Notre raison à nous ; n'en avons nous pas une ? N'empruntons pas celle de nos pères, ni celle de nos voisins, employons la nôtre. Le bon sens est la seule cour souveraine qui ne vaque jamais. Il siége toujours. Établissons des principes tirés de la nature même des choses.
Abbé Galiani, Second Dialogue

Premier, deuxième & troisième dialogues sur le commerce des bleds – Ferdinando Galiani

Revus par Friedrich Melchior Grimm & Denis Diderot.

In vitium ducit culpæ fuga, si caret arte. Horat.

Il est inutile d'avertir que ces entretiens ne sont pas supposés. On s'en apercevra bien à la familiarité du ton, à la liberté de la plaisanterie, à la vérité des caractères, et en général è une sorte de négligence qui n'en rendra peut-être la lecture que plus agréable aux personnes d'un goût naturel et simple. (Note de l'Auteur.)

Premier Dialogue

Dialogues entre M. le Marquis de Roquemaure et M. le Chevalier de Zanobi.

le 16 novembre 1768, chez Madame ***, avant le dîner.

Le Marquis.   En vérité mon cher Chevalier, je suis ravi de vous voir de retour. Quelle longue absence ! Et où avez-vous donc été depuis quatre ans que nous ne nous sommes vus ?

Le Chevalier.   J'ai voyagé, j'ai passé les années 64 et 65 dans ma patrie. De là j'ai été faire un tour en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, et depuis près d'un an je suis encore une fois Parisien.

Le Marquis.   Pour longtemps ?

Le Chevalier.   Je m'en flatte.

Le Marquis.   Pourquoi n'êtes-vous pas venu cet été nous voir à ma campagne ? Vous y auriez été reçu à bras ouverts.

Le Chevalier.   Je n'en doutais point. Aussi en ai-je été bien tenté ; mais j'étais las de voyager, et rassasié des grands chemins.

Le Marquis.   Il est vrai que la course est un peu longue. A présent vous n'aurez pas cette peine. Ma famille et moi nous sommes de retour, et je compte que vous ne nous négligerez pas cet hiver.

Le Chevalier.   J'y perdrais trop.

Le Marquis.   Vous êtes-vous bien amusé en Italie ?

Le Chevalier.   Non.

Le Marquis.   Hors de Paris point de salut. Votre patrie n'avait plus de charme pour vous ?

Le Chevalier.   Ce n'est pas cela; mais j'ai mal pris mon temps pour la revoir. Je me suis trouvé à Rome lors de la disette. Les nouvelles de Toscane et plus encore celles de Naples augmentaient l'horreur de cette situation. Naples a souffert bien plus qu'une disette. Une famine des plus cruelles a réduit des milliers de malheureux à brouter l'herbe et à mourir de faim, et l'épidémie a achevé ce que la famine avait commencé.

Le Marquis.   Ce spectacle devait être effrayant, et vous ne l'avez pas vu tranquillement; mais comme vous êtes homme à tirer du plus grand mal des réflexions toujours utiles pour l'humanité, je vous avouerai franchement que je ne saurais être fâché que vous vous soyez trouvé à Rome dans cette circonstance. Vous avez une manière de voir qui vous est propre; vous envisagez les événements tout autrement que la plupart des autres hommes, et je ne doute pas que vous n'ayez fait une foule de réflexions sur les causes de ce terrible fléau du Ciel. A quoi l'attribuez-vous ?

Le Chevalier.   Aux fautes des hommes.

Le Marquis.   Et qu'a-t-on fait pour les réparer ?

Le Chevalier.   Des fautes qui n'ont servi qu'à les aggraver.

Le Marquis.   Vos réponses sont laconiques.

Le Chevalier.   Elles contiennent pourtant l'histoire complète de toutes les famines qui ont existé depuis Adam jusqu'à nous. Et Dieu veuille que ce ne soit pas l'histoire aussi des disettes à venir.

Le Marquis.   Mais quelles fautes a-t-on donc fait ?

Le Chevalier.   Est-ce qu'on en peut faire plus d'une ? Les hommes n'en font jamais qu'une, et c'est toujours la même.

Le Marquis.   Ceci me parait nouveau. Je vous avoue que j'ai le plus grand désir de vous entendre raisonner sur cette matière et sur cette faute générale de tous les hommes et de tous les siècles.

Le Chevalier.   Elle est facile à deviner. L'expérience et la raison sont nos guides, n'est-ce pas ?

Le Marquis.   Oui, sans doute.

Le Chevalier.   Personne ne veut gratuitement tomber en erreur. Ainsi tout le monde veut suivre la raison et l'expérience; mais lorsqu'on suit une idée raisonnable en elle-même et que l'on se fonde sur une expérience ou sur un fait vrai et éprouvé, mais qui ne s'adapte point, qui ne saurait s'appliquer au cas dans lequel on est, on croit bien faire et l'on fait une faute.

Le Marquis.   Mais n'y a-t-il pas des hommes qui agissent sans nulle raison et contre l'expérience ?

Le Chevalier.   Oh non ! Ces gens-là ne jouissent pas de la liberté du pavé de Paris, on les enferme. Mais le commun des hommes, ceux qui se promènent dans les rues et qu'on appelle raisonnables sur cette seule indication, les magistrats, les philosophes, les hommes d'Etat enfin ne sont pas d'ordinaire aussi fous que cela. Ils n'agissent jamais contre toute raison, tout exemple et toute expérience. Ils en ont quelques-unes mais ils les appliquent mal. Ils continuent surtout à agir d'après les mêmes principes qui jadis leur servaient de guides sans prendre garde que les circonstances sont changées, et cette faute est vraiment la plus commune. Par exemple un vieillard se donne une indigestion, savez-vous quelle est sa faute ? Celle de manger autant qu'un jeune homme, autant qu'il mangeait à vingt-cinq ans. Il a donc l'expérience de sa jeunesse pour guide; mais son âge n'est plus le même; il a vieilli; mais il n'y prend pas garde. Appliquez cet exemple à tous les cas de la vie, à toutes les actions morales des hommes, aux gouvernements, aux empires, et vous trouverez partout la même faute.

Le Marquis.   En effet j'en vois plusieurs exemples et je trouve comme vous que bien des affaires fâcheuses ne sont que des indigestions qu'on aurait évitées en connaissant mieux la force de son estomac. Mais…

Le Chevalier.   Avez-vous jamais vu personne manger du bois, des cailloux, des rasoirs ?

Le Marquis.   Non, assurément.

Le Chevalier.   Et pourquoi ? C'est que personne n'en mange. Mais vous voyez souvent des gens manger des champignons, des truffes et s'en trouver très-mal. Pourquoi ? C'est que d'autres à la même table, tout à côté d'eux, en mangent sans en être incommodés.

Le Marquis.   J'entends. Ainsi selon vous, la déraison totale est rare parmi les hommes.

Le Chevalier.   Si rare qu'il ne faut pas la mettre en ligne de compte.

Le Marquis.   La raison mal discutée, l'expérience mal appliquée, l'exemple tiré d'une chose dissemblable sont les causes de toutes nos fautes ?

Le Chevalier.   Précisément.

Le Marquis.   Ceci est trop général; appliquons-le, s'il vous plaît, à notre thèse. Qu'est-ce qui a causé la famine à Rome ?

Le Chevalier.   Ce que j'avais tout à l'heure l'honneur de vous dire, mon cher Marquis. L'indigestion du vieillard.

Le Marquis.   Expliquez-vous.

Le Chevalier.   Il y a à Rome de vastes et immenses greniers destinés pour les blés, et des réglements encore plus vastes et plus immenses que les greniers; et tout cela s'appelle l'Annone.

Le Marquis.   Eh bien ?

Le Chevalier.   Les greniers et les réglements sont à peu près les mêmes que ceux que l'on fit du tems de César, d'Auguste et de Titus. Ces messieurs ne sont plus à Rome ; mais à leur place, il y a des Clément, des Innocent et des Boniface qui n'ont d'autre ressemblance, que je sache, avec les empereurs que leur aversion constante à porter perruque.

Le Marquis.   Vous êtes comique. Vous ne leur trouvez pas d'autre ressemblance ?

Le Chevalier.   Non, en vérité; malgré cela les greniers et les réglements restent. Ceux d'Auguste pouvaient être bons, je ne l'ai pas approfondi, je veux le croire. Rome possédait alors la Sicile, l'Afrique et l'Égypte. Un peuple immense était souverain, sa colère était à craindre, l'abondance et l'opulence devaient être la juste récompense et le fruit de sa valeur, il fallait donc que les pays conquis payassent tous le tribut de leur blé pour en nourrir ce peuple-roi. Rome n'a plus aujourd'hui ni la Sicile, ni l'Afrique, ni l'Égypte. L'excommunication même, (la seule légion fulminante qui reste à ce vieil empire) n'est plus respectée nulle part; mais on conserve néanmoins l'ancien système. On a des greniers; le premier soin du gouvernement est que le pain soit à bas prix, comme si l'on devait craindre les cris du cirque et de l'amphithéâtre, d'un petit peuple bien dévot, bien soumis, qui ne s'assemble aujourd'hui que pour faire des processions et pour gagner des indulgences sous les doigts de sa Sainteté.

Le Marquis.   Permettez-moi, Monsieur, de vous interrompre. Je vous avouerai que je ne me suis point trop occupé de cette question; mais on en a tant parlé depuis trois ans en France, tant de brochures de toute espèce ont paru sur ces matières ; tant de journaux, tant de gazettes en ont été remplis qu'il a fallu enfin que bon gré, mal gré, tant bien que mal, chacun en fut instruit; je le suis comme les autres, par des ouï-dire. Il me semble donc avoir entendu soutenir pour premier principe que le bas prix du blé favorisait les manufactures en rendant moins chères les mains-d'œuvre.

Le Chevalier.   Et quelles manufactures trouvez-vous établies dans la ville de Rome ? Je n'y connais qu'une fabrique de bulles et de dispenses qui commence même à être assez décriée.

Le Marquis.   Oh ! quant à celle-là, je n'ai pas oublié, lorsque j'ai voulu épouser ma cousine, que la main-d'œuvre en est très-bien payée, et ce ne sera pas sûrement la cherté du blé qui, établissant la concurrence ailleurs, fera tomber la fabrique des dispenses de Rome.

Le Chevalier.   Je le crois ; mais je conviendrai avec vous que ce bas prix du pain est toujours utile, lorsqu'on le peut obtenir. Il favorise la population, il appelle l'étranger, il facilite tout le commerce; mais savez-vous par quel moyen on l'obtient à Rome ? Au défaut des ressources que procuraient l'Égypte et l'Afrique, on met à contribution de blé les environs de Rome même, on en écrase les cultivateurs, on monopolise tout le blé ; et c'est une vérité de fait que le peuple de Rome est écrasé pour procurer l'abondance au peuple de Rome. Cela est vrai au pied de la lettre, avec cette différence cependant que comme la ville est remplie de prélats, de cardinaux, d'étrangers, de voyageurs, de pèlerins, de vagabonds, c'est le vrai citoyen romain, le vrai bourgeois, le vrai possesseur de biens fonds qui se trouve opprimé pour nourrir le passager, le pèlerin, le pécheur converti qui viennent à Rome passer une semaine, voir saint Pierre, le pape, les filles, les spectacles, la Rotonde, le Colisée et s'en aller.

Le Marquis.   Ah Chevalier, vous parlez d'or. J'ai toujours été du même avis que vous, pleine liberté, point d'entraves, point de magasins, point de défenses. On a combattu longtemps pour persuader au peuple ces grandes vérités. Et croiriez-vous qu'il a fallu combattre bien plus encore pour les persuader aux gens en place ? Enfin la vérité a percé, on a triomphé.

Le Chevalier.   J'ignorais cet événement. J'ai quitté Rome vers le printemps de 65 et je n'avais pas entendu dire que le cardinal Torrégiani eut changé de système dans cette importante partie de l'administration.

Le Marquis.   Mais ce n'est pas de Rome que je vous parle.

Le Chevalier.   Et de quoi donc ?

Le Marquis.   D'ici. De la France.

Le Chevalier.   Et qu' y a-t-il de commun entre Rome et Paris ?

Le Marquis.   Ce que vous venez de dire. Ici l'on a senti les inconvénients du système de Rome et l'on a pris la route opposée.

Le Chevalier.   Oh ! par ma foi ceci est trop plaisant, trop singulier. Je vous avais averti, il n'y a pas trois minutes que la seule faute des hommes est de se régler sur des exemples et par des raisons qui ne s'appliquent point aux circonstances où ils se trouvent, et vous venez de m'avouer que toute la France s'est exposée à faire cette faute et vous la faites vous-même dans l'instant ? De grâce, monsieur le Marquis, réfléchissez un peu. Vous convenez de la différence immense qu'il y a entre la monarchie française et les États du Pape. Climats, sol, canaux, rivières, agriculture, commerce, argent, navigation, étendue, possessions, productions, administration, tout est différent ; et vous concluez par ce raisonnement : On fait mal à Rome de faire telle chose, donc on fera bien en France de faire le contraire. N'est-ce pas là précisément ce qu'on appelle déraisonner ? J'ai eu l'honneur de vous dire qu'on faisait mal à Rome de suivre le système établi du temps d'Auguste, qui pouvait être bon, mais qui ne peut plus l'être, parce que Rome moderne n'est pas celle d'Auguste. Or supposons un instant que la monarchie française dans l'état actuel ressemblât à l'ancien empire romain, qu'elle eût un gouvernement presque démocratique, qu'elle comptât parmi ses provinces l'Afrique, la Sicile, la Sardaigne et l'Égypte, vous voyez clairement que par cela même qu'on se conduit mal à Rome aujourd'hui, on ferait bien d'adopter ici tous les réglements de Rome, et par la différence qui existe entre les deux monarchies, on éprouverait ici autant de bons effets de ces réglements qu'ils causent de mal aux États de l'Église. Cela me parait de la dernière évidence. Vous ne répondez pas ?

Le Marquis.   C'est que je ne reviens point de mon étonnement. Comment se peut-il qu'un raisonnement si simple, si clair, si frappant n'ait été fait ici par personne lorsqu'on a discuté cette matière ? Car il est bon que vous sachiez que tandis qu'on entassait raisons sur raisons pour persuader les avantages d'une libre exportation, les Rénitents n'y opposaient d'autres objections que les nouvelles qu'on recevait alors de la disette d'Italie; ils disaient : voilà l'effet de la liberté du commerce des blés… il parut alors une petite brochure faite par des hommes d'esprit, qui prouva qu'en Italie il n'y avait rien moins qu'une pleine liberté, et cela suffit pour convertir tout le monde. On fut persuadé, on adopta le système de la libre exportation, on fit l'Édit.

Le Chevalier.   Ne vous en étonnez pas. Rien n'est plus commun que de voir à la fin d'une dispute les deux adversaires déraisonner à qui mieux mieux; peut-être même cela est-il bon, et il est au moins plus avantageux pour remporter la victoire sur celui qui a commencé à déraisonner, de riposter par un autre déraisonnement qui le confonde et l'étourdisse, que de tenter de le ramener par la véritable raison dont le fil est égaré, et dont on a perdu de vue la route. Celui qui commença à citer l'exemple de l'Italie fut le premier à déraisonner; il est vrai qu'on le lui rendit bien. Au reste l'exemple de Rome, de Naples, et de la Sicile ne prouvait ni pour, ni contre la France; rien n'est si clair. L'exemple doit être pris à simili. L'expérience doit avoir été faite sur un objet tout pareil, tout semblable, sans quoi il ne prouve rien.

Le Marquis.   Vous croyez donc, à ce qu'il parait, que l'exemple de l'Angleterre et de l'encouragement qu'elle a donné à l'exportation dont elle s'est si bien trouvée…

Le Chevalier.   Pendant quelques années.

Le Marquis.   Ne m'interrompez pas. J'allais vous demander si vous faites de l'exemple de l'Angleterre autant de cas qu'on en fait ici; car l'Angleterre est le grand cheval de bataille des exportateurs.

Le Chevalier.   Je n'en fais aucun cas et toujours par la même raison, c'est que la France et l'Angleterre ne se ressemblent point; ainsi ce qui se fait là ou là ne prouve rien du tout pour ici. Il se pourrait même que l'Angleterre eût mal fait d'encourager si fort l'exportation, et qu'il fût néanmoins avantageux à la France de le faire.

Le Marquis.   J'entrevois pourtant, à mon grand étonnement, que vous êtes le seul homme d'esprit de ma connaissance qui ne soit point pour la liberté de l'exportation.

Le Chevalier.   Je ne suis pour rien. Je suis pour qu'on ne déraisonne pas. L'exportation du sens commun est la seule qui me fâche.

Le Président.[1]   Mais dès que vous croyez qu'on est parti d'après de faux raisonnements, pour être conséquent, il faut bien croire aussi qu'on a fait une sottise.

Le Chevalier.   Point du tout. On peut d'après un mauvais raisonnement tirer une conséquence vraie. Je dis par exemple, vous, monsieur le Marquis, vous êtes Français, vous êtes loin de l'âge frivole, donc vous êtes aimable. Ce raisonnement ne vaut pas le diable, et j'ai pourtant dit trois grandes vérités.

Le Marquis.   Vous êtes aussi galant que bon logicien. Mais convenez cependant que lorsqu'on déraisonne, c'est un pur hasard qui fait rencontrer le vrai.

Le Chevalier.   D'accord. Ce hasard n'est pourtant pas si grand qu'on le pense. Exporter ou non exporter, c'est pair ou non. A-t-on bien fait d'établir l'exportation ? Il y a ma foi autant à parier pour que contre.

Le Marquis.   Oui, si l'on jouait à croix ou pile; mais lorsque dans une affaire d'administration on n'a pas vu l'objet d'après ses vrais principes, si l'on s'est déterminé d'après des exemples de situations non-semblables, alors comme une loi qui va produire de nouveaux systèmes, est une chose des plus compliquées à laquelle il faut avoir réfléchi longtemps pour prévoir toutes les suites de l'opération et pour parer aux inconvénients qui résultent toujours des nouveautés, vous conviendrez qu'il y a beaucoup à parier que cette besogne aura été fort mal et fort gauchement faite.

Le Chevalier.   Je conviens de cela.

Le Marquis.   Vous pensez donc qu'on aurait mieux fait de s'en tenir au système du grand Colbert ? C'était un homme que ce Colbert…

Le Chevalier.   Je rends la justice qui est due au mérite de ce grand ministre. Mais si on prend le parti de suivre son plan par la seule raison que c'est le sien, on s'exposera à faire tout aussi mal qu'en imitant l'Angleterre, ou en prenant le contre-pied de ce qui se fait à Rome.

Le Marquis.   Et pourquoi ?

Le Chevalier.   Parce que la France d'aujourd'hui ne ressemble pas plus à celle du temps de Colbert ou de Sully, qu'à l'Angleterre ou à l'Italie d'à présent.

Le Marquis.   J'avouerai qu'il y a des différences dans le siècle, mais je n'en vois pas de si considérables que…

Le Chevalier.   Ah ! monsieur le Marquis, ne vous y trompez pas, en fait d'économie politique un seul changement fait une différence immense. Un canal qu'on aura creusé, un port qu'on aura construit, une province acquise, une place perdue, une manufacture établie suffit pour obliger à changer le système entier d'un grand empire, relativement au commerce des blés. Je ne veux pas même aller si loin. Je dis que dans deux royaumes également fertiles, également peuplés, égaux en tout enfin, si la province fertile en blé est différemment située, cela seul suffit pour obliger les gouvernements à suivre deux systèmes opposés. Si l'un peut permettre l'exportation, l'autre doit la défendre ou du moins la modifier.

Le Marquis.   Expliquez-moi cela plus clairement, je vous prie.

Le Chevalier.   Volontiers. Dans les grandes monarchies, toutes les provinces ne sont pas également fertiles en blé : il y en a une ou deux qui le sont particulièrement et qui nourrissent celles dont les produits sont en denrées différentes, vins, oliviers, mûriers, pâturages, bois, etc. Or si la province à blé est placée dans le milieu de la monarchie, il faut encourager l'exportation. Si elle est frontière, il faut la défendre ou la modifier beaucoup.

Le Marquis.   Et pourquoi ?

Le Chevalier.   Le voici. Vous en allez savoir la raison et voir en même temps l'application de cette théorie. En Espagne la province à blé, le réservoir, le grenier de toutes les autres, est la Vieille Castille. Cette province occupe à peu près le milieu d'un royaume qui est presque rond; or vous ne courez aucun risque à permettre l'exportation des blés de la Castille hors des ports de la monarchie; car de quelque côté qu'on aille de la Castille à la mer, le blé doit traverser les provinces de l'Espagne avant d'arriver aux ports, comme par autant de rayons du cercle qui vont jusqu'à la circonférence. Et si quelqu'une de ces provinces est dans la disette, le blé s'arrêtera où il trouvera le besoin, la recherche, le haut prix et n'ira pas plus loin. Personne n'est assez dupe pour traverser, sans s'arrêter, toute une province où le blé est à un prix considérable, refuser de le vendre et aller chercher une fortune incertaine plus loin. L'on ne s'expose point à doubler la dépense du transport pour courir tous les risques d'un commerce par mer avec l'étranger. Ainsi quoique l'exportation soit libre en Espagne, vous pouvez être sûr qu'il ne sortira de blé de la Castille par mer que lorsque toute l'Espagne sera dans l'abondance d'une récolte généralement bonne ou qu'elle sera déjà suffisamment approvisionnée. Vous remarquerez que je ne vous parle ici que des blés de la Castille. Mais si la France par exemple avait malheureusement ses provinces à blé placées sur les frontières telles que la Flandre, la Picardie, la Normandie, etc., vous courez un grand risque avec votre liberté; car si dans la même année la Flandre autrichienne ou l'Angleterre d'un côté, et le Dauphiné, la Provence, le Languedoc de l'autre se trouvent dans la disette, votre blé ira indubitablement nourrir l'étranger, l'ennemi peut-être de la nation, et les sujets du roi mourront de faim : de même, si vous avez une terre sur une colline formée en pain de sucre et que vous ayez le bonheur d'avoir une source d'eau précisément sur le sommet, tout au milieu de votre terre, laissez-la courir librement, elle arrosera parfaitement votre champ. Si vous voyez qu'il s'en écoule hors de vos limites, soyez tranquille car ce qui en sort est un vrai superflu dont votre terre pleinement arrosée n'a plus aucun besoin. Mais si au contraire la fontaine est placée au bas de la colline sur le bord de votre terre, prenez y garde; elle s'écoulera toujours suivant sa pente et jamais elle n'arrosera votre terre. Il vous faudra alors des chaussées, des écluses, des pompes pour corriger, pour forcer la nature et combattre son niveau. De même si vous laissez aller librement le blé de Picardie, il ira en Flandre, en Hollande, en Danemark, et partout où il peut aller par eau plutôt que de remonter par un petit espace de transport de terre, puisqu'il n' y a pas de comparaison à faire entre les frais d'un transport maritime et ceux d'un transport par terre. Ainsi vous vous engagerez à nourrir la moitié de l'Europe aussi longtemps qu'elle demandera votre blé, avant que d'en avoir un septier pour donner aux provinces intérieures de votre royaume.

Le Marquis.   On vous reconnaît là. Votre comparaison est lumineuse et me fait entendre clairement le fond de la question; mais si l'on creusait un canal ?

Le Chevalier.   Voilà précisément où je vous attendais. Vous voyez donc qu'un seul canal peut changer toute la police des blés d'une province ou d'un royaume entier. Le grand Colbert faisait des ordonnances et projetait des canaux, des ports, etc. Peut-être attendait-il l'achèvement de ses travaux pour changer ses ordonnances. Imitons le grand Colbert et ne le suivons pas. Imiter et suivre sont des choses très-différentes, quoique bien des gens s'y méprennent. Faisons ce qu'une bonne tête comme celle du grand Colbert aurait fait aujourd'hui.

Le Marquis.   En vérité, mon cher Chevalier; vous me tenez dans des transes continuelles. Tantôt je vous vois brouillé avec l'exportation. Tantôt il me parait que vous vous raccommodez avec elle; je ne puis deviner votre avis, et je tremble que vos idées ne soient pas conformes aux miennes, et que vous ne réussissiez à me prouver que c'est moi qui ai tort.

Le Chevalier.   Il n'y a que votre politesse qui puisse vous faire regarder comme une humiliation de n'être pas du même avis que moi. Je serais mieux fondé que vous à avoir la même alarme; mais pour nous guérir de ces peurs réciproques, dites-moi, avez-vous des idées qui soient les vôtres sur cette matière ?

Le Marquis.   A vous dire le vrai, je n'en ai pas que je puisse en conscience appeler miennes. Je n'y ai jamais réfléchi, je me suis contenté de lire tout ce qui a paru sur cette question et j'ai lu beaucoup à droite et à gauche; il m'a paru quelquefois qu'on me persuadait; d'autres fois je n'ai pas trop bien compris ce que les auteurs voulaient dire, et j'ai cru que c'était ma faute. Ce n'est pas que je ne me sois aperçu de temps en temps d'une espèce de charlatanerie qui m'a donné de l'ombrage; entre autres dans un certain ouvrage où l'on affectait un style populaire et bas; pour prouver que l'on était profond dans la matière, on y parlait un jargon tout à fait boulanger. L'auteur se faisait un scrupule d'écrire autrement qu'en lettres italiques, non-seulement les mots sacramentaux, mais les termes même les plus usités, pain blanc, pain bis, pain de ménage, prix chers, petit peuple, bonne récolte, liberté, mouture, boulangerie, approvisionnements, achats, etc. Tout était en lettres italiques, comme si ces mots venaient des Indes et qu'on en fit pour la première fois l'importation en France. Cette bigarrure ridicule me déplut; je n'achevai pas le livre, je vis que l'auteur voulait m'en imposer par sa profonde érudition en boulangerie, tandis que je savais moi qu'il n'avait jamais acheté une livre de pain dans sa vie. Voilà où j'en suis avec mes idées.

Le Chevalier.   Eh bien moi, Monsieur, je suis plus avancé que vous, car je n'ai rien lu du tout. J'ai réfléchi. J'ignore si d'autres ont écrit des réflexions semblables aux miennes, mais je suis porté à croire que toutes les têtes organisées comme la mienne les auront faites ou les feront. Ainsi si je vous les communiquais, je ne disputerais aucunement vos idées, puisque vous n'en avez point; mon discours serait la lecture d'un livre de plus, et, selon toute apparence, celui-ci ne vaudrait guère mieux que les autres.

Le Marquis.   A tout hasard, commencez.

Le Chevalier.   Cela serait trop long.

Le Marquis.   Il n'y a de long que ce qui est ennuyeux, et je vous promets que je ne m'ennuierai pas.

Le Chevalier.   Vous vous engagez beaucoup. Après le dîner je croirais cela plus vraisemblable, mais à présent…

Le Marquis.   Nous avons encore du temps. Commencez, je vous en supplie.

Un domestique entre et annonce qu'on a servi.

Le Chevalier.   Ah voici une bonne nouvelle qui me tire d'embarras. Allons manger notre pain avant de décider s'il faut en accorder l'exportation.

Le Marquis.   Mon faible avis serait de la défendre, quant à celui qui est sur la table.

Le Chevalier.   Et le mien aussi.

Le Marquis.   Donnez-vous la peine de passer.

Le Chevalier.   Vous le voulez, j'obéis.

Ils vont dîner.

1. sic : il faut lire Le Marquis, cette coquille est bien présente dans les éditions disponibles à la BNF.

Naar Inhoudstafel

Second Dialogue

Après le dîner.

Le Marquis.   Nous voici à présent en état d'accorder l'exportation de tout le pain du monde, au moins jusqu'au souper. Ainsi nous pouvons en délibérer à notre aise.

Le Chevalier.   Comment est-il possible que la bonne chère que nous venons de faire ne nous ait pas chassé de la tête un triste discours de famine ? Jouissons du présent, bannissons les idées sombres. Savez-vous que la tristesse est tout à fait fâcheuse, et que vous y allez par le chemin le plus court ?

Le Marquis.   Ce n'est pas tout à fait cela. Vous m'avez fait rêver, ce qui ne m'arrive pas souvent, et je voudrais, si vous le trouvez bon, continuer le discours.

Le Chevalier.   Si c'est votre goût, j'y consens.

Le Marquis.   J'ai fait réflexion sur ce que vous avez dit, je vois à présent que vous ne tenez aucun compte de l'autorité des exemples, à moins qu'ils ne soient tirés de deux cas exactement semblables. Mais où trouver deux souverainetés qui se ressemblent ? Vous ne respectez aucunement les systèmes des plus grands hommes d'État, par la même raison, car il en est des siècles comme des souverainetés, aucuns ne se ressemblent ? Les mœurs, les lois, les découvertes physiques, le canal du commerce, les combinaisons politiques, tout a changé, tout change et tout changera. Je n'ai pas osé vous demander ce que vous pensiez des ordonnances de police, des réglements très-nombreux que nous avons sur le seul fait des blés, craignant toujours la même réponse.

Le Chevalier.   Sans doute j'aurais toujours fait la même réponse. Que si les ordonnances et les réglements ont été faits, parce qu'ils se pratiquaient ailleurs ou parce qu'ils s'étaient pratiqués autrefois, sans autre examen et sans autre motif; c'est un pur hasard si cela vaut quelque chose. Au reste, je conviendrai que la plupart des anciens réglements, lorsqu'ils ont été faits pour la première fois, étaient pleins de sagesse et de raison, parce qu'alors ils ont été faits selon le temps et les circonstances.

Le Marquis.   Oh ! que j'ai de plaisir à vous entendre parler ainsi ! En vérité tous ces auteurs modernes traitent nos ancêtres bien durement. A les en croire, on dirait qu'ils marchaient à quatre pattes. On répète à chaque ligne : Ils ne connaissaient ni les vrais intérêts de la nation, ni la balance du commerce, ni les principes de la bonne administration. Ils ne respectaient ni la probité, ni la liberté. En un mot, ils les représentent à mes yeux comme une troupe de tyrans aveugles qui frappaient d'une barre de fer sur un troupeau d'esclaves stupides. Les plus doux et les plus réservés de ces écrivains se contentent de dire que nos bons ancêtres étaient un peu bêtes. Ces propos m'ont toujours fait de la peine par mille bonnes raisons, et surtout parce qu'il me parait à moi incontestable que nous descendons de nos ancêtres.

Le Chevalier.   Consolez-vous, monsieur le Marquis. Ces lois étaient bonnes et vous descendez de ceux qui les ont faites. Ceux qui les critiquent descendent peut-être de ceux qui les critiquèrent lorsqu'elles parurent. L'histoire, le seul tableau qui nous reste des mœurs passées, nous est garant de la sagesse et de l'utilité d'un grand nombre de lois qui ne sont plus bonnes aujourd'hui, parce qu'elles ne sont plus à propos. Admirons la sagesse de nos pères et tâchons de l'imiter en faisant ce qui convient à notre siècle.

Le Marquis.   Mais quel sera notre guide ?

Le Chevalier.   Notre raison à nous; n'en avons nous pas une ? N'empruntons pas celle de nos pères, ni celle de nos voisins, employons la nôtre. Le bon sens est la seule cour souveraine qui ne vaque jamais. Il siége toujours. Établissons des principes tirés de la nature même des choses. Qu'est-ce que c'est que l'homme ? Quel est le rapport du pain à l'homme ? Appliquons ensuite ces principes au temps, aux lieux, aux circonstances. Quel est le royaume dont on veut parler ? Comment est-il situé ? Quels en sont les mœurs, les opinions, les avantages à obtenir, les risques à éviter, et décidons. Si la raison est vraie, à quoi servent l'exemple et l'autorité ? Pour prouver que l'angle dans le demi-cercle est un angle droit, Euclide a-t-il jamais recouru aux autorités des auteurs classiques ? A-t-il dit que dans une ville de la Grèce cela se pratiquait ainsi ? Non assurément, il l'a démontré et c'est assez.

Le Marquis.   Savez-vous, mon cher chevalier, que ceci m'accommode à merveille. J'ai la mémoire faible et je ne brille pas par les citations; si vous vous fussiez avisé d'appuyer vos idées sur des autorités, j'aurais joué dans tout ceci un rôle muet ou tout au plus un rôle de confident; mais puisqu'il n'est question que de faire des raisonnements; j'en ai tant lu dans toutes ces brochures, que quand je n'en aurais retenu que le quart j'en aurais à peu près assez pour figurer à côté de vous.

Le Chevalier.   Tant mieux. Il y en a donc beaucoup dans ces livres que vous avez lus et que j'ignore ?

Le Marquis.   S'il y en a ! Ils en regorgent, et ce sont toutes idées liées.

Le Chevalier.   Et établissent-ils des principes ?

Le Marquis.   Des principes ?… attendez… je crois qu'oui… oh oui, sûrement ils en établissent. D'abord ils posent pour principe fondamental (et c'est même selon moi leur grand pivot) que l'agriculture est la base des richesses de tout pays.

Le Chevalier.   L'agriculture est la base des richesses de tout pays ? S'expliquent-ils précisément en ces termes ?

Le Marquis.   Ma foi je crois qu'oui… ou à peu près… vous savez que je n'ai pas la mémoire trop bonne.

Le Chevalier.   Mais s'ils disent précisément comme vous venez de dire, ils partent d'après un principe faux.

Le Marquis.   Quoi ! l'agriculture, le sol… la propriété foncière… le produit net… la classe productive… Oh ! vous badinez; ceci est un axiome.

Le Chevalier.   Faux.

Le Marquis.   Mais comment ?

Le Chevalier.   Et à Genève ?

Le Marquis.   Quoi ! Que voulez-vous dire ?

Le Chevalier.   Genève n'a point de territoire. Il y a bien d'autres souverainetés qui n'en ont pas non plus. Donc l'agriculture n'est pas la richesse de ces pays ?

Le Marquis.   Oh bon ! J'avais raison de dire que vous plaisantiez. Où diable allez-vous chercher Genève ? qui est-ce qui se souvient de cela lorsqu'il est question de Paris ?

Le Chevalier.   Moi, et pourquoi pas ? Les habitants de Genève ne sont-ils pas des hommes ? Ne forment-ils pas une société politique qui a besoin de lois, d'administration ? Ne faudra-t-il pas savoir un peu comment on y doit régler l'importante police des blés ? D'après votre principe, voyez où vous vous trouverez.

Le Marquis.   Ma foi, ils s'arrangeront à Genève comme ils voudront. Me prenez-vous pour un syndic ? Tenez; j'aime mieux passer condamnation. Peut-être me suis-je mal rappelé les expressions de nos écrivains. Je conviens qu'il y a des villes, des pays, des souverainetés sans terre et par conséquent sans agriculture; mais ces auteurs écrivaient en France, imprimaient à Paris, voulaient parler de ce pays-ci et ne voulaient parler d'aucun autre.

Le Chevalier.   Vous convenez donc qu'ils n'ont parlé ni des petites souverainetés telles que Genève, Francfort, Lucques, etc., ni des médiocres telles que la Hollande, Gênes, etc., parmi lesquelles il y en a qui ont si peu de territoire et si mauvais, que l'agriculture n'est sûrement pas le principe de leurs grandes richesses, et qu'enfin ils n'ont pas entendu parler davantage des grandes monarchies telles que la Russie, la Turquie, l'Espagne, etc. ?

Le Marquis.   Pour cela j'en conviens; mais qu'en avaient-ils à faire ? Ils ne voulaient que le bien de la France.

Le Chevalier.   Et pour procurer ce bien, on aurait dû leur dire comme Hamilton : Belier, mon ami, ne pourrais-tu pas commencer par le commencement, voir les cas les plus simples, les combinaisons les moins compliquées, les gouvernements en petit, comme un peintre fait toujours une petite esquisse avant que d'entreprendre un grand tableau ? Euclide commence par la ligne, par l'angle, par les triangles pour aller aux carrés, aux cercles, aux pentagones, etc.

Le Marquis.   Enfin ils ne l'ont pas fait. Si cela vous tient tant à cœur je conviendrai avec vous qu'ils ont eu tort. Puisqu'ils ont tant écrit, il ne leur en aurait pas coûté davantage; mais au moins vous ne nierez pas que l'agriculture ne soit assurément la base de la richesse de la France.

Le Chevalier.   Oh ! Je ne vais pas si vite, quand je raisonne. Je ne sais pas encore ce que c'est que la France. Quelle est sa force principale, si c'est l'industrie ou l'agriculture. Je conviens que dans un grand pays il y a de tout, que les provinces même qui le composent ne se ressemblent point, qu'il y en a d'industrieuses, qu'il y en a d'agricoles et de mi-parties; mais quand il serait vrai que l'agriculture ferait la base de la richesse française, il n'en serait pas moins vrai que ces auteurs ont mal raisonné.

Le Marquis.   Pourquoi ?

Le Chevalier.   Parce qu'on ne peut jamais prendre pour axiome une proposition dont la proposition contraire est quelquefois vraie, parce que leur principe énoncé en termes généraux est faux et que pour l'appliquer en particulier à la France il fallait prouver auparavant qu'il lui convenait, ce qu'ils n'ont pas fait.

Le Marquis.   Comme vous êtes difficile ! Tenez, voici encore un de leur principe fondamental que je me rappelle à présent. Voyons ce que vous en penserez. Ils disent que la cherté du blé ne fait aucun tort aux manufactures ni aux artisans ; car s'il est vrai d'un côté qu'ils payent le pain plus cher, il est vrai de même que les fermiers et les agriculteurs ayant mieux vendu leur blé et étant plus riches leur donneront plus de travail et plus d'ouvrage. De ce principe ils tirent une foule de conséquences que vous entrevoyez déjà et qui me paraissent assez justes.

Le Chevalier.   Faut-il vous dire franchement ce que je pense de cet autre principe ?

Le Marquis.   Oui, je vous prie.

Le Chevalier.   Hé bien il est tant soit peu faux et surtout très-vicieux.

Le Marquis.   Comment vicieux ?

Le Chevalier.   Oui. Il se retourne sur lui-même et fait le cercle qu'on appelle vicieux; ainsi il ne nous avance guère.

Le Marquis.   Comment ?

Le Chevalier.   C'est que si le fermier riche donne plus d'ouvrage à l'artisan, l'artisan riche fera une plus grande consommation des fruits de la terre. Ainsi il n'est pas nécessaire qu'il faille commencer par enrichir le fermier pour faire fleurir les manufactures; car vous pouvez dire avec autant de vérité, enrichissez l'ouvrier et il fera fleurir l'agriculture. Voilà en quoi votre principe est vicieux. Je vous ai dit aussi qu'il était tant soit peu faux, et voici pourquoi. Le fermier, le campagnard ne dépense point à mesure ni à proportion qu'il s'enrichit; sa vie dure, laborieuse, frugale, son séjour au village loin des comparaisons, (source inévitable de la vanité et du luxe) loin, dis-je, du spectacle de l'opulence, le ramènent toujours à l'état naturel de l'homme qui a peu de besoin et peu de désirs. Il amasse, prend le goût de l'épargne, thésaurise, enfouit sous terre. L'artisan au contraire vit dans les villes; tout ce qu'il gagne il le consomme, il le dissipe. On observe même communément que plus il excelle dans son art, plus il contracte les vices ordinaires aux habitants des villes; en un mot tout ce que l'artisan, grand ou petit, gagne dans sa semaine est consommé, le dimanche au cabaret, par l'un; en choses de luxe, dans l'intérieur de sa maison, par l'autre. Or s'il boit ou mange le dimanche le profit de la semaine, vous conviendrez bien qu'il le rend à l'agriculture d'une main prompte et libérale. Savez-vous en quoi consiste l'erreur de vos écrivains ? Erreur dont ils ne se sont jamais aperçus et qui a enfanté toutes les autres; c'est qu'ils croient que l'homme consomme toujours la même quantité de nourriture. Cela est si faux qu'il y a au moins la différence d'un tiers sur ce que l'homme peut consommer de plus ou de moins sans que sa santé en paraisse altérée. Le total de la consommation n'est donc pas une quantité fixe et constante ? Elle n'est pas seulement proportionnée à la quantité des habitants. Elle est en raison composée de la population et de leur opulence: ils peuvent manger plus ou moins sans que d'abord on observe de différence bien marquée, mais elle est immense entre un peuple pauvre qui se nourrit mal et qui souffre, et un peuple riche et heureux; mieux celui-ci se nourrit, plus il travaille. La population augmente à cause de la plus grande fécondité des femmes. Il y aura moins de maladies, les malades plus soignés échapperont plus aisément à la mort. La vie des habitants aura un terme moyen plus long; enfin je le répète, la disproportion de l'effet est immense.

Le Marquis.   Vous êtes un délicat anatomiste de l'homme.

Le Chevalier.   C'est ce qu'il faut être lorsqu'on veut parler des hommes. Il faut les avoir bien étudiés pour se mêler de les gouverner. Je mets en fait que mille artisans riches feront plus de consommation, donneront plus de mouvement à l'argent, aux denrées, aux manufactures que deux mille fermiers d'égale richesse; et voilà pourquoi (cela soit dit en passant) la nation anglaise quoique laborieuse, industrieuse, patiente, n'a pu jusqu'à cette heure faire prospérer ses manufactures au point où elle le souhaiterait, et pourquoi elles perdront toujours à la concurrence non-seulement avec les Français, mais encore avec les Allemands. Les Anglais ont beau faire des lois, leurs mœurs y résistent, et les mœurs sont toujours plus fortes que les lois. Chez eux un fermier, s'il voit un galon, une broderie, croit voir le diable, crie au luxe, au scandale, au french-dog et les manufactures ne vont pas. Le campagnard ira toujours jusqu'à la propreté, même à l'aisance de la frugalité, mais il s'y arrêtera.

Le Marquis.   Votre logique, Chevalier, me chiffonne cruellement. Elle est épineuse comme la plante de ce nom, on ne sait par où la prendre; je ne puis m'en approcher sans me piquer. Ah ! vivent mes écrivains ! Ils y vont bien plus rondement. Ils posent de gros principes que personne ne doit leur contester, ils tirent leurs conséquences franchement, nettement, à droite et à gauche, sans rencontrer d'obstacles, et ils mettent moins de temps à achever leur besogne et à conclure que nous n'en avons mis à commencer la nôtre.

Le Chevalier.   Que voulez-vous y faire ? Je suis comme cela. Mais permettez-moi de vous faire encore une question sans vous impatienter et ce sera la dernière. Sous quel point de vue vos écrivains ont-ils envisagé la législation des blés ?

Le Marquis.   Que voulez-vous dire ?… Comment, sous quel point de vue ?… Sous celui de l'agriculture… Est-ce qu'il y a deux manières ?

Le Chevalier.   Certainement. Le blé peut être regardé comme une production du sol, et sous cette vue il appartient au commerce et à la législation économique. Ensuite il peut et doit être en même temps regardé comme la matière de première nécessité et le premier soin dans l'ordre civile des sociétés, et sous ce point de vue, il appartient à la politique et à la raison d'État. Dites-moi, lorsque vous approvisionnez une place frontière, lorsque vous faites marcher une armée, lorsque vous équipez un vaisseau, ne pensez-vous pas autant et même plus au blé, au pain, au biscuit, qu'à la poudre et au canon ? Ce que je dis est si vrai que dans tous les traités de paix vous trouverez que les vivres sont contrebande de guerre, et qu'il est défendu aux puissances neutres d'en porter à l'ennemi, avec la même sévérité qu'il est défendu de lui porter des armes et des munitions de guerre. Or, ce qui est vrai dans une petite souveraineté composée d'une seule ville, peut s'appliquer aux États d'une médiocre étendue, et de degré en degré il s'appliquera également jusqu'aux grandes monarchies, avec les différences pourtant que la grandeur, la situation, la puissance, le produit du sol entraînent; ce qui doit être calculé, discuté et approfondi.

Le Marquis.   Pour cette fois je rougis et pour mes auteurs et pour moi. Pour eux, car, en vérité, ils ne s'en sont pas même doutés; pour moi qui ai fait si longtemps la guerre… Je sais bien que, dans les plans d'opérations militaires, trouver des vivres est le grand point de la question. Je me souviens qu'une fois… c'était en 43… Oh ! cela fut excellent. Nous devions faire une marche…

Le Chevalier.   Faisons halte à votre marche, et rentrons dans nos quartiers. Vous m'avouez donc que la partie politique, la raison d'État, celle à laquelle toute autre considération doit céder, n'a pas même été envisagée par vos écrivains; que le mot n'en a pas été une seule fois prononcé ?

Le Marquis.   Il n'est que trop vrai, je conviens de tout et je me rends; mais je fais à présent une petite réflexion bien triste. Je me croyais tout à l'heure d'après mes lectures, très-riche en syllogismes, et très en état de vous tenir tête, et vous venez de me prouver que de mes deux principes fondamentaux, l'un était vicieux, l'autre était faux ou trop légèrement établi, et que mes auteurs n'ont seulement pas envisagé la matière sous le point de vue le plus délicat et le plus important. Me voilà bien dans mes affaires. Parlez donc et j'écouterai. Je vois que mon sort me reléguera toujours avec vous au rôle de confident.

Le Chevalier.   Pas toujours, pas toujours. Chez madame…

Le Marquis.   Laissons cela, parlez et j'écouterai.

Le Chevalier.   Par où commencerai-je ?

Le Marquis.   Par où vous voudrez.

Le Chevalier.   Si c'est à mon choix, je commence par Genève.

Le Marquis.   Quoi ! Je rencontrerai toujours cette triste Genève sur mon chemin. Ne pourriez-vous pas en prendre un de traverse et me mener droit en France où je brûle d'impatience d'arriver ?

Le Chevalier.   Je ne le puis pas en conscience.

Le Marquis.   Eh bien ! voyons donc Genève; mais y resterons-nous longtemps ?

Le Chevalier.   Nous ne ferons qu'y changer de chevaux.

Le Marquis.   Mais dites-moi, je vous prie; d'où vous vient cet amour pour Genève ? Pourquoi vous y arrêter ?

Le Chevalier.   Parce qu'il faut voir les différents rapports de l'administration du blé dans les petites souverainetés, dans les médiocres et dans les grandes. Dans les petites, le blé est une affaire entièrement du ressort de la politique. Dans les grandes, il pourrait n'être qu'une affaire de commerce. Les petites souverainetés sont susceptibles d'une administration qui est impraticable dans les grandes, par la raison de leur grandeur même; de même qu'on peut faire une machine de quatre roues et que l'on n'en peut faire une de mille. Vous verrez donc par mon discours la preuve de la sagesse de nos ancêtres dont nous parlions tout à l'heure. Ils administraient de petites souverainetés, telles que la Bretagne, la Provence, le Dauphiné, ou même des villes détachées, comme Metz, Strasbourg, Lyon, etc. et nous avons à présent à nous occuper de l'empire Français qui réunit en un seul corps tous ces membres épars. Nos ancêtres ne regardaient le blé qu'aux lumières de la politique et de la raison d'État; aujourd'hui nous ne voulons le regarder que comme un objet de commerce; il n'est pas étonnant que sous deux rapports différents la législation devienne différente.

Le Marquis.   Ceci est lumineux; restons à Genève.

Le Chevalier.   Je savais bien que Genève vous plairait. Je dis donc qu'une ville sans territoire ne saurait faire tort aux agriculteurs qu'elle n'a pas, et qu'elle n'a que faire de nos discours sur l'importation et l'exportation. Comme elle achète de l'étranger tout le blé dont elle a besoin, elle ne peut pas forcer le vendeur qui n'est pas son sujet; ainsi si elle voulait laisser aux particuliers le soin de l'approvisionnement de son marché, il faudrait absolument qu'elle accordât la liberté la plus entière, la plus absolue, sans nulle restriction; car le monopole que les plus riches familles du pays pourraient exercer sur ses citoyens, en s'emparant de l'achat et de la revente du blé, serait le seul inconvénient qu'elle pût craindre, et il est paré par la liberté même si elle est absolue. Règle générale, le monopole ne se doit parer qu'en établissant la concurrence; tout autre moyen est aussi mauvais et aussi dangereux que le mal. Donc liberté absolue à tout étranger ou citoyen qui voudra apporter ou vendre du blé dans la ville. Il est vrai cependant qu'il y a d'autres inconvénients dans cette souveraineté qu'elle ne saurait éviter par ce moyen.

Le Marquis.   Quels ?

Le Chevalier.   Une petite souveraineté est d'ordinaire enclavée dans les États d'un autre, souvent dans ceux d'une seule grande puissance qui l'environne de toutes parts. Or la raison d'État exige que non-seulement elle ait ses marchés toujours bien garnis, mais il lui faut des provisions et un magasin de blé suffisant pour soutenir un siége de quelques mois; sans cela la puissance voisine la surprend brusquement par une guerre imprévue; et sans effort, sans siége même, un blocus vous la réduit par la famine. Mais si elle a de bons magasins, comme elle a de bons bastions et des citoyens prêts à mourir pour la patrie, elle soutient le siége, elle réclame ses alliés, et la balance politique de l'Europe a le temps de venir à son secours. Or si vous laissez l'approvisionnement de la ville à la prévoyance des particuliers, vos magasins ne seront point remplis, et vous n'y trouverez pas une demi-année de provisions suffisantes pour un peuple entier. Il faut toujours supposer que tout particulier fait son commerce avec le moins de fonds possible. C'est la prompte et très-prompte circulation de la mise à la rentrée des fonds qui fait tout son profit. Tout commerçant est économe de ses fonds; une mise plus forte qu'elle n'est nécessaire, lui parait un argent perdu qu'il regrette, et c'est là le secret du commerce des marchands d'allumettes. Aussi dans une souveraineté où le particulier serait seul chargé de l'approvisionnement, je parie que dans un cas d'alarme subite, toute recherche faite, on ne trouvera pas de provisions pour plus de quinze jours.

Le Marquis.   Mais quel remède à cela ?

Le Chevalier.   Il faut donc dans ces sortes de souverainetés que l'approvisionnement soit une affaire du gouvernement et que le blé ne soit que dans le grenier public.

Le Marquis.   Ah, mon cher Chevalier, ne me parlez point de greniers publics, d'annones, de magistrats, d'abondance. Je suis brouillé avec eux, et sur cela je suis persuadé. Je sais que c'est un monopole affreux et injuste, onéreux pour le petit peuple, une source d'abus, de pilleries, une perte réelle pour l'État.

Le Chevalier.   Mais si je vous indiquais une autre administration où l'approvisionnement allât à merveille et sans abus ? un grenier le mieux régi du monde, vous raccommoderiez-vous avec eux ?

Le Marquis.   Oui, si vous pouvez m'en indiquer un seul.

Le Chevalier.   Vous l'avez pourtant sous vos yeux.

Le Marquis.   Où ? Lequel ?

Le Chevalier.   La besace du frère quêteur des Capucins.

Le Marquis.   Vous plaisantez toujours. Que diable, nous parlons à présent de choses sérieuses, il est question de gouverner les hommes et vous mettez sur la scène des Capucins !

Le Chevalier.   C'est que moi je les crois des hommes. Je vous prie de réfléchir un instant sur l'approvisionnement du réfectoire des Capucins. Voyez de quelle difficulté cela paraît d'abord ? Leur récolte est tout à fait précaire, elle ne consiste qu'en aumônes qui varient à l'infini selon les lieux, les saisons et les années. Malgré cela, malgré la pauvreté extrême des Capucins, il n'est peut être jamais arrivé qu'un seul ait manqué de pain à son dîner ou à son souper. Ils n'ont jamais rien voulu changer à leur système; ils n'ont pas voulu laisser à chacun d'eux la liberté entière et absolue de se pourvoir, et tout va à merveille. Cherchons à présent qu'elles sont les causes naturelles de ce grand miracle de saint François ? Les voici : 1° Le petit nombre qui compose leur communauté, cent ou deux cent personnes au plus à régir. Dans une petite administration, on ne saurait introduire de grands abus, on est éclairé de trop près, on ne saurait voler beaucoup. 2° (ceci est le plus important); chaque soir lorsque les religieux sont rentrés, on ferme les portes à la grosse clef, et personne n'entre plus; ainsi le frère cuisinier sait d'avance le nombre des consommateurs, il y a pourvu et il est sûr qu'il n' y en aura ni plus ni moins. Voilà pourquoi et comment tout se trouve en règle. Quatre personnes de plus qui surviendraient dérangeraient toute l'économie dès le lendemain ou dès le soir même. Or, appliquons ces vérités théoriques aux grandes villes et vous verrez combien elles sont lumineuses. Premièrement, si une ville est d'une population médiocre, le grenier public pourra pendant longtemps y être bien régi, régi sans abus; mais il faut observer surtout si une ville peut fermer ses portes ou si elle ne le peut pas. Si c'est une souveraineté détachée, elle le peut sans injustice, elle ferme ses portes en cas de disette, elle exclut tout étranger, ils ne sont point ses sujets, elle ne leur doit rien. Mais si une ville fait partie d'un royaume, de quel droit en exclure les sujets du même souverain ? Jamais vous ne le pourrez sans cruauté. Comment établirez-vous vos provisions d'avance, si vous ne savez pas le nombre des consommateurs que vous pouvez avoir ? Et si vous ne le savez pas et que vous ne soyez pas maître de le borner, dès lors abus, vols, pilleries, désordres. Un magasin immense disparaîtra en un clin d'œil, sans que vous puissiez prendre personne en flagrant délit. Ainsi, mon cher Marquis, raccommodez-vous avec les greniers dans de certaines circonstances, toutes les fois qu'il est question d'une ville comparable à un couvent de moines.

Le Marquis.   Voici une des bonnes œuvres de charité que les Capucins aient jamais faites. J'étais brouillé avec les greniers, mais brouillé à n'en pouvoir souffrir le nom, et ils m'ont raccommodé avec eux. Je ne sais si je me trompe; mais j'entrevois à présent une infinité de choses dans l'histoire et même dans notre siècle, dont je n'avais jamais aperçu la véritable raison. Je vois…

Le Chevalier.   Vous voyez que toutes les villes d'Italie, comme Gênes, Lucques, Plaisance, Parme, Vérone, Padoue, Milan, etc., étaient autant de souverainetés séparées, autant de couvents; et que par conséquent leur système de greniers et d'annones était bon en politique, aisé dans la pratique et utile aux citoyens.

Le Marquis.   Parce que vous êtes Italien, vous croyez que lorsque je fais tant que de réfléchir, je porte mes regards vers l'Italie; point du tout ; je réfléchis sur notre vieux temps, je vois qu'en France toutes nos villes dans les temps de troubles et de guerres civiles étaient autant de villes de guerre. Partout le gouverneur et le maire avec les échevins en répondaient sur leurs têtes. Il importait qu'un peuple enclin à la défection fût toujours content. De là est venue la distinction qui reste encore entre le citoyen et l'étranger. Il importait peu à un gouverneur d'Amiens, qu'Abbeville se révoltât à cause de la disette; il ne répondait que de son gouvernement, il faisait ses provisions suivant le nombre de ses habitants et fermait la porte aussitôt qu'il voyait trop de foule. Voilà comme le Roi était servi et comme les choses allaient. Moi, si l'on me donnait le commandement d'une ville de guerre, je répondrais de n'y jamais laisser manquer de pain. Je ferais mes provisions; j'en ferais chaque jour la distribution de porte en porte à tous les chefs de famille ; je tiendrais compte de leur nombre; on ne me volera pas un boisseau de farine; je ferais fusiller le premier qui s'aviserait d'emporter un pain de quatre livres hors des portes. Ce n'est pas la mer à boire lorsqu'on sait prendre ses arrangements.

Le Chevalier.   Et vous traiteriez l'habitant d'une ville voisine comme étranger et presque comme ennemi ? Dès que la consommation est fixe et qu'elle vous est connue, rien de si facile que de vous faire rendre compte de l'emploi de votre blé. J'avais donc raison de vous dire qu'une petite souveraineté peut avoir un grenier public, et peut laisser au gouvernement le soin entier de son approvisionnement. Elle aura par ce moyen un magasin qui la mettra en état de soutenir un long siége; mais ce système a d'autres avantages.

Le Marquis.   Je ne les aperçois pas encore. Je suis juste. Vous voyez que j'ai été au-devant de vous lorsque vous m'avez dit des choses raisonnables. Mais à votre tour, vous conviendrez avec moi qu'un magasin public fait cesser d'abord tout le commerce en blé que les particuliers pourraient faire. Vous appauvrirez donc votre petite souveraineté de cette branche de commerce ? Et c'est un inconvénient.

Le Chevalier.   Et c'est là précisément le second avantage. Ne vous effarouchez pas et écoutez-moi. Quel est le territoire, la richesse, la force d'une ville qui n'a ni sol ni agriculture ? Les manufactures. La manufacture est une espèce de production en ce qu'elle ajoute à la matière première. Dans un pays tel que celui dont il s'agit, le but du gouvernement doit donc être toujours d'augmenter et d'encourager la manufacture. Or le commerce du blé n'est point manufacture, il n'ajoute rien à la matière; il faut donc en dégoûter le citoyen : s'il rapporte du profit, c'est parce qu'on vend le blé aux citoyens plus cher qu'on ne l'a acheté de l'étranger. Voilà un véritable impôt; et il vaut bien mieux qu'un impôt aille au profit de l'État qu'à celui des particuliers. S'il y a du gain, il faut que l'État en profite; s'il y a de la perte, il vaut infiniment mieux que l'État la souffre; il lui est plus aisé d'en supporter le choc. Une perte de l'État se répand sur tous les citoyens également et devient moins sensible à chacun. L'État a plus de crédit et il peut la réparer plus facilement.

Le Marquis.   Mais le gouvernement dépensera toujours plus que ne feraient les particuliers. Je conviens qu'on pourra éviter les grandes déprédations; mais vous n'éviterez pas les petites. Un particulier économise bien mieux, spécule avec infiniment plus de soin qu'un magistrat qui fait grosso modo les devoirs de sa charge.

Le Chevalier.   Je conviens de cela. Mais quand une fois l'approvisionnement intéresse la politique, il cesse d'être objet de commerce. Le magasin à blé coûtera sans doute, mais ce sera une dépense nécessaire comme celle des troupes et comme toutes celles qui sont relatives au salut de l'État. Les avantages que j'ai dit compensent cette perte ; et enfin le troisième avantage que je vais vous indiquer, en dédommage avec usure. Nous avons dit qu'une souveraineté sans territoire ne peut subsister que par l'industrie des manufactures. Avez-vous jamais examiné quelle est la différence fondamentale entre les productions du sol et celles du manouvrier ?

Le Marquis.   Je ne me souviens pas si je l'ai lue; mais pour ce qui est d'y avoir réfléchi, assurément non.

Le Chevalier.   Je vous le dirai: c'est qu'il n'y a ni bonne ni mauvaise année de récolte en manufacture. Les montres de Genève ne craignent ni les gelées, ni la grêle, ni la sécheresse. Voyez à présent la variété des effets que produit cette différence. Lorsque dans une année votre correspondant de vin en Champagne vous mande que les vignes ont été gelées, et qu'il vous faut payer une queue de vin le double de ce qu'elle coûte ordinairement, vous vous rendez à la raison et vous payez selon sa demande. Mais si un horloger venait vous demander huit louis d'une montre faite en 1760, à cause que dans cette année le blé était cher, et qu'il ne vous demandât que six louis d'une autre toute pareille, parce qu'elle a été faite en 1761, année abondante, que diriez-vous ?

Le Marquis.   J'entends très-bien à présent ce que vous voulez me dire : sans doute une proposition pareille serait tout à fait ridicule.

Le Chevalier.   Vous voyez donc la différence. Bonne ou mauvaise année la manufacture doit aller son train. Il faut faire la même quantité de montres. Car si dans une année on diminuait la quantité du travail, que deviendraient les mains qui y sont régulièrement employées ? Comment vivraient-ils ces malheureux ouvriers ? Il faut en outre vendre les montres toujours le même prix; vous ne pouvez pas l'augmenter une année pour le diminuer la suivante, cela serait absurde et ridicule. Vous ne pouvez pas non plus en augmenter le prix avec intention de vous soutenir toujours à ce prix une fois haussé, parce que cela vous ferait perdre dans la concurrence avec les manufactures des autres pays. Une nation ne se pourvoit, par exemple, des montres de Genève préférablement à celles d'Angleterre, que par le bon marché qu'elle y trouve. S'il variait et qu'on les trouvât trop chères, cette branche de commerce pourrait être perdue. Le prix de la main d'œuvre doit donc être calculé sur celui de la vente de l'ouvrage; et l'ouvrage se vendant toujours au même prix, la journée de l'ouvrier sera inévitablement payée toujours le même argent. L'entrepreneur de la manufacture ne peut donc pas augmenter le prix journalier de la main d'œuvre qu'il emploie. Les manouvriers ne peuvent ni allonger les jours de leur travail ni multiplier leurs bras. Ils travaillent déjà toute l'année tant que le jour dure et tant qu'ils ont de force. Cependant le prix du pain est augmenté et leur salaire ne peut pas augmenter. Si vous y forcez l'entrepreneur, vous faites une injustice et vous le ruinerez; car il faudra qu'il vende ensuite à perte. Ainsi, ou le journalier ou l'entrepreneur sera au désespoir; et dans l'inévitable situation ou l'un de manquer de pain, ou l'autre de payer au journalier les ouvrages plus chers qu'il ne les vendra : dans cette position le seul remède qu'il y ait, c'est de faire vendre le pain toujours au même prix.

Le Marquis.   Il faut donc le taxer ?

Le Chevalier.   A dieu ne plaise. Le comble de l'injustice, de l'atrocité et de la folie est de taxer le prix d'une denrée que vous n'avez pas achetée. Vous n'avez pas ce droit sur les particuliers. Savez-vous ce qu'elle leur coûte ?

Le Marquis.   On peut le savoir, le calculer.

Le Chevalier.   On ne le peut ni ne le doit. Qui est-ce qui peut calculer et savoir quel déchet, quelle perte je puis avoir fait. Je puis avoir acheté cher. C'est à moi, si j'ai été dupé, à m'en tirer le mieux que je pourrai; mais personne n'a droit de s'en mêler. Règle générale, le prix du pain ne doit être fixé que quand c'est le gouvernement lui-même qui l'a acheté, et que c'est le grenier public qui le fournit au peuple. Alors ce n'est plus une spéculation des particuliers ni une affaire de commerce. La puissance souveraine fait vendre le pain avec quelque profit dans les années abondantes; elle y perd dans les années de disette; mais elle soutient toujours le même prix. Le manouvrier sait alors au juste ce qu'il lui faut pour vivre; sans incertitude sur la vicissitude des saisons, sur son besoin il règle le prix de ses journées. L'entrepreneur qui calcule au juste ce qu'un ouvrage a coûté, peut, sans se tromper, fixer le prix de la vente. Ainsi tout va bien et toutes les années sont égales. Le crédit de l'État est assez fort pour soutenir la perte pendant assez longtemps et attendre les années de fertilité qui la répareront. Mais surtout voici l'avantage de ce système; si le grenier public vend avec profit, on laisse venir l'étranger des pays voisins acheter du pain tant qu'il lui plaira; c'est autant de profit de plus que le grenier fait : si au contraire le grenier vend à perte, on ferme les portes qui sont en même temps celles de la ville et celles du royaume, vous restez avec vos sujets seuls; le reste du monde deviendra ce qu'il pourra; vous ne faites d'injustice à personne.

Le Marquis.   Votre discours m'explique enfin une grande difficulté qui m'a toujours tourmenté la tête. Je ne pouvais comprendre pourquoi dans les temps de disette les garçons des artisans sont toujours les premiers à crier et à se révolter. Je les croyais plus mutins, mais je me demandais comment et d'où pouvait leur venir cet esprit séditieux et turbulent; habitants des villes, amollis par une vie sédentaire, adoucis par la société, comment sont-ils plus féroces, plus braves même que les laboureurs ? Car enfin c'est un fait, dans les disettes, les premiers à s'ameuter sont partout les garçons tisserands, drapiers, etc. On n'entend jamais parler en temps de famine d'une révolte de vignerons.

Le Chevalier.   Ils ne sont pas plus mutins; mais ils ont plus de faim. Dans une année de mauvaise récolte, l'agriculteur, le campagnard n'est pas le plus à plaindre; il est le possesseur du peu de bien que le Ciel a donné; et si le Ciel en a peu donné, du moins il le vend plus cher. Le malheureux est le journalier; il se trouve pris, (comme on dit) entre le battant et la porte; il ne peut ni avancer ni reculer. Le pain est cher et l'ouvrage ne peut pas être mieux payé. Le désespoir fait l'émeute.

Le Marquis.   Mais, Chevalier, je vois ici un grand embarras. Votre secret du grenier public pour faire toujours bien aller les manufactures, suppose que la ville est une souveraineté séparée; si elle fait partie d'un royaume, y établirez-vous de même un grenier ?

Le Chevalier.   Non, assurément, et je vous en ai dit la raison. Lorsqu'on ne peut pas, sans injustice, fermer les portes, il ne faut pas d'annones publiques. Voilà pourquoi j'applaudis aux greniers de Genève, pendant que je vous ai blâmé hautement ceux de Rome. Rome est la capitale d'un pays d'une assez vaste étendue, incapable d'être nourrie en entier par la voie d'un grenier, et en outre, en sa qualité de métropole de la catholicité, elle ne pourrait sans scandale expulser ceux que la dévotion ou les affaires y amènent. Point de greniers utiles si on ne peut réduire à une quantité fixe et déterminée le nombre des consommateurs.

Le Marquis.   Vous ne pouvez donc pas y soutenir toujours le pain au même prix; car vous ne voulez pas le taxer ?

Le Chevalier.   Non certainement. Le grenier public peut seul vendre à un prix fixé par la loi. C'est une injustice atroce d'y obliger des boulangers auxquels on a laissé courir tous les risques de l'inégalité des achats; et si, pour assurer les boulangers, vous vous avisiez de fixer le prix de la vente des blés aux cultivateurs, il n'en faudrait pas davantage pour détruire de fond en comble l'agriculture.

Le Marquis.   Eh ! quel remède donc ?

Le Chevalier.   Je ne crois pas qu'il y en ait aucun de bien bon; aussi c'est peut-être une des plus fortes raisons pour laquelle les manufactures réussissent toujours mieux dans les petites républiques que dans les grands royaumes.

Le Marquis.   En ce cas-là je ne me soucie plus tant de nos études sur les greniers et sur Genève, puisqu'ils ne peuvent pas s'appliquer à nos grandes villes manufacturières. Ainsi, si nous sortions de cette ville, je crois que ce serait bien fait.

Le Chevalier.   Je ne m'y oppose pas; mais puisque nous sommes encore dans la ville de l'horlogerie, profitons de l'occasion, sachons quelle heure il est.

Le Marquis.   A Paris (car ma montre en est), il est cinq heures et demie juste.

Le Chevalier.   Heure du spectacle.

Le Marquis.   Quoi ! vous nous quittez au beau milieu du discours ?

Le Chevalier.   La pièce nouvelle. C'est un devoir sacré.

Le Marquis.   Mais vous continuerez donc une autre fois ?

Le Chevalier.   Tant qu'il vous plaira.

Le Marquis.   Prenons jour. A huitaine, dans cette même maison, cela vous convient-il ?

Le Chevalier.   Tout ce qui peut vous faire plaisir me convient infiniment.

Le Marquis.   Mais venez de bonne heure; avant que tout le monde soit arrivé.

Le Chevalier.   Je n'y manquerai pas.

Naar Inhoudstafel

Graanoogst_Pieter_Bruegel.jpg
De graanoogst (1565) door Pieter Bruegel de Oude (1525-1569) – New York Metropolitan Museum of Art.
Digitized by The Yorck Project and licensed under GNU Free Documentation License.

Troisième Dialogue

Les interlocuteurs précédents, le 24 novembre 1768, chez Madame ***

Avant dîner.

Le Marquis.   Vous êtes homme de parole. La maîtresse de la maison n'est pas encore rentrée, ainsi nous aurons le temps de reprendre notre discours; et j'espère que nous sortirons enfin de cette Genève où vous me laissâtes encore impitoyablement il y a huit jours.

Le Chevalier.   Ah ! de tout mon coeur.

Le Marquis.   Nous allons à Paris, sans doute ?

Le Chevalier.   Nous passerons par la Hollande.

Le Marquis.   Comment ?

Le Chevalier.   C'est notre chemin le plus court.

Le Marquis.   Quand finirez-vous de vous moquer de moi ? Me croyez-vous aussi ignorant en géographie qu'en économie politique ?

Le Chevalier.   Dieu m'en garde ! Mais après avoir observé ce qui convient à une souveraineté extrêmement petite, qui ne serait composée que d'une ville ou deux, il ne faut pas passer tout de suite aux grands empires. Allons par degrés. Observons ce que les États d'une médiocre étendue doivent faire, quel changement il y a du petit au moyen; de là nous verrons très-clairement ce qui convient aux plus grands États. Ainsi la route du raisonnement est par la Hollande, quoique ce ne soit pas le chemin géographique.

Le Marquis.   Allons donc en Hollande, puisque cela vous plaît. En vérité, vous avez un pouvoir magique sur mes volontés.

Le Chevalier.   Il y a deux espèces de souverainetés médiocres. Quelques-unes ont un territoire si chétif, si maigre, qu'on peut le compter pour rien ou pour peu de chose, surtout dans notre question, s'il ne produit point de blé. Tels sont les Provinces Unies, la république de Gênes, et d'autres; elles sont à cet égard, comme Genève, des souverainetés pour ainsi dire sans territoire. D'autres, au contraire, quoique d'une médiocre étendue, sont très-fertiles, tels que la Sicile, la Sardaigne, le Milanais, la Flandre, etc.; car quoique ces pays appartiennent à des souverains qui ont d'autres États, je les regarde à présent dans mon discours comme des États eux-mêmes et non comme des provinces; ce sont des pays détachés qui se gouvernent avec leurs lois, et qui forment un tout. Je n'appelle provinces que des pays qui tiennent à d'autres et qui ne forment pas un État séparé. A présent il faut voir ce qui convient à la Hollande, à Gênes, etc. Et puis nous verrons ce qui convient à des pays tels que la Sicile, la Sardaigne, etc.

Le Marquis.   Chevalier, puisque ces pays, quoique plus grands et plus puissants que Genève, sont dans le même cas à peu près, c'est-à-dire, de n'avoir pas de blé qui soit production de leur sol, je dirai, moi, tout bonnement qu'il feront fort bien d'adopter le système que nous avions trouvé le plus convenable pour Genève. Au reste, je dis cela sans trop y réfléchir, et uniquement par l'envie que j'ai de m'en débarrasser et d'arriver plutôt où vous savez que je suis impatient de me trouver avec vous.

Le Chevalier.   Et c'est précisément pour que vous ne disiez ni ne pensiez cela, qu'il faut vous arrