lui parlent en ſon nom. Les grands, les riches, les gens du monde, lors même qu’ils ſont plus éclairés que le vulgaire, ſe trouvent intéreſſés à ſe conformer aux préjugés reçus, & même à les maintenir ; ou bien, livrés à la molleſſe, à la diſſipation & aux plaiſirs, ils ſont totalement incapables de s’occuper d’une religion qu’ils font toujours céder à leurs paſſions, à leurs penchans, & au deſir de s’amuſer. Dans l’enfance, nous recevons toutes les impreſſions qu’on veut nous donner ; nous n’avons, ni la capacité, ni l’expérience, ni le courage néceſſaires pour douter de ce que nous enſeignent ceux dans la dépendance deſquels notre foibleſſe nous met. Dans l’adoleſcence, les paſſions fougueuſes & l’ivreſſe continuelle de nos ſens nous empêchent de ſonger à une religion trop épineuſe & trop triſte pour nous occuper agréablement : ſi par haſard un jeune homme l’examine, c’eſt ſans ſuite, ou avec partialité ; un coup d’œil ſuperficiel le dégoûte bientôt d’un objet ſi déplaiſant. Dans l’âge mûr, des ſoins divers, des paſſions nouvelles, des idées d’ambition, de grandeur, de pouvoir, le deſir des richeſſes, des occupations ſuivies, abſorbent toute l’attention de l’homme fait, ou ne lui laiſſent que peu de momens pour ſonger à cette religion, que jamais il n’a le loiſir d’approfondir. Dans la vieilleſſe, des facultés engourdies, des habitudes identifiées avec la machine, des organes affoiblis par l’âge & les infirmités, ne nous permettent plus de remonter à la ſource de nos opinions enracinées ; la crainte de la mort, que nous avons devant les yeux, rendroit d’ailleurs très-ſuſpect un examen auquel la terreur préſide communément.

C’eſt ainſi que les opinions religieuſes, une fois admiſes, ſe maintiennent pendant une longue ſuite de ſiécles ; c’eſt ainſi que d’âge en âge les nations ſe tranſmettent des idées qu’elles n’ont jamais examinées ; elles croyent que leur bonheur eſt attaché à des inſtitutions dans leſquelles un examen plus mûr leur montreroit la ſource de la plûpart de leurs maux. L’autorité vient encore à l’appui des préjugés des hommes, elle leur défend l’examen, elle les force à l’ignorance, elle ſe tient toujours prête à punir quiconque tenteroit de les déſabuſer.

Ne ſoyons donc point ſurpris, ſi nous voyons l’erreur preſque identifiée avec la race humaine ; tout ſemble concourir à éterniſer ſon aveuglement ; toutes les forces ſe réuniſſent pour lui cacher la vérité : les tyrans la déteſtent & l’oppriment, parce qu’elle oſe diſcuter leurs titres injuſtes & chimériques ; le ſacerdoce la décrie, parce qu’elle met au néant ſes prétentions faſtueuſes ; l’ignorance, l’inertie, & les paſſions des peuples, les rendent complices de ceux qui ſe trouvent intéreſſés à les aveugler, pour les tenir ſous le joug, & pour tirer parti de leurs infortunes : par-là, les nations gémiſſent ſous des maux héréditaires, jamais elles ne ſongent à y remédier, ſoit parce qu’elles n’en connoiſſent point la ſource, ſoit parce que l’habitude les accoutume au malheur & leur ôte même le deſir de ſe ſoulager.

Si la religion eſt l’objet le plus important pour nous, ſi elle influe néceſſairement ſur toute la conduite de la vie, ſi ſes influences s’étendent non-ſeulement à notre exiſtence en ce monde, mais encore à celle que l’homme ſe promet pour la ſuite, il n’eſt ſans doute rien qui demande un examen plus ſérieux de notre part : cependant c’eſt de toutes les choſes celle dans la quelle le commun des hommes montre le plus de crédulité ; le même homme, qui apportera l’examen le plus ſérieux dans la choſe la moins intéreſſante à ſon bien-être, ne ſe donne aucune peine pour s’aſſurer des motifs qui le déterminent à croire, ou à faire des choſes, deſquelles, de ſon aveu, dépend ſa félicité temporelle & éternelle ; il s’en rapporte aveuglément à ceux que le haſard lui a donnés pour guides ; il ſe repoſe ſur eux du ſoin d’y penſer pour lui, & parvient à ſe faire un mérite de ſa pareſſe même & de ſa crédulité : en matiere de religion, les hommes ſe font gloire de reſter toujours dans l’enfance & dans la barbarie.

Cependant il ſe trouva dans tous les ſiécles des hommes, qui, détrompés des préjugés de leurs concitoyens, oſerent leur montrer la vérité. Mais que pouvoit leur foible voix contre des erreurs ſucées avec le lait, confirmées par l’habitude, autoriſées par l’exemple, fortifiées par une politique ſouvent complice de ſa propre ruine ? Les cris impoſans de l’impoſture réduiſirent bientôt au ſilence ceux qui voulurent réclamer en faveur de la raiſon ; en vain le philoſophe eſſaya-t-il d’inſpirer aux hommes du courage, tandis que leurs prêtres & leurs Rois les forcerent de trembler.

Le plus ſûr moyen de tromper les hommes, & de perpétuer leurs préjugés, c’eſt de les tromper dans l’enfance : chez preſque tous les peuples modernes, l’éducation ne ſemble avoir pour objet que de former des fanatiques, des dévots, des moines, c’eſt-à-dire, des hommes nuiſibles, ou inutiles à la ſociété ; on ne ſonge nulle part à former des citoyens : les Princes eux-mêmes, communément victimes de l’éducation ſuperſtitieuſe qu’on leur donne, demeurent toute leur vie dans l’ignorance la plus profonde de leurs devoirs & des vrais intérêts de leurs Etats ; ils s’imaginent avoir tout fait pour leurs ſujets, s’ils leur font remplir l’eſprit d’idées religieuſes, qui tiennent lieu de bonnes loix, & qui diſpenſent leurs maîtres du ſoin pénible de les bien gouverner. La religion ne ſemble imaginée que pour rendre les Souverains & les peuples également eſclaves du ſacerdoce ; celui-ci n’eſt occupé qu’à ſuſciter des obſtacles continuels au bonheur des nations ; par-tout où il régne, le Souverain n’a qu’un pouvoir précaire, & les ſujets ſont dépourvus d’activité, de ſcience, de grandeur d’ame, d’induſtrie, en un mot des qualités néceſſaires au ſoutien de la ſociété.

Si dans un Etat chrétien on voit quelqu’activité, ſi l’on y trouve de la ſcience, ſi l’on y rencontre des mœurs ſociales, c’eſt qu’en dépit de leurs opinions religieuſes, la nature, toutes les fois qu’elle le peut, ramene les hommes à la raiſon & les force de travailler à leur propre bonheur. Toutes les nations chrétiennes, ſi elles étoient conſéquentes à leurs principes, devroient être plongées dans la plus profonde inertie ; nos contrées ſeroient habitées par un petit nombre de pieux ſauvages, qui ne ſe rencontreroient que pour ſe nuire. En effet, à quoi bon s’occuper d’un monde, que la religion ne montre à ſes diſciples que comme un lieu de paſſage ? Quelle peut être l’induſtrie d’un peuple, à qui l’on répète tous les jours que ſon Dieu veut qu’il prie, qu’il s’afflige, qu’il vive dans la crainte, qu’il gémiſſe ſans ceſſe ? Comment pourroit ſubſiſter une ſociété compoſée d’hommes à qui l’on perſuade qu’il faut avoir du zele pour la religion, & que l’on doit haïr & détruire ſes ſemblables pour des opinions ? Enfin, comment peut-on attendre de l’humanité, de la juſtice, des vertus, d’une foule de fanatiques à qui l’on propoſe, pour modéle, un Dieu cruel, diſſimulé, méchant, qui ſe plaît à voir couler les larmes de ſes malheureuſes créatures, qui leur tend des embuches, qui les punit pour y avoir ſuccombé, qui ordonne le vol, le crime & le carnage ?

Tels ſont pourtant les traits ſous leſquels le Chriſtianiſme nous peint le Dieu qu’il hérita des Juifs. Ce Dieu fut un ſultan, un deſpote, un tyran, à qui tout fut permis ; l’on fit pourtant de ce Dieu le modéle de la perfection ; l’on commit en ſon nom les crimes les plus révoltans, & les plus grands forfaits furent toujours juſtifiés, dès qu’on les commit pour ſoutenir ſa cauſe, ou pour mériter ſa faveur. Ainſi la religion chrétienne, qui ſe vante de prêter un appui inébranlable à la morale, & de préſenter aux hommes les motifs les plus forts pour les exciter à la vertu, fut pour eux une ſource de diviſions, de fureurs & de crimes ; ſous prétexte de leur apporter la paix, elle ne leur apporta que la fureur, la haine, la diſcorde & la guerre ; elle leur fournit mille moyens ingénieux de ſe tourmenter ; elle répandit ſur eux des fléaux inconnus à leurs peres ; & le chrétien, s’il eut été ſenſé, eut mille fois regretté la paiſible ignorance des ſes ancêtres idolâtres.

Si les mœurs des peuples n’eurent rien à gagner avec la religion chrétienne, le pouvoir des Rois, dont elle prétend être l’appui, n’en retira pas de plus grands avantages ; il s’établit dans chaque Etat deux pouvoirs diſtingués ; celui de la religion, fondé ſur Dieu lui-même, l’emporta preſque toujours ſur celui du Souverain ; celui-ci fut forcé de devenir le ſerviteur des prêtres, & toutes les fois qu’il refuſa de fléchir le genou devant eux, il fut proſcrit, dépouillé de ſes droits, exterminé par des ſujets que la religion excitoit à la révolte, ou par des fanatiques, aux mains deſquels elle remettoit ſon couteau. Avant le chriſtianiſme, le Souverain de l’Etat fut communément le Souverain du prêtre ; depuis que le monde eſt chrétien, le Souverain n’eſt plus que le premier eſclave du ſacerdoce, que l’exécuteur de ſes vengeances & de ſes décrets.

Concluons donc que la religion chrétienne n’a point de titre pour ſe vanter des avantages qu’elle procure à la morale, ou à la politique. Arrachons-lui donc le voile dont elle ſe couvre ; remontons à ſa ſource ; analyſons ſes principes ; ſuivons-la dans ſa marche, & nous trouverons que, fondée ſur l’impoſture, ſur l’ignorance & ſur la crédulité, elle ne fut & ne ſera jamais utile qu’à des hommes qui ſe croyent intéreſſés à tromper le genre humain ; qu’elle ne ceſſa jamais de cauſer les plus grands maux aux nations, & qu’au lieu du bonheur qu’elle leur avoit promis, elle ne ſervit qu’à les enivrer de fureurs, qu’à les inonder de ſang, qu’à les plonger dans le délire & dans le crime, qu’à leur faire méconnoître leurs véritables intérêts & leurs devoirs les plus ſaints.

1766 – Pages 1 à 15.

Traduction en Néerlandais de ce Chapitre Premier.

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CHAPITRE II

CHAPITRE II.

Hiſtoire abrégée du Peuple Juif.

DANS une petite contrée, preſque ignorée des autres peuples, vivoit une nation, dont les fondateurs, longtems eſclaves chez les Egyptiens, furent délivrés de leur ſervitude par un prêtre d’Héliopolis, qui par ſon génie, & ſes connoiſſances ſuperieures, ſut prendre de l’aſcendant ſur eux [i]. Cet homme, connu ſous le nom de Moïſe, nourri dans les ſciences de cette région fertile en prodiges & mere des ſuperſtitions, ſe mit donc à la tête d’une troupe de fugitifs, à qui il perſuada qu’il étoit l’interprête des volontés de leur Dieu, qu’il converſoit particulierement avec lui, qu’il en recevoit directement les ordres. Il appuya, dit-on, ſa miſſion par des œuvres qui parurent ſurnaturelles à des hommes ignorans des voies de la nature & des reſſources de l’art. Le premier des ordres qu’il leur donna, de la part de ſon Dieu, fut de voler leurs maîtres, qu’ils étoient ſur le point de quitter. Lorſqu’il les eut ainſi enrichis des dépouilles de l’Egypte, qu’il ſe fut aſſuré de leur confiance, il les conduiſit dans un déſert, où, pendant quarante ans, il les accoutuma à la plus aveugle obéiſſance ; il leur apprit les volontés du ciel, la fable merveilleuſe de leurs ancêtres, les cérémonies biſares auxquelles le Trés-haut attachoit ſes faveurs ; il leur inſpira ſur-tout la haine la plus envenimée contre les Dieux des autres nations, & la cruauté la plus étudiée contre ceux qui les adoroient : à force de carnage & de ſévérité, il en fit des eſclaves ſouples à ſes volontés, prêts à ſeconder ſes paſſions, prêts à ſe ſacrifier pour ſatiſfaire ſes vues ambitieuſes ; en un mot, il fit des Hébreux, des monſtres de phrénéſie & de férocité. Après les avoir ainſi animés de cet eſprit deſtructeur, il leur montra les terres & les poſſeſſions de leurs voiſins, comme l’héritage que Dieu même leur avoit aſſigné.

Fiers de la protection de Jehovah [ii], les Hébreux marcherent à la victoire ; le ciel autoriſa pour eux la fourberie & la cruauté ; la religion, unie à l’avidité, étouffa chez eux les cris de la nature, & ſous la conduite de leurs chefs inhumains, ils détruiſirent les nations Chananéennes avec une barbarie qui révolte tout homme en qui la ſuperſtition n’a pas totalement anéanti la raiſon. Leur fureur, dictée par le ciel même, n’épargna, ni les enfans à la mammelle, ni les vieillards débiles, ni les femmes enceintes, dans les villes où ces monſtres porterent leurs armes victorieuſes. Par les ordres de Dieu, ou de ſes prophêtes, la bonne foi fut violée, la juſtice fut outragée, & la cruauté fut éxercée [iii].

Brigands, uſurpateurs & meurtriers, les Hébreux parvinrent enfin à s’établir dans une contrée peu fertile, mais qu’ils trouverent délicieuſe, au ſortir de leur déſert. Là, ſous l’autorité de leurs prêtres, repréſentans viſibles de leur Dieu caché, ils fonderent un état déteſté de ſes voiſins, & qui fut en tout tems l’objet de leur haine, ou de leur mépris. Le ſacerdoce, ſous le nom de Théocratie, gouverna longtems ce peuple aveugle & farouche ; il lui perſuada qu’en obéiſſant à ſes prêtres, il obéiſſoit à ſon Dieu lui-même.

Malgré la ſuperſtition, forcé par les circonſtances, ou peut-être fatigué du joug de ſes prêtres, le peuple Hébreu voulut enfin avoir des Rois, à l’exemple des autres nations ; mais, dans le choix de ſon Monarque, il ſe crut obligé de s’en rapporter à un prophéte. Ainſi commença la monarchie des Hébreux, dont les Princes furent néanmoins toujours traverſés dans leurs entrepriſes, par des prêtres, des inſpirés, des prophétes ambitieux, qui ſuſciterent ſans fin des obſtacles aux Souverains qu’ils ne trouverent point aſſez ſoumis à leurs propres volontés. L’hiſtoire des Juifs ne nous montre, dans tous ſes périodes, que des Rois aveuglément ſoumis au ſacerdoce, ou perpétuellement en guerre avec lui, & forcés de périr ſous ſes coups.

La ſuperſtition féroce, ou ridicule, du peuple Juif, le rendit l’ennemi né du genre humain, & en fit l’objet de ſon indignation & de ſes mépris : toujours il fut rebelle, & toujours il fut maltraité par les conquérans de ſa chétive contrée. Eſclave tour-à-tour des Egyptiens, des Babyloniens, & des Grecs, il éprouva ſans ceſſe les traitemens les plus durs & les mieux mérités ; ſouvent infidéle à ſon Dieu, dont la cruauté, ainſi que la tyrannie de ſes prêtres le dégoûterent fréquemment, il ne fut jamais ſoumis à ſes Princes ; ceux-ci l’écraſerent inutilement ſous un ſceptre de fer, jamais ils ne parvinrent à en faire un ſujet attaché ; le Juif fut toujours la victime & la dupe de ſes inſpirés, & dans ſes plus grands malheurs, ſon fanatiſme opiniâtre, ſes eſpérances inſenſées, ſa crédulité infatigable, le ſoutinrent contre les coups de la fortune. Enfin, conquiſe avec le reſte du monde, la Judée ſubit le joug des Romains.

Objet du mépris de ſes nouveaux maîtres, le Juif fut traité durement, & avec hauteur, par des hommes que ſa loi lui fit déteſter dans ſon cœur ; aigri par l’infortune, il n’en devint que plus ſéditieux, plus fanatique, plus aveugle. Fiere des promeſſes de ſon Dieu ; remplie de confiance pour les oracles qui, en tout tems, lui annoncerent un bien-être qu’elle n’eut jamais ; encouragée par les enthouſiaſtes, ou les impoſteurs, qui ſucceſſivement ſe jouerent de ſa crédulité, la nation Juive attendit toujours un Meſſie, un Monarque, un Libérateur, qui la débarraſſât du joug ſous lequel elle gémiſſoit, & qui la fît régner elle-même ſur toutes les nations de l’univers.

1766 – Pages 16 à 24.


  1. Maneton & Chérémon, hiſtoriens Egyptiens, dont le Juif Joſeph nous a tranſmis les témoignages, nous apprennent qu’une multitude de lépreux fut autrefois chaſſée d’Egypte par le Roi Amenophis, que ces bannis élurent pour leur chef un Prêtre d’Héliopolis, nommé Moïſe, qui leur compoſa une religion & leur donna des loix.
    V. Joſeph contre Appien, Liv. I. ch. 9. 11 & 12. Diodore de Sicile rapporte l’hiſtoire de Moîſe, Tom. 7 de la traduction de l’Abbé Terraſon.
    Quoi qu’il en ſoit, de l’aveu même de la Bible, Moîſe commença par aſſaſſiner un Egyptien, qui avoit pris querelle avec un Hébreu ; après quoi, il ſe ſauva en Arabie, où il épouſa la fille d’un prêtre idolâtre, qui lui reprocha ſouvent ſa cruauté : de-là ce ſaint homme retourna en Egypte pour ſoulever la nation mécontente contre le Roi. Il régna très-tyranniquement, l’exemple de Coré, de Darhan & d’Abyron, prouve que les eſprits forts n’avoient pas beau jeu avec lui. Il diſparut, comme Romulus, ſans qu’on ſut trouver ſon corps, ni le lieu de ſa ſépulture.
  2. C’étoit le nom ineffable du Dieu des Juifs qui n’oſoient le prononcer. Son nom vulgaire étoit Adonaî, qui ressemble furieusement à l’Adonis des Phéniciens. V. Mes recherches ſur le deſpotiſme oriental
  3. Pour ſe faire une idée de la férocité Judaîque, qu’on liſe la conduite de Moîſe & de Joſué, & les ordres que le Dieu des armées donne à Samuel dans le 1er Liv. des Rois, ch. XV. v. 23 & 24. où ce Dieu ordonne de tout exterminer ſans en excepter les femmes & les enfans. Saül fut rejeté pour avoir épargné le ſang du Roi des Amalécites. David ſeconda les fureurs de ſon Dieu, & tint envers les Ammonites une conduite qui révolte la nature. V. Le Liv. des Rois, ch. XII. v. 31. C’eſt pourtant ce David que l’on propoſe encore pour le modèle des Rois. Malgré ſa révolte contre Saûl, ſes briguandages, ſes adultères, ſa cruelle perfidie contre Urie, il eſt nommé l’homme ſelon le cœur de Dieu. Voyez le Diction. de Bayle à l’art. David.

Traduction en Néerlandais de ce Chapitre II.

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CHAPITRE III

CHAPITRE III.

Hiſtoire abrégée du Chriſtianiſme.

CE fut au milieu de cette nation, ainſi diſpoſée à ſe répaître d’eſpérances & de chiméres, que ſe montra un nouvel inſpiré, dont les ſectateurs ſont parvenus à changer la face de la terre. Un pauvre Juif, qui ſe prétendit iſſu du ſang royal de David [i], ignoré long-tems dans ſon propre pays, ſortit tout d’un coup de ſon obſcurité pour ſe faire des proſélites. Il en trouva dans la plus ignorante populace ; il lui prêcha donc ſa doctrine, & lui perſuada qu’il étoit le fils de Dieu, le libérateur de ſa nation opprimée, le Meſſie annoncé par les prophétes. Ses diſciples, ou impoſteurs, ou ſéduits, rendirent un témoignage éclatant de ſa puiſſance ; ils prétendirent que ſa miſſion avoit été prouvée par des miracles ſans nombre. Le ſeul prodige, dont il fut incapable, fut de convaincre les Juifs, qui, loin d’être touchés de ſes œuvres bienfaiſantes & merveilleuſes, le firent mourir par un ſupplice infamant. Ainſi, le fils de Dieu mourut à la vue de tout Jéruſalem ; mais ſes adhérens aſſurerent qu’il étoit ſecrétement reſſuſcité trois jours après ſa mort. Viſible pour eux ſeuls, & inviſible pour la nation qu’il étoit venu éclairer & amener à ſa doctrine, Jéſus reſſuſcité converſa, dit-on, quelque tems avec ſes diſciples, après quoi il remonta au ciel, où, devenu Dieu comme ſon pere, il partage avec lui les adorations & les hommages des ſectateurs de ſa loi. Ceux-ci, à force d’accumuler des ſuperſtitions, d’imaginer des impoſtures, de forger des dogmes, d’entaſſer des myſteres, ont peu-à-peu formé un ſyſtème religieux, informe & découſu, qui fut appellé le Chriſtianiſme, d’après le nom du Chriſt ſon fondateur.

Les différentes nations, auxquelles les Juifs furent reſpectivement ſoumis, les avoient infectés d’une multitude de dogmes empruntés du paganiſme : ainſi la religion Judaïque, Egyptienne dans ſon origine, adopta les rites, les notions, & une portion des idées des peuples avec qui les Juifs converſerent. Il ne faut donc point être ſurpris ſi nous voyons les Juifs, & les Chrétiens qui leur succéderent, imbus de notions puiſées chez les Phéniciens, chez les Mages ou les Perſes, chez les Grecs & les Romains. Les erreurs des hommes, en matiere de religion, ont une reſſemblance générale ; elles ne paroiſſent différentes que par leurs combinaiſons. Le commerce des Juifs & des Chrétiens, avec les Grecs, leur fit ſurtout connoître la philoſophie de Platon, ſi analogue avec l’eſprit romaneſque des orientaux, & ſi conforme au génie d’une religion qui ſe fit un devoir de ſe rendre inacceſſible à la raiſon [ii]. Paul, le plus ambitieux & le plus enthouſiaſte des diſciples de Jéſus, porta donc ſa doctrine, aſſaiſonnée de ſublime & de merveilleux, aux peuples de la Gréce, de l’Aſie, & même aux habitans de Rome ; il eut des ſectateurs, parce que tout homme, qui parle à l’imagination des hommes groſſiers, les mettra dans ſes intérêts, & cet Apôtre actif peut paſſer, à juſte titre, pour le fondateur d’une religion, qui, ſans lui, n’eut pu s’étendre, par le défaut de lumieres de ſes ignorans collégues, dont il ne tarda pas à ſe ſéparer, pour être chef de ſa ſecte [iii].

Quoi qu’il en ſoit, le chriſtianiſme, dans ſa naiſſance, fut forcé de ſe borner aux gens du peuple ; il ne fut embraſſé que par les hommes les plus abjects d’entre les Juifs & les Payens : c’eſt ſur des hommes de cette eſpéce que le merveilleux a le plus de droit [iv]. Un Dieu infortuné, victime innocente de la méchanceté, ennemi des riches & des grands, dut être un objet conſolant pour des malheureux. Des mœurs auſteres, le mépris des richeſſes, les ſoins, déſintéreſſés en apparence, des premiers prédicateurs de l’évangile, dont l’ambition ſe bornoit à gouverner les ames, l’égalité que la religion mettoit entre les hommes, la communauté des biens, les ſecours mutuels que ſe prêtoient les membres de cette ſecte, furent des objets très-propres à exciter les deſirs des pauvres, & à multiplier les chrétiens. L’union, la concorde, l’affection réciproque, continuellement recommandées aux premiers chrétiens, dûrent ſéduire des ames honnêtes ; la ſoumiſſion aux puiſſances, la patience dans les ſouffrances, l’indigence & l’obſcurité, firent regarder la ſecte naiſſante comme peu dangereuſe dans un gouvernement accoutumé à tolérer toutes ſortes de ſectes. Ainſi, les fondateurs du chriſtianiſme eurent beaucoup d’adhérens dans le peuple, & n’eurent pour contradicteurs, ou pour ennemis, que quelques prêtres idolâtres, ou Juifs, intéreſſés à ſoutenir les religions établies. Peu-à-peu le nouveau culte, couvert par l’obſcurité de ſes adhérens, & par les ombres du myſtere, jetta de très-profondes racines, & devint trop étendu pour être ſupprimé. Le gouvernement Romain s’apperçut trop tard des progrès d’une aſſociation mépriſée ; les chrétiens, devenus nombreux, oſerent braver les Dieux du paganiſme, juſque dans leurs temples. Les Empereurs & les Magiſtrats, devenus inquiets, voulurent éteindre une ſecte qui leur faiſoit ombrage ; ils perſécuterent des hommes qu’ils ne pouvoient ramener par la douceur, & que leur fanatiſme rendoit opiniâtres ; leurs ſupplices intéreſſerent en leur faveur ; la perſécution ne fit que multiplier le nombre de leurs amis : enfin, leur conſtance dans les tourmens parut ſurnaturelle & divine à ceux qui en furent les témoins. L’enthouſiaſme ſe communiqua, & la tyrannie ne ſervit qu’à procurer de nouveaux défenſeurs à la ſecte qu’on vouloit étouffer.

Ainſi, que l’on ceſſe de nous vanter les merveilleux progrès du chriſtianiſme ; il fut la religion du pauvre ; elle annonçoit un Dieu pauvre ; elle fut prêchée par des pauvres à de pauvres ignorans ; elle les conſola de leur état ; ſes idées lugubres elles-mêmes furent analogues à la diſpoſition d’hommes malheureux & indigens. L’union & la concorde, que l’on admire tant dans les premiers chrétiens, n’eſt pas plus merveilleuſe ; une ſecte naiſſante & opprimée demeure unie, & craint de ſe ſéparer d’intérêts. Comment, dans ces premiers tems, ſes prêtres perſécutés eux-mêmes, & traités comme des perturbateurs, euſſent-ils oſé prêcher l’intolérance & la perſécution ? Enfin, les rigueurs, exercées contre les premiers chrétiens, ne purent leur faire changer de ſentimens, parce que la tyrannie irrite, & que l’eſprit de l’homme eſt indomptable, quand il s’agit des opinions auxquelles il croit ſon ſalut attaché. Tel eſt l’effet immanquable de la perſécution. Cependant, les chrétiens, que l’exemple de leur propre ſecte auroit dû détromper, n’ont pu juſqu’à préſent ſe guérir de la fureur de perſécuter.

Les Empereurs Romains, devenus chrétiens eux-mêmes ; c’eſt-à-dire, entraînés par un torrent devenu général, qui les força de ſe ſervir des ſecours d’une ſecte puiſſante, firent monter la religion ſur le trône ; ils protégerent l’égliſe & ſes miniſtres ; ils voulurent que leurs courtiſans adoptaſſent leurs idées ; ils regarderent de mauvais œil ceux qui reſterent attachés à l’ancienne religion ; peu-à-peu ils en vinrent juſqu’à en interdire l’exercice ; il finit par être défendu ſous peine de mort. On perſécuta ſans ménagement ceux qui s’en tinrent au culte de leurs peres ; les chrétiens rendirent alors aux payens, avec uſure, les maux qu’ils en avoient reçus. L’Empire Romain fut rempli de ſéditions, cauſées par le zele effréné des Souverains, & de ces prêtres pacifiques, qui peu auparavant ne vouloient que la douceur & l’indulgence. Les Empereurs, ou politiques, ou ſuperſtitieux, comblerent le ſacerdoce de largeſſes & de bienfaits, que ſouvent il méconnut ; ils établirent ſon autorité ; ils reſpecterent enſuite, comme divin, le pouvoir qu’ils avoient eux-mêmes créé. On déchargea les prêtres de toutes les fonctions civiles, afin que rien ne les détournât du miniſtere ſacré [v]. Ainſi, les Pontifes d’une ſecte jadis rampante & opprimée, devinrent indépendans : enfin, devenus plus puiſſans que les Rois, ils s’arrogerent bientôt le droit de leur commander à eux-mêmes. Ces prêtres d’un Dieu de paix, preſque toujours en diſcorde entr’eux, communiquerent leurs paſſions & leurs fureurs aux peuples, & l’univers étonné vit naître, ſous la loi de grace, des querelles & des malheurs qu’il n’avoit jamais éprouvés ſous les divinités paiſibles qui s’étoient autrefois partagé, ſans diſpute, les hommages des mortels.

Telle fut la marche d’une ſuperſtition, innocente dans ſon origine, mais qui par la ſuite, loin de procurer le bonheur aux hommes, fut pour eux une pomme de diſcorde, & le germe fécond de leurs calamités.

Paix ſur la terre, & bonne volonté aux hommes. c’eſt ainſi que s’annonce cet évangile, qui a coûté au genre humain plus de ſang que toutes les autres religions du monde priſes collectivement. Aimez votre dieu de toutes vos forces, & votre prochain comme vous-même. Voilà, ſelon le Légiſlateur & le Dieu des chrétiens, la ſomme de leurs devoirs : cependant, nous voyons les chrétiens dans l’impoſſibilité d’aimer ce Dieu farouche, ſévere & capricieux, qu’ils adorent ; &, d’un autre côté, nous les voyons éternellement occupés à tourmenter, à perſécuter, à détruire leur prochain, & leurs freres. Par quel renverſement une religion, qui ne reſpire que la douceur, la concorde, l’humilité, le pardon des injures, la ſoumiſſion aux Souverains, eſt-elle mille fois devenue le ſignal de la diſcorde, de la fureur, de la révolte, de la guerre, & des crimes les plus noirs ? Comment les prêtres du dieu de paix ont-ils pu faire ſervir ſon nom de prétexte, pour troubler la ſociété, pour en bannir l’humanité, pour autoriſer les forfaits les plus inouis, pour mettre les citoyens aux priſes, pour aſſaſſiner les Souverains ?

Pour expliquer toutes ces contradictions, il ſuffit de jetter les yeux ſur le Dieu que les Chrétiens ont hérité des Juifs. Non contens des couleurs affreuſes, ſous leſquelles Moïſe l’a peint, les chrétiens ont encore défiguré ſon tableau. Les châtimens paſſagers de cette vie ſont les ſeuls dont parle le légiſlateur Hébreu ; le chrétien voit ſon Dieu barbare ſe vengeant avec rage, & ſans meſure, pendant l’éternité. En un mot, le fanatiſme des chrétiens ſe nourrit par l’idée révoltante d’un enfer, où leur Dieu, changé en un bourreau auſſi injuſte qu’implacable, s’abreuvera des larmes de ſes créatures infortunées, & perpétuera leur exiſtence, pour continuer à la rendre éternellement malheureuſe. Là, occupé de ſa vengeance, il jouira des tourmens du pécheur ; il écoutera avec plaiſir les hurlemens inutiles dont il fera retentir ſon cachot embraſé. L’eſpérance de voir finir ſes peines ne mettra point d’intervalle entre ſes ſupplices.

En un mot, en adoptant le Dieu terrible des Juifs, le chriſtianiſme enchérit encore ſur ſa cruauté : il le repréſente comme le tyran le plus inſenſé, le plus fourbe, le plus cruel, que l’eſprit humain puiſſe concevoir ; il ſuppoſe qu’il traite ſes ſujets avec une injuſtice & une barbarie vraiment dignes d’un démon. Pour nous convaincre de cette vérité, expoſons le tableau de la mythologie judaïque, adoptée & rendue plus extravagante par les chrétiens.

1766 – Pages 24 à 38.


  1. Les Juifs diſent que Jéſus étoit fils d’un ſoldat nommé Pandira ou Panther qui ſéduiſit Marie, qui étoit une coëffeuſe mariée à un nommé Jochanan : ou, ſelon d’autres, Pandira jouit pluſieurs fois de Marie, tandis que celle-ci croyoit avoir affaire à ſon mari ; par ce moyen, elle devint groſſe, & ſon mari chagrin ſe retira à Babylonne. D’autres prétendent que Jéſus apprit la magie en Egypte, d’où il vint exercer ſon art en Galilée, où on le fit mourir.
    Voyez Pleiffer, theol. Juidaîca & Mahomedica, &c. principia. Lypſia, 1687.
    D’autres aſſurent que Jéſus fut un brigand, & ſe fit chef de voleurs. Voyez la Gémare.
  2. Origéne dit que Celſe reprochoit à Jéſus-Chriſt d’avoir emprunté pluſieurs des maximes de Platon. Voyez Orig. contra Celſ. t. 6. S. Auguſtin avoue qu’il a trouvé dans Platon le commencement de l’évangile de S. Jean. Voyez S. Aug. Conf. I. VII. ch. 9. 10 - 20. Les notions du Verbe ſont viſiblement empruntées de Platon ; l’Egliſe a ſu tirer un très-grand parti de ce philoſophe, comme on le prouvera par la ſuite.
  3. Les Ebionites, ou premiers Chrétiens, regardoient S. Paul comme un apoſtat, un hérétique, parce qu’il s’écartoit entièrement de la loi de Moïſe, que les autres Apôtres ne vouloient que réformer.
  4. Les premiers Chrétiens furent appellés, par mépris, Ebionites ; ce qui ſignifie des mendians, des gueux. Voyez Orig. contra Celſum, t. II. Et Euſeb. hiſt. eccleſ. t. III. ch. 37. Ebion en Hébreu ſignifie pauvre. On a voulu depuis perſonnifier le mot Ebion, & l’on en a fait un hérétique, un chef de ſecte. Quoi qu’il en ſoit, la religion chrétiennne dut ſurtout plaire aux eſclaves, qui étoient exclus des choſes ſacrées, & que l’on regardoit à peine comme des hommes ; elle leur perſuada qu’ils auroient leur tour un jour, & que dans l’autre vie, ils ſeroient plus heureux que leurs maîtres.
  5. Voyez Tillemond, dans la vie de Conſtantin, tome IV. art. 32. p. 143.

Traduction en Néerlandais de ce Chapitre III.

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CHAPITRE IV

CHAPITRE IV.

De la Mythologie chrétienne, ou des idées que le chriſtianiſme nous donne de Dieu & de ſa conduite.

DIEU, par un acte inconcevable de ſa toute-puiſſance, fait ſortir l’univers du néant [i] ; il crée le monde pour être la demeure de l’homme, qu’il a fait à ſon image ; à peine cet homme, unique objet des travaux de ſon dieu, a-t-il vu la lumiere, que ſon créateur lui tend un piége, auquel il ſavoit ſans doute qu’il devoit ſuccomber. Un ſerpent, qui parle, ſéduit une femme, qui n’eſt point ſurpriſe de ce phénomène ; celle-ci, perſuadée par le ſerpent, ſollicite ſon mari de manger un fruit défendu par Dieu lui-même. Adam, le pere du genre humain, par cette faute légere, attire ſur lui-même, & ſur ſa poſtérité innocente, une foule de maux, que la mort ſuit, ſans encore les terminer. Par l’offenſe d’un ſeul homme, la race humaine entiere devient l’objet du courroux céleſte ; elle eſt punie d’un aveuglement involontaire, par un déluge univerſel. Dieu ſe repent d’avoir peuplé le monde ; il trouve plus facile de noyer & de détruire l’eſpéce humaine, que de changer ſon cœur.

Cependant un petit nombre de juſtes échappe à ce fléau ; mais la terre ſubmergée, le genre humain anéanti, ne ſuffiſent point encore à ſa vengeance implacable. Une race nouvelle paroît ; quoique ſortie des amis de Dieu, qu’il a ſauvés du naufrage du monde, cette race recommence à l’irriter par de nouveaux forfaits ; jamais le tout-puiſſant ne parvient à rendre ſa créature telle qu’il la deſire ; une nouvelle corruption s’empare des nations, nouvelle colere de la part de Jehovah.

Enfin, partial dans ſa tendreſſe & dans ſa préférence, il jette les yeux ſur un Aſſyrien idolâtre ; il fait une alliance avec lui ; il lui promet que ſa race, multipliée comme les étoiles du ciel, ou comme les grains de ſable de la mer, jouira toujours de la faveur de ſon dieu ; c’eſt à cette race choiſie que Dieu révèle ſes volontés ; c’eſt pour elle qu’il dérange cent fois l’ordre qu’il avoit établi dans la nature ; c’eſt pour elle qu’il eſt injuſte, qu’il détruit des nations entieres. Cependant, cette race favoriſée n’en eſt pas plus heureuſe, ni plus attachée à ſon dieu ; elle court toujours à des dieux étrangers, dont elle attend des ſecours que le ſien lui refuſe ; elle outrage ce dieu qui peut l’exterminer. Tantôt ce dieu la punit, tantôt il la conſole, tantôt il la hait ſans motifs, tantôt il l’aime ſans plus de raiſon. Enfin, dans l’impoſſibilité où il ſe trouve de ramener à lui un peuple pervers, qu’il chérit avec opiniâtreté, il lui envoye ſon propre fils. Ce fils n’en eſt point écouté. Que dis-je ? Ce fils chéri, égal à Dieu ſon pere, eſt mis à mort par un peuple, objet de la tendreſſe obſtinée de ſon pere, qui ſe trouve dans l’impuiſſance de ſauver le genre humain, ſans ſacrifier ſon propre fils. Ainſi, un dieu innocent devient la victime d’un dieu juſte qui l’aime ; tous deux conſentent à cet étrange ſacrifice, jugé néceſſaire par un dieu, qui ſait qu’il ſera inutile à une nation endurcie, que rien ne changera. La mort d’un dieu, devenue inutile pour Iſraël, ſervira donc du moins à expier les péchés du genre humain ? Malgré l’éternité de l’alliance, jurée ſolemnellement par le très-haut, & tant de fois renouvellée avec ſes deſcendans, la nation favoriſée ſe trouve enfin abandonnée par ſon dieu, qui n’a pu la ramener à lui. Les mérites des ſouffrances & de la mort de ſon fils ſont appliqués aux nations jadis exclues de ſes bontés ; celles-ci ſont réconciliées avec le ciel, devenu déſormais plus juſte à leur égard ; le genre humain rentre en grace. Cependant, malgré les efforts de la divinité, ſes faveurs ſont inutiles, les hommes continuent à pécher ; ils ne ceſſent d’allumer la colere céleſte, & de ſe rendre dignes des châtimens éternels, deſtinés au plus grand nombre d’entr’eux.

Telle eſt l’hiſtoire fidelle du Dieu ſur lequel le chriſtianiſme ſe fonde. D’après une conduite ſi étrange, ſi cruelle, ſi oppoſée à toute raiſon, eſt-il donc ſurprenant de voir les adorateurs de ce dieu n’avoir aucune idée de leurs devoirs, méconnoître la juſtice, fouler aux pieds l’humanité, & faire des efforts, dans leur enthouſiaſme, pour s’aſſimiler à la divinité barbare qu’ils adorent, & qu’ils ſe propoſent pour modéle ? Quelle indulgence l’homme eſt-il en droit d’attendre d’un dieu qui n’a pas épargné ſon propre fils ? Quelle indulgence l’homme chrétien, perſuadé de cette fable, aura-t-il pour ſon ſemblable ? Ne doit-il pas s’imaginer que le moyen le plus ſûr de lui plaire, eſt d’être auſſi féroce que lui [ii] ?

Au moins eſt-il évident que les ſectateurs d’un Dieu pareil doivent avoir une morale incertaine, & dont les principes n’ont aucune fixité. En effet, ce Dieu n’eſt point toujours injuſte & cruel ; ſa conduite varie ; tantôt il crée la nature entiere pour l’homme ; tantôt il ne ſemble avoir créé ce même homme, que pour exercer ſur lui ſes fureurs arbitraires ; tantôt il le chérit, malgré ſes fautes ; tantôt il condamne la race humaine au malheur, pour une pomme. Enfin, ce dieu immuable eſt alternativement agité par l’amour & la colere, par la vengeance & la pitié, par la bienveillance & le regret ; il n’a jamais, dans ſa conduite, cette uniformité qui caractériſe la ſageſſe. Partial danſ ſon affection pour une nation mépriſable, & cruel ſans raiſon pour le reſte du genre humain, il ordonne la fraude, le vol, le meurtre, & fait à ſon peuple chéri un devoir de commettre, ſans balancer, les crimes les plus atroces, de violer la bonne foi, de mépriſer le droit des gens. Nous le voyons, dans d’autres occaſions, défendre ces mêmes crimes, ordonner la juſtice, & preſcrire aux hommes de s’abſtenir des choſes qui troublent l’ordre de la ſociété. Ce Dieu, qui s’appelle à la fois le Dieu des vengeances, le Dieu des miſéricordes, le Dieu des armées & le Dieu de la paix, ſouffle continuellement le froid & le chaud ; par conſéquent il laiſſe chacun de ſes adorateurs maître de la conduite qu’il doit tenir ; & par-là, ſa morale devient arbitraire. Eſt-il donc ſurprenant, après cela, que les chrétiens n’aient jamais juſqu’ici pu convenir entr’eux, s’il étoit plus conforme, aux yeux de leur dieu, de montrer de l’indulgence aux hommes, que de les exterminer pour des opinions ? En un mot, c’eſt un problême pour eux, de ſavoir s’il eſt plus expédient d’égorger & d’aſſaſſiner ceux qui ne penſent point comme eux, que de les laiſſer vivre en paix, & de leur montrer de l’humanité.

Les chrétiens ne manquent point de juſtifier leur Dieu de la conduite étrange, & ſi ſouvent inique, que nous lui voyons tenir dans les livres ſacrés. Ce Dieu, diſent-ils, maître abſolu des créatures, peut en diſpoſer à ſon gré, ſans qu’on puiſſe, pour cela, l’accuſer d’injuſtice, ni lui demander compte de ſes actions : ſa juſtice n’eſt point celle de l’homme ; celui-ci n’a point le droit de blâmer. Il eſt aiſé de ſentir l’inſuffiſance de cette réponſe. En effet, les hommes, en attribuant la juſtice à leur Dieu, ne peuvent avoir idée de cette vertu, qu’en ſuppoſant qu’elle reſſemble, par ſes effets, à la juſtice dans leurs ſemblables. Si Dieu n’eſt point juſte comme les hommes, nous ne ſavons plus comment il l’eſt, & nous lui attribuons une qualité dont nous n’avons aucune idée. Si l’on nous dit que Dieu ne doit rien à ſes créatures, on le ſuppoſe un tyran, qui n’a de régle que ſon caprice, qui ne peut, dès lors, être le modéle de notre juſtice, qui n’a plus de rapports avec nous, vû que tous les rapports doivent être réciproques. Si Dieu ne doit rien à ſes créatures, comment celles-ci peuvent-elles lui devoir quelque choſe ? Si, comme on nous le répète sans cesse, les hommes sont, relativement à Dieu, comme l’argille dans les mains du potier, il ne peut y avoir de rapports moraux entre eux & lui. C’est néanmoins sur ces rapports que toute religion est fondée : ainsi, dire que Dieu ne doit rien à ses créatures, & que ſa juſtice n’eſt point la même que celle des hommes, c’eſt ſapper les fondemens de toute juſtice & de toute religion, qui ſuppoſe que Dieu doit récompenſer les hommes pour le bien, & les punir pour le mal qu’ils font.

On ne manquera pas de nous dire, que c’eſt dans une autre vie que la juſtice de Dieu ſe montrera ; cela poſé, nous ne pouvons l’appeller juſte dans celle-ci, où nous voyons ſi ſouvent la vertu opprimée, & le vice récompenſé. Tant que les choſes ſeront en cet état, nous ne ſerons point à portée d’attribuer la juſtice à un dieu, qui ſe permet, au moins pendant cette vie, la ſeule dont nous puiſſions juger, des injuſtices paſſageres que l’on le ſuppoſe diſpoſé à réparer quelque jour. Mais cette ſuppoſition elle-même n’eſt-elle pas très-gratuite ? Et ſi ce Dieu a pu conſentir d’être injuſte un moment, pourquoi nous flatterions-nous qu’il ne le ſera point encore dans la ſuite ? Comment d’ailleurs concilier une juſtice, auſſi ſujette à ſe démentir, avec l’immutabilité de ce dieu ?

Ce qui vient d’être dit de la juſtice de Dieu, peut encore s’attribuer à la bonté qu’on lui attribue, & ſur laquelle les hommes fondent leurs devoirs à ſon égard. En effet, ſi ce dieu eſt tout-puiſſant, s’il eſt l’auteur de toutes choſes, ſi rien ne ſe fait que par ſon ordre, comment lui attribuer la bonté, dans un monde, où ſes créatures ſont expoſées à des maux continuels, à des maladies cruelles, à des révolutions phyſiques & morales, enfin à la mort ? Les hommes ne peuvent attribuer la bonté à Dieu, que d’après les biens qu’ils en reçoivent ; dès qu’ils éprouvent du mal, ce Dieu n’eſt plus bon pour eux. Les théologiens mettent à couvert la bonté de leur Dieu, en niant qu’il ſoit l’auteur du mal, qu’ils attribuent à un génie malfaiſant, emprunté du magiſme, qui eſt perpétuellement occupé à nuire au genre humain, & à fruſtrer les intentions favorables de la providence ſur lui. Dieu, nous diſent ces docteurs, n’eſt point l’auteur du mal, il le permet ſeulement. Ne voyent-ils pas que permettre le mal, eſt la même choſe que le commettre, dans un agent tout-puiſſant qui pourroit l’empêcher ? D’ailleurs, ſi la bonté de Dieu a pu ſe démentir un inſtant, quelle aſſurance avons-nous qu’elle ne ſe démentira pas toujours ? Enfin, dans le ſyſtème chrétien, comment concilier avec la bonté de Dieu, ou avec ſa ſageſſe, la conduite ſouvent barbare, & les ordres ſanguinaires que les livres ſaintſ lui attribuent ? Comment un chrétien peut-il attribuer la bonté à un dieu, qui n’a créé le plus grand nombre des hommes que pour les damner éternellement ?

On nous dira, ſans doute, que la conduite de Dieu eſt pour nous un myſtere impénétrable ; que nous ne ſommes point en droit de l’examiner ; que notre foible raiſon ſe perdroit toutes les fois qu’elle voudroit ſonder les profondeurs de la ſageſſe divine ; qu’il faut l’adorer en ſilence, & nous ſoumettre, en tremblant, aux oracles d’un Dieu qui a lui-même fait connoître ſes volontés : on nous ferme la bouche, en nous diſant que la divinité s’eſt révélée aux hommes.

1766 – Pages 38 à 51.


  1. Les anciens Philoſophes regardoient comme un axiome, que rien ne ſe fait de rien. La création, telle que les chrétiens l’admettent aujourd’hui, c’eſt-à-dire, l’éduction du néant, eſt une invention théologique aſſez moderne. Le mot Barah, dont la Genèſe ſe ſert, ſignifie Faire, arranger, diſpoſer une matière déjà exiſtente.
  2. On nous donne la mort du fils de Dieu, comme une preuve indubitable de ſa bonté ; n’eſt-elle pas plutôt une preuve indubitable de ſa férocité, de ſa vengeance implacable, de ſa cruauté ? Un bon chrétien, en mourant, diſoit, „ qu’il n’avoit jamais pu concevoir, qu’un Dieu bon eût fait mourir un Dieu innocent, pour appaiſer un Dieu juſte „.

Traduction en Néerlandais de ce Chapitre IV.

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CHAPITRE V

CHAPITRE V.

De la Revelation.

COMMENT, ſans le ſecours de la raiſon, connoître s’il eſt vrai que la divinité ait parlé ? Mais, d’un autre côté, la religion chrétienne ne proſcrit-elle pas la raiſon ? N’en défend-elle pas l’uſage dans l’examen des dogmes merveilleux qu’elle nous préſente ? Ne déclame-t-elle pas ſans ceſſe contre une raiſon prophane, qu’elle accuſe d’inſuffiſance, & que ſouvent elle regarde comme une révolte contre le ciel ? Avant de pouvoir juger de la révélation divine, il faudroit avoir une idée juſte de la divinité. Mais où puiſer cette idée, ſinon dans la révélation elle-même, puiſque notre raiſon eſt trop foible pour s’élever juſqu’à la connoiſſance de l’être ſuprême ? Ainſi, la révélation elle-même nous prouvera l’autorité de la révélation. Malgré ce cercle vicieux, ouvrons les livres qui doivent nous éclairer, & auxquels nous devons ſoumettre notre raiſon. Y trouvons-nous des idées préciſes ſur ce dieu dont on nous annonce les oracles ? Saurons-nous à quoi nous en tenir ſur ſes attributs ? Ce dieu n’eſt-il pas un amas de qualités contradictoires, qui en font une enigme inexplicable ? Si, comme on le ſuppoſe, cette révélation eſt émanée de Dieu lui-même, comment ſe fier au dieu des chrétiens, qui ſe peint comme injuſte, comme faux, comme diſſimulé, comme tendant des piéges aux hommes, comme ſe plaiſant à les ſéduire, à les aveugler, à les endurcir ; comme faiſant des ſigneſ pour les tromper, comme répandant ſur eux l’eſprit de vertige & d’erreur [i] ? Ainsi, dès les premiers pas, l’homme, qui veut s’aſſurer de la révélation chrétienne, eſt jetté dans la défiance & dans la perpléxité ; il ne ſait ſi le dieu, qui lui a parlé, n’a pas deſſein de le tromper lui-même, comme il en a trompé tant d’autres, de ſon propre aveu : d’ailleurs, n’eſt-il pas forcé de le penſer, lorſqu’il voit les diſputes interminables de ſes guides ſacrés, qui jamais n’ont pu s’accorder ſur la façon d’entendre les oracles précis d’une divinité qui s’eſt expliquée.

Les incertitudes & les craintes de celui qui examine de bonne foi la révélation adoptée par les chrétiens, ne doivent-elles point redoubler, quand il voit que ſon dieu n’a prétendu ſe faire connoître qu’à quelques êtres favoriſés, tandis qu’il a voulu reſter caché pour le reſte des mortels, à qui pourtant cette révélation étoit également néceſſaire ? Comment saura-t-il s’il n’eſt pas du nombre de ceux à qui ſon dieu partial n’a pas voulu ſe faire connoître ? Son cœur ne doit-il pas ſe troubler à la vue d’un dieu, qui ne conſent à ſe montrer, & à faire annoncer ſes décrets, qu’à un nombre d’hommes très-peu conſidérable, ſi on le compare à toute l’eſpece humaine ? N’eſt-il pas tenté d’accuſer ce dieu d’une malice bien noire, en voyant que, faute de ſe manifeſter à tant de nations, il a cauſé, pendant une longue ſuite de ſiécles, leur perte néceſſaire ? Quelle idée peut-il ſe former d’un dieu qui punit des millions d’hommes, pour avoir ignoré des loix ſecrettes, qu’il n’a lui-même publiées qu’à la dérobée, dans un coin obſcur & ignoré de l’Aſie ?

Ainſi, lorſque le chrétien conſulte même les livres révélés, tout doit conſpirer à le mettre en garde contre le dieu qui lui parle ; tout lui inſpire de la défiance contre ſon caractere moral ; tout devient incertitude pour lui ; ſon dieu, de concert avec les interprêtes de ſes prétendues volontés, ſemble avoir formé le projet de redoubler les ténébres de ſon ignorance. En effet, pour fixer ſes doutes, on lui dit que les volontés révélées ſont des myſteres, c’eſt-à-dire, des choſes inacceſſibles à l’eſprit humain. Dans ce cas, qu’étoit-il beſoin de parler ? Un dieu ne devoit-il ſe manifeſter aux hommes, que pour n’être point compris ? Cette conduite n’eſt-elle pas auſſi ridicule qu’inſenſée ? Dire que Dieu ne s’eſt révélé que pour annoncer des myſteres, c’eſt dire que Dieu ne s’eſt révélé que pour demeurer inconnu, pour nous cacher ſes voies, pour dérouter notre eſprit, pour augmenter notre ignorance & nos incertitudes.

Une révélation qui ſeroit véritable, qui viendroit d’un dieu juſte & bon, & qui ſeroit néceſſaire à tous les hommes, devroit être aſſez claire pour être entendue de tout le genre humain. La révélation, ſur laquelle le judaïſme & le chriſtianiſme ſe fondent, eſt-elle donc dans ce cas ? Les élémens d’Euclide ſont intelligibles pour tous ceux qui veulent les entendre ; cet ouvrage n’excite aucune diſpute parmi les géometres. La bible eſt-elle auſſi claire, & les vérités révélées n’occaſionnent-elles aucunes diſputes entre les théologiens qui les annoncent ? Par quelle fatalité les écritures, révélées par la divinité même, ont-elles encore beſoin de commentaires, & demandent-elles des lumieres d’en haut, pour être crues & entendues ? N’eſt-il pas étonnant, que ce qui doit ſervir à guider tous les hommes, ne ſoit compris par aucun d’eux ? N’eſt-il pas cruel, que ce qui eſt le plus important pour eux, leur ſoit le moins connu ? Tout eſt myſteres, ténébres, incertitudes, matiere à diſputes, dans une religion annoncée par le très-haut pour éclairer le genre humain. L’ancien & le nouveau teſtamens renferment des vérités eſſentielles aux hommes, néanmoins perſonne ne les peut comprendre ; chacun les entend diverſement, & les théologiens ne ſont jamais d’accord ſur la façon de les interprêter. Peu contens des myſteres contenus dans les livres ſacrés, les prêtres du chriſtianiſme en ont inventés de ſiécle en ſiécle, que leurs diſciples ſont obligés de croire, quoique leur fondateur & leur dieu n’en ait jamais parlé. Aucun chrétien ne peut douter des myſteres de la trinité, de l’incarnation, non plus que de l’efficacité des ſacremens, & cependant Jéſus-Chriſt ne s’eſt jamais expliqué ſur ces choſes. Dans la religion chrétienne, tout ſemble abandonné à l’imagination, aux caprices, aux déciſions arbitraires de ſes miniſtres, qui s’arrogent le droit de forger des myſteres & des articles de foi, ſuivant que leurs intérêts l’exigent. C’eſt ainſi que cette révélation ſe perpétue, par le moyen de l’égliſe, qui ſe prétend inſpirée par la divinité, & qui, bien loin d’éclairer l’eſprit de ſes enfans, ne fait que le confondre, & le plonger dans une mer d’incertitudes.

Tels ſont les effets de cette révélation, qui ſert de baſe au chriſtianiſme, & de la réalité de laquelle il n’eſt pas permis de douter. Dieu, nous dit-on, a parlé aux hommes ; mais quand a-t-il parlé ? Il a parlé, il y a des milliers d’années, à des hommes choiſis, qu’il a rendus ſes organes ; mais comment s’aſſurer s’il eſt vrai que ce dieu ait parlé, ſinon en s’en rapportant au témoignage de ceux mêmes qui diſent avoir reçu ſes ordres ? Ces interprêtes des volontés divines ſont donc des hommes ; mais des hommes ne ſont-ils pas ſujets à ſe tromper eux-mêmes, & à tromper les autres ? Comment donc connoître ſi l’on peut ſ’en fier aux témoignages que ces organes du ciel ſe rendent à eux-mêmes ? Comment ſavoir s’ils n’ont point été les dupes d’une imagination trop vive, ou de quelqu’illuſion ? Comment découvrir aujourd’hui s’il eſt bien vrai que ce Moïſe ait converſé avec ſon dieu, & qu’il ait reçu de lui la loi du peuple juif, il y a quelques milliers d’années ? Quel étoit le tempérament de ce Moïſe ? étoit-il flegmatique, ou enthouſiaſte ; ſincere, ou fourbe ; ambitieux, ou déſintéreſſé ; véridique, ou menteur ? Peut-on s’en rapporter au témoignage d’un homme, qui, après avoir fait tant de miracles, n’a jamais pu détromper ſon peuple de ſon idolâtrie, & qui, ayant fait paſſer quarante-ſept mille Iſraëlites au fil de l’épée, a le front de déclarer qu’il eſt le plus doux des hommes ? Les livres, attribués à ce Moïſe, qui rapportent tant de faits arrivés après lui, ſont-ils bien autentiques ? Enfin, quelle preuve avons-nous de ſa miſſion, ſinon le témoignage de ſix cens mille Iſraëlites, groſſiers & ſuperſtitieux, ignorans & crédules, qui furent peut-être les dupes d’un légiſlateur féroce, toujours prêt à les exterminer, ou qui n’eurent jamais connoiſſance de ce qu’on devoit écrire par la ſuite ſur le compte de ce fameux légiſlateur ?

Quelle preuve la religion chrétienne nous donne-t-elle de la miſſion de Jéſus-Chriſt ? Connoiſſons-nous ſon caractere & ſon tempérament ? Quel degré de foi pouvons-nous ajouter au témoignage de ſes diſciples, qui, de leur propre aveu, furent des hommes groſſiers & dépourvus de ſcience, par conſéquent ſuſceptibles de ſe laiſſer éblouir par les artifices d’un impoſteur adroit ? Le témoignage des perſonnes les plus inſtruites de Jéruſalem n’eut-il pas été d’un plus grand poids pour nous, que celui de quelques ignorans, qui ſont ordinairement les dupes de qui veut les tromper ? Cela nous conduit actuellement à l’examen des preuves ſur leſquelles le chriſtianiſme ſe fonde.

1766 – Pages 51 à 61.


  1. Dans l’Ecriture & les Peres de l’Egliſe, Dieu eſt toujours repréſenté comme un ſéducteur. Il permet qu’Eve ſoit ſéduite par un ſerpent ; il endurcit le cœur de Pharaon ; Jéſus-Chriſt eſt une pierre d’achoppement. Voilà les points de vue ſous leſquels on nous montre la divinité.

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CHAPITRE VI

CHAPITRE VI.

Des preuves de la religion chrétienne ; des miracles ; des prophéties ; des martyrs.

NOUS avons vu, dans les chapitres précédens, les motifs légitimes que nous avons de douter de la révélation faite aux Juifs et aux Chrétiens : d’ailleurs, relativement à cet article, le chriſtianiſme n’a aucun avantage ſur toutes les autres religions du monde, qui toutes, malgré leur diſcordance, ſe diſent émanées de la Divinité, et prétendent avoir un droit excluſif à ſes faveurs. L’Indien aſſure que le Brama lui-même eſt l’auteur de ſon culte. Le Scandinave tenoit le ſien du redoutable Odin. Si le Juif et le Chrétien ont reçu le leur de Jehovah, par le miniſtere de Moïſe et de Jéſus, le Mahométan aſſure qu’il a reçu le ſien par ſon prophéte, inſpiré du même Dieu. Ainſi, toutes les religions ſe diſent émanées du ciel ; toutes interdiſent l’uſage de la raiſon, pour examiner leurs titres ſacrés ; toutes ſe prétendent vraies, à l’excluſion des autres ; toutes menacent du courroux divin ceux qui refuſeront de ſe ſoumettre à leur autorité ; enfin toutes ont le caractere de la fauſſeté, par les contradictions palpables dont elles ſont remplies ; par les idées informes, obſcures, et ſouvent odieuſes, qu’elles donnent de la Divinité ; par les loix bizarres qu’elles lui attribuent ; par les diſputes qu’elles font naître entre leurs ſectateurs ; enfin, toutes les religions, que nous voyons ſur la terre, ne nous montrent qu’un amas d’impoſtures et de rêveries qui révoltent également la raiſon. Ainſi, du côté des prétentions, la religion chrétienne n’a aucun avantage ſur les autres ſuperſtitions dont l’univers eſt infecté, et ſon origine céleſte lui eſt conteſtée, par toutes les autres, avec autant de raiſon qu’elle conteſte la leur.

Comment donc ſe décider en ſa faveur ? Par où prouver la bonté de ſes titres ? A-t-elle des caracteres diſtinctifs qui méritent qu’on lui donne la préférence, et quels ſont-ils ? Nous fait-elle connoître, mieux que toutes les autres, l’eſſence et la nature de la Divinité ? Hélas ! Elle ne fait que la rendre plus inconcevable ; elle ne montre en elle qu’un tyran capricieux, dont les fantaiſies ſont tantôt favorables, et le plus ſouvent nuiſibles à l’eſpéce humaine. Rend-elle les hommes meilleurs ? Hélas ! Nous voyons que par-tout elle les diviſe, elle les met aux priſes, elle les rend intolérants, elle les force d’être les bourreaux de leurs freres. Rend-elle les Empires floriſſans et puiſſans ? Par-tout où elle régne, ne voyons-nous pas les peuples aſſervis, dépourvus de vigueur, d’énergie, d’activité, croupir dans une honteuſe léthargie, et n’avoir aucune idée de la vraie morale ? Quels ſont donc les ſignes auxquels on veut que nous reconnoiſſions la ſupériorité du chriſtianiſme ſur les autres religions ? C’eſt, nous dit-on, à ſes miracles, à ſes prophéties, à ſes martyrs. Mais je vois des miracles, des prophéties, et des martyrs dans toutes les religions du monde. Je vois par-tout des hommes, plus ruſés et plus inſtruits que le vulgaire, le tromper par des preſtiges, et l’éblouir par des œuvres, qu’il croit ſurnaturelles, parce qu’il ignore les ſecrets de la nature et les reſſources de l’art.

Si le Juif me cite des miracles de Moïſe, je vois ces prétendues merveilles opérées aux yeux du peuple le plus ignorant, le plus ſtupide, le plus abject, le plus crédule, dont le témoignage n’eſt d’aucun poids pour moi. D’ailleurs, je puis ſoupçonner que ces miracles ont été inſérés dans les livres ſacrés des Hébreux, long-tems après la mort de ceux qui auroient pu les démentir. Si le Chrétien me cite Jéruſalem, et le témoignage de toute la Galilée, pour me prouver les miracles de Jéſus-Chriſt, je ne vois encore qu’une populace ignorante qui puiſſe les atteſter ; ou je demande comment il fut poſſible qu’un peuple entier, témoin des miracles du Meſſie, conſentît à ſa mort, la demandât même avec empreſſement ? Le peuple de Londres, ou de Paris, ſouffriroit-il qu’on mît à mort, ſous ſes yeux, un homme qui auroit reſſuſcité des morts, rendu la vûe aux aveugles, redreſſé des boîteux, guéri des paralytiques ? Si les Juifs ont demandé la mort de Jéſus, tous ſes miracles ſont anéantis pour tout homme non prévenu.

D’un autre côté, ne peut-on pas oppoſer aux miracles de Moïſe, ainſi qu’à ceux de Jéſus, ceux que Mahomet opéra aux yeux de tous les peuples de La Mecque et de l’Arabie aſſemblés ? L’effet des miracles de Mahomet fut au moins de convaincre les Arabes qu’il étoit un homme divin. Les miracles de Jéſus n’ont convaincu perſonne de ſa miſſion : S. Paul lui-même, qui devint le plus ardent de ſes diſciples, ne fut point convaincu par les miracles dont, de ſon tems, il exiſtoit tant de témoins ; il lui fallut un nouveau miracle pour convaincre ſon eſprit. De quel droit veut-on donc nous faire croire aujourd’hui des merveilles qui n’étoient point convaincantes du tems même des Apôtres, c’eſt-à-dire, peu de tems après qu’elles furent opérées ?

Que l’on ne nous diſe point que les miracles de Jéſus-Chriſt nous ſont auſſi bien atteſtés qu’aucuns faits de l’hiſtoire prophane, et que vouloir en douter, eſt auſſi ridicule que de douter de l’exiſtence de Scipion ou de Céſar, que nous ne croyons que ſur le rapport des hiſtoriens qui nous en ont parlé. L’exiſtence d’un homme, d’un général d’armée, d’un héros, n’eſt pas incroyable ; il n’en eſt pas de même d’un miracle [i]. Nous ajoutons foi aux faits vraiſemblables rapportés par Tite-Live, tandis que nous rejettons, avec mépris, les miracles qu’il nous raconte. Un homme joint ſouvent la crédulité la plus ſtupide aux talens les plus diſtingués ; le chriſtianiſme lui-même nous en fournit des exemples ſans nombre. En matiere de religion, tous les témoignages ſont ſuſpects ; l’homme le plus éclairé voit très-mal, lorſqu’il eſt ſaiſi d’enthouſiaſme ou, ivre de fanatiſme, ou ſéduit par ſon imagination. Un miracle eſt une choſe impoſſible ; Dieu ne ſeroit point immuable, s’il changeoit l’ordre de la nature.

On nous dira, peut-être, que, ſans changer l’ordre des choſes, Dieu, ou ſes favoris, peuvent trouver dans la nature des reſſources inconnues aux autres hommes ; mais alors leurs œuvres ne ſeront point ſurnaturelles, et n’auront rien de merveilleux. Un miracle eſt un effet contraire aux loix conſtantes de la nature ; par conſéquent, Dieu lui-même, ſans bleſſer ſa ſageſſe, ne peut faire des miracles. Un homme ſage, qui verroit un miracle, ſeroit en droit de douter s’il a bien vu ; il devroit examiner ſi l’effet extraordinaire, qu’il ne comprend pas, n’eſt pas dû à quelque cauſe naturelle, dont il ignoreroit la maniere d’agir.

Mais accordons, pour un inſtant, que les miracles ſoient poſſibles, et que ceux de Jéſus ont été véritables, ou du moins n’ont point été inſérés dans les évangiles longtems après le tems où ils ont été opérés. Les témoins qui les ont tranſmis, les Apôtres qui les ont vus, ſont-ils bien dignes de foi, et leur témoignage n’eſt-il point récuſable ? Ces témoins étoient-ils bien éclairés ? De l’aveu même des chrétiens, c’étoient des hommes ſans lumieres, tirés de la lie du peuple, par conſéquent crédules et incapables d’examiner. Ces témoins étoient-ils déſintéreſſés ? Non ; ils avoient, ſans doute, le plus grand intérêt à ſoutenir des faits merveilleux, qui prouvoient la Divinité de leur maître, et la vérité de la religion qu’ils vouloient établir. Ces mêmes faits ont-ils été confirmés par les hiſtoriens contemporains ? Aucun d’eux n’en a parlé, et dans une ville, auſſi ſuperſtitieuſe que Jéruſalem, il ne s’eſt trouvé, ni un ſeul Juif, ni un ſeul payen, qui aient entendu parler des faits les plus extraordinaires et les plus multipliés que l’hiſtoire ait jamais rapportés. Ce ne ſont jamais que des chrétiens qui nous atteſtent les miracles du Chriſt. On veut que nous croyions, qu’à la mort du fils de Dieu la terre ait tremblé, le ſoleil ſe ſoit éclipſé, les morts ſoient ſortis du tombeau. Comment des événemens ſi extraordinaires n’ont-ils été remarqués que par quelques chrétiens ? Furent-ils donc les ſeuls qui s’en apperçurent ? On veut que nous croyions que le Chriſt eſt reſſuſcité ; on nous cite pour témoins, des Apôtres, des femmes, des diſciples. Une apparition ſolemnelle, faite dans une place publique, n’eut-elle pas été plus déciſive, que toutes ces apparitions clandeſtines, faites à des hommes intéreſſés à former une nouvelle ſecte ? La foi chrétienne eſt fondée, ſelon S. Paul, ſur la réſurrection de Jéſus-Chriſt ; il falloit donc que ce fait fût prouvé aux nations, de la façon la plus claire et la plus indubitable [ii]. Ne peut-on point accuſer de malice le Sauveur du monde, pour ne s’être montré qu’à ſes diſciples et à ſes favoris ? Il ne vouloit donc point que tout le monde crût en lui ? Les Juifs, me dira-t-on, en mettant le Chriſt à mort, méritoient d’être aveuglés. Mais, dans ce cas, pourquoi les Apôtres leur prêchoient-ils l’évangile ? Pouvoient-ils eſpérer qu’on ajoûtât plus de foi à leur rapport, qu’à ſes propres yeux ?

Au reſte, les miracles ne ſemblent inventés, que pour ſuppléer à de bons raiſonnemens ; la vérité et l’évidence n’ont pas beſoin de miracles pour ſe faire adopter. N’eſt-il pas bien ſurprenant, que la Divinité trouve plus facile de déranger l’ordre de la nature, que d’enſeigner aux hommes des vérités claires, propres à les convaincre, capables d’arracher leur aſſentiment ? Les miracles n’ont été inventés, que pour prouver aux hommes des choſes impoſſibles à croire ; il ne ſeroit pas beſoin de miracles, ſi on leur parloit raiſon. Ainſi, ce ſont des choſes incroyables, qui ſervent de preuves à d’autres choſes incroyables. Preſque tous les impoſteurs, qui ont apporté des religions aux peuples, leur ont annoncé des choſes improbables ; enſuite ils ont fait des miracles, pour les obliger à croire les choſes qu’ils leur annonçoient. Vous ne pouvez, ont-ils dit, comprendre ce que je vous dis ; mais je vous prouve que je dis vrai, en faiſant à vos yeux des choſes que vous ne pouvez pas comprendre. Les Peuples ſe ſont payés de ces raiſons ; la paſſion pour le merveilleux les empêcha toujours de raiſonner ; ils ne virent point que des miracles ne pouvoient prouver des choſes impoſſibles, ni changer l’eſſence de la vérité. Quelques merveilles que pût faire un homme, ou, ſi l’on veut, un Dieu lui-même, elles ne prouveront jamais, que deux et deux ne font point quatre, et que trois ne font qu’un ; qu’un être immatériel, et dépourvu d’organes, ait pu parler aux hommes ; qu’un être ſage, juſte et bon, ait pu ordonner des folies, des injuſtices, des cruautés, etc. D’où l’on voit que les miracles ne prouvent rien, ſinon l’adreſſe et l’impoſture de ceux qui veulent tromper les hommes, pour confirmer les menſonges qu’ils leur ont annoncés, et la crédulité ſtupide de ceux que ces impoſteurs ſéduiſent. Ces derniers ont toujours commencé par mentir, par donner des idées fauſſes de la Divinité, par prétendre avoir eu un commerce intime avec elle ; et pour prouver ces merveilles incroyables, ils faiſoient des œuvres incroyables, qu’ils attribuoient à la toute-puiſſance de l’être qui les envoyoit. Tout homme, qui fait des miracles, n’a point de vérités, mais des menſonges, à prouver. La vérité eſt ſimple et claire ; le merveilleux annonce toujours la fauſſeté. La nature eſt toujours vraie ; elle agit par des loix qui ne ſe démentent jamais. Dire que Dieu fait des miracles, c’eſt dire qu’il ſe contredit lui-même ; qu’il dément les loix qu’il a preſcrites à la nature ; qu’il rend inutile la raiſon humaine, dont on le fait l’auteur. Il n’y a que des impoſteurs qui puiſſent nous dire de renoncer à l’expérience et de bannir la raiſon.

Ainſi, les prétendus miracles, que le chriſtianiſme nous raconte, n’ont, comme ceux de toutes les autres religions, que la crédulité des peuples, leur enthouſiaſme, leur ignorance, et l’adreſſe des impoſteurs pour baſe. Nous pouvons en dire autant des prophéties. Les hommes furent de tout tems curieux de connoître l’avenir ; ils trouverent, en conſéquence, des hommes diſpoſés à les ſervir. Nous voyons des enchanteurs, des devins, des prophétes, dans toutes les nations du monde. Les Juifs ne furent pas plus favoriſés, à cet égard, que les Tartares, les Négres, les Sauvages, et tous les autres peuples de la terre, qui tous poſſéderent des impoſteurs, prêts à les tromper pour des préſens. Ces hommes merveilleux dûrent ſentir bientôt que leurs oracles devoient être vagues et ambigus, pour n’être point démentis par les effets. Il ne faut donc point être ſurpris, ſi les prophéties judaïques ſont obſcures, et de nature à y trouver tout ce que l’on veut y chercher. Celles que les chrétiens attribuent à Jéſus-Chriſt, ne ſont point vues du même œil par les Juifs, qui attendent encore ce Meſſie, que ces premiers croient arrivé depuis 18 ſiécles. Les prophétes du judaïſme ont annoncé de tout tems, à une nation inquiete et mécontente de ſon ſort, un libérateur, qui fut pareillement l’objet de l’attente des Romains, et de preſque toutes les nations du monde. Tous les hommes, par un penchant naturel, eſpérent la fin de leurs malheurs, et croyent que la providence ne peut ſe diſpenſer de les rendre plus fortunés. Les Juifs, plus ſuperſtitieux que tous les autres peuples, ſe fondant ſur la promeſſe de leur Dieu, ont dû toujours attendre un conquérant, ou un Monarque, qui fît changer leur ſort, et qui les tirât de l’opprobre. Comment peut-on voir ce libérateur dans la perſonne de Jéſus, le deſtructeur, et non le reſtaurateur de la nation Hébraïque, qui, depuis lui, n’eut plus aucune part à la faveur de ſon Dieu ?

On ne manquera pas de dire, que la deſtruction du peuple Juif, et ſa diſperſion, furent elles-mêmes prédites, et qu’elles fourniſſent une preuve convaincante des prophéties des chrétiens. Je réponds, qu’il étoit facile de prédire la diſperſion et la deſtruction d’un peuple toujours inquiet, turbulent, et rebelle à ſes maîtres ; toujours déchiré par des diviſions inteſtines : d’ailleurs, ce peuple fut ſouvent conquis et diſperſé ; le temple, détruit par Titus, l’avoit déja été par Nabuchodonoſor, qui amena les tribus captives en Aſſyrie, et les répandit dans ſes Etats. Nous nous appercevons de la diſperſion des Juifs, et non de celle des autres nations conquiſes, parce que celles-ci, au bout d’un certain tems, ſe ſont toujours confondues avec la nation conquérante, au lieu que les Juifs ne ſe mêlent point avec les nations parmi leſquelles ils habitent, et en demeurent toujours diſtingués. N’en eſt-il pas de même des Guébres , ou Parſis de la Perſe et de l’Indoſtan, ainſi que des Arméniens qui vivent dans les pays Mahométans ? Les Juifs demeurent diſperſés, parce qu’ils ſont inſociables, intolérans, et aveuglément attachés à leurs ſuperſtitions [iii].

Ainſi, les chrétiens n’ont aucune raiſon pour ſe vanter des prophéties contenues dans les livres mêmes des Hébreux, ni de s’en prévaloir contre ceux-ci, qu’ils regardent comme les conſervateurs des titres d’une religion qu’ils abhorrent. La Judée fut de tout tems ſoumiſe aux prêtres, qui eurent une influence très-grande ſur les affaires de l’Etat, qui ſe mêlerent de la politique, et de prédire les événemens heureux, ou malheureux, qu’elle avoit lieu d’attendre. Nul pays ne renferma un plus grand nombre d’inſpirés ; nous voyons que les prophétes tenoient des écoles publiques, où ils initioient aux myſtères de leur art, ceux qu’ils en trouvoient dignes, ou qui vouloient, en trompant un peuple crédule, s’attirer des reſpects, et ſe procurer des moyens de ſubſiſter à ſes dépens [iv].

L’art de prophétiser fut donc un vrai métier, ou, ſi l’on veut, une branche de commerce fort utile et lucrative dans une nation miſérable, et perſuadée que ſon Dieu n’étoit ſans ceſſe occupé que d’elle. Les grands profits, qui réſultoient de ce trafic d’impoſtures, dûrent mettre de la diviſion entre les prophétes Juifs ; auſſi voyons-nous qu’ils ſe décrioient les uns les autres ; chacun traitoit ſon rival de faux prophéte, et prétendoit qu’il étoit inſpiré de l’eſprit malin. Il y eut toujours des querelles entre les impoſteurs, pour ſavoir à qui demeureroit le privilége de tromper leurs concitoyens.

En effet, ſi nous examinons la conduite de ces prophétes ſi vantés de l’ancien teſtament, nous ne trouverons en eux rien moins que des perſonnages vertueux. Nous voyons des prêtres arrogans, perpétuellement occupés des affaires de l’Etat, qu’ils ſurent toujours lier à celles de la religion ; nous voyons en eux des ſujets ſéditieux, continuellement cabalans contre les Souverains qui ne leur étoient point aſſez ſoumis, traverſans leurs projets, ſoulevans les peuples contr’eux, et parvenans ſouvent à les détruire, et à faire accomplir ainſi les prédictions funeſtes qu’ils avoient faites contr’eux. Enfin, dans la plûpart des prophétes, qui jouerent un rôle dans l’hiſtoire des Juifs, nous voyons des rebelles occupés ſans relâche du ſoin de bouleverſer l’Etat, de ſuſciter des troubles, et de combattre l’autorité civile, dont les prêtres furent toujours les ennemis, lorſqu’ils ne la trouverent point aſſez complaiſante, aſſez ſoumiſe à leurs propres intérêts [v]. Quoi qu’il en ſoit, l’obſcurité étudiée des prophéties permit d’appliquer celles qui avoient le Meſſie, ou le libérateur d’Iſraël, pour objet, à tout homme ſingulier, à tout enthouſiaſte, ou prophéte, qui parut à Jéruſalem, ou en Judée. Les chrétiens, dont l’eſprit eſt échauffé de l’idée de leur Chriſt, ont cru le voir par-tout, et l’ont diſtinctement apperçu dans les paſſages les plus obſcurs de l’ancien teſtament. à force d’allégories, de ſubtilités, de commentaires, d’interprêtations forcées, ils ſont parvenus à ſe faire illuſion à eux-mêmes, et à trouver des prédictions formelles dans les rêveries découſues, dans les oracles vagues, dans le fatras bizarre des prophétes [vi].

Les hommes ne ſe rendent point difficiles ſur les choſes qui s’accordent avec leurs vues. Quand nous voudrons enviſager ſans prévention les prophéties des Hébreux, nous n’y verrons que des rapſodies informes, qui ne ſont que l’ouvrage du fanatiſme et du délire ; nous trouverons ces prophéties obſcures et énigmatiques, comme les oracles des payens ; enfin, tout nous prouvera, que ces prétendus oracles divins n’étoient que les délires et les impoſtures de quelques hommes accoutumés à tirer parti de la crédulité d’un peuple ſuperſtitieux, qui ajoutoit foi aux ſonges, aux viſions, aux apparitions, aux ſortiléges, et qui recevoit avidement toutes les rêveries qu’on vouloit lui débiter, pourvu qu’elles fuſſent ornées du merveilleux. Par-tout où les hommes ſeront ignorans, il y aura des prophétes, des inſpirés, des faiſeurs de miracles ; ces deux branches de commerce diminueront toujours dans la même proportion que les nations s’éclaireront.

Enfin, le chriſtianiſme met au nombre des preuves de la vérité de ſes dogmes, un grand nombre de martyrs, qui ont ſcellé de leur ſang la vérité des opinions religieuſes qu’ils avoient embraſſées. Il n’eſt point de religion ſur la terre qui n’ait eu ſes défenſeurs ardens, prêts à ſacrifier leur vie pour les idées auxquelles on leur avoit perſuadé que leur bonheur éternel étoit attaché. L’homme ſuperſtitieux et ignorant eſt opiniâtre dans ſes préjugés ; sa crédulité l’empêche de ſoupçonner que ſes guides ſpirituels aient jamais pu le tromper ; ſa vanité lui fait croire, que lui-même il n’a pu prendre le change ; enfin, s’il a l’imagination aſſez forte, pour voir les cieux ouverts, et la divinité prête à récompenſer ſon courage, il n’eſt point de ſupplice qu’il ne brave et qu’il n’endure. Dans ſon ivreſſe, il mépriſera des tourmens de peu de durée ; il rira au milieu des bourreaux ; ſon eſprit aliéné le rendra même inſenſible à la douleur. La pitié amollit alors le cœur des ſpectateurs ; ils admirent la fermeté merveilleuſe du martyr ; ſon enthouſiaſme les gagne ; ils croyent ſa cauſe juſte ; et ſon courage, qui leur paroît ſurnaturel et divin, devient une preuve indubitable de la vérité de ſes opinions. C’eſt ainſi que, par une eſpece de contagion, l’enthouſiaſme ſe communique ; l’homme s’intéreſſe toujours à celui qui montre le plus de fermeté, et la tyrannie attire des partiſans à tous ceux qu’elle perſécute. Ainſi, la conſtance des premiers Chrétiens dut, par un effet naturel, lui former des proſélytes, et les martyrs ne prouvent rien, ſinon la force de l’enthouſiaſme, de l’aveuglement, de l’opiniatreté, que la ſuperſtition peut produire, et la cruelle démence de tous ceux qui perſécutent leurs ſemblables pour des opinions religieuſes.

Toutes les paſſions fortes ont leurs martyrs ; l’orgueil, la vanité, les préjugés, l’amour, l’enthouſiaſme du bien public, le crime même, font tous les jours des martyrs, ou du moins font que ceux que ces objets enivrent, ferment les yeux ſur les dangers. Eſt-il donc ſurprenant que l’enthouſiaſme et le fanatiſme, les deux paſſions les plus fortes chez les hommes, aient ſi ſouvent fait affronter la mort à ceux qu’elles ont enivrés des eſpérances qu’elles donnent ? D’ailleurs, ſi le chriſtianiſme a ſes martyrs, dont il ſe glorifie, le judaïſme n’a-t-il pas les ſiens ? Les Juifs infortunés, que l’inquiſition condamne aux flammes, ne ſont-ils pas des martyrs de leur religion, dont la conſtance prouve autant en ſa faveur, que celle des martyrs chrétiens peut prouver en faveur du chriſtianiſme ? Si les martyrs prouvoient la vérité d’une religion, il n’eſt point de religion, ni de ſecte, qui ne pût être regardée comme véritable.

Enfin, parmi le nombre, peut-être exagéré, des martyrs dont le chriſtianiſme ſe fait honneur, il en eſt pluſieurs qui furent plûtôt les victimes d’un zéle inconſidéré, d’une humeur turbulente, d’un eſprit ſéditieux, que d’un eſprit religieux. L’égliſe elle-même n’oſe point juſtifier ceux que leur fougue imprudente a quelquefois pouſſés juſqu’à troubler l’ordre public, à briſer les idoles, à renverſer les temples du paganiſme. Si des hommes de cette eſpéce étoient regardés comme des martyrs, tous les ſéditieux, tous les perturbateurs de la société, auroient droit à ce titre, lorſqu’on les fait punir.

1766 – Pages 62 à 90.


  1. Un fait ſurnaturel demande, pour être cru, des témoignages plus forts qu’un fait qui n’a rien contre la vraiſemblance. Il eſt facile de croire qu’Apollonius de Thyane a exiſté ; je m’en rapporte là-deſſus à Philoſtrate, parce que ſon exiſtence n’a rien qui choque la raiſon ; mais je ne crois plus Philoſtrate quand il me dit qu’Apollonius faiſoit des miracles. Je crois bien que Jéſus-Chriſt eſt mort ; mais je ne crois point qu’il ſoit reſſuſcité.
  2. Les Bazilidiens & les Cérithiens, hérétiques qui vivoient du tems de la naiſſance du chriſtianiſme, ſoutenoient que Jéſus n’étoit point mort, & que Simon le Cyrénéen avoit été crucifié à ſa place. Voyez S. Epiphan. har. ch. 28. Voilà, dès le berceau de l’Egliſe, des hommes qui révoquent en doute la mort, & par conſéquent la réſurrection de Jéſus-Chriſt, & l’on veut que nous la croyions aujourd’hui !
  3. Les actes des Apôtres prouvent évidemment que, dès avant Jéſus-Chriſt, les Juifs étoient diſperſés ; il en vint de la Gréce, de la Perſe, de l’Arabie, &c. à Jéruſalem, pour la fête de la Pentecôte. Voyez les actes, ch. 2. v. 8. Ainſi, après Jéſus, il n’y eut que les habitans de la Judée qui furent diſperſés par les Romains.
  4. S. Jérôme prétend que les Saducéens n’adoptoient point les prophétes, ſe contentant d’admettre les cinq livres de Moïſe. Dodwell, de jure laîcorum, dit que c’étoit en buvant du vin, que les prophétes ſe diſpoſoient à prophétiſer. Voyez p. 259. Il paroît qu’ils étoient des jongleurs, des danſeurs, des poëtes & des muſiciens, qui apprennoient, comme par-tout, leur métier.
  5. Le Prophéte Samuel, mécontent de Saûl, qui refuſa de ſe prêter à ſes cruautés, le déclare déchu de la couronne, & lui ſuſcite un rival dans la perſonne de David. Elie ne paroît avoir été qu’un ſéditieux, qui eut du deſſous dans ſes querelles avec les Souverains, & qui fut obligé de ſe ſouſtraire, par la fuite, à de juſtes châtimens. Jérémie nous fait entendre lui-même qu’il étoit un traître, qui s’entendoit avec les Aſſyriens contre ſa patrie aſſiégée : il ne paroît être occupé que du ſoin d’ôter à ſes concitoyens le courage & la volonté de ſe défendre ; il achete un champ de ſes parents, dans le tems même où il annonce à ſes compatriotes qu’ils vont être diſperſés & menés en captivité. Le Roi d’Aſſyrie recommande ce prophéte à ſon général Nabuzardan, & lui dit d’avoir grand ſoin de lui. Voyez Jérémie.
  6. Il eſt aiſé de tout voir dans la bible, en s’y prenant comme fait S. Auguſtin, qui a vu tout le nouveau teſtament dans l’ancien. Selon lui, le ſacrifice d’Abel eſt l’image de celui de Jéſus-Chriſt ; les deux femmes d’Abraham ſont la Synagogue & l’Egliſe, un morceau de drap rouge, expoſé par une fille de joie, qui trahiſſoit Jéricho, ſignifioit le ſang de Jéſus-Chriſt ; l’agneau, le bouc, le lion, ſont des figures de Jéſus-Chriſt ; le ſerpent d’airain repréſente le ſacrifice de la croix ; les myſtères même du chriſtianiſme ſont annoncés dans l’ancien teſtament ; la manne annonce l’Euchariſtie, &c. Voy. S. Aug. ſerm. 78 & ſon Ep. 157. Comment un homme ſenſé peut-il voir dans l’Emmanuel, annoncé par Iſaïe, le Meſſie, dont le nom eſt Jéſus ? Voyez Iſaïe ch. 7. v. 14. Comment découvrir, dans un Juif obſcur, & mis à mort, un chef qui gouvernera le peuple d’Iſraël ? Comment voir un Roi libérateur, un reſtaurateur des Juifs, dans un homme, qui, bien loin de délivrer ſes concitoyens, eſt venu pour détruire la loi des Juifs, & après la venue duquel leur petite contrée eſt déſolée par les Romains ? Il faut un profond aveuglement pour trouver le Meſſie dans ces prédictions. Jéſus lui-même ne paroît pas avoir été plus clair, ni plus heureux dans ſes prophéties. Dans l’évangile de S. Luc, chap. 21. Il annonce viſiblement le jugement dernier ; il parle des anges, qui, au ſon de la trompette, raſſembleront les hommes pour comparaître devant lui. Il ajoute : Je vous dis, en vérité, que cette génération ne paſſera point, ſans que ces prédictions ſoient accomplies. Cependant le monde dure encore, & les Chrétiens, depuis dix-huit cens ans, attendent le jugement dernier.

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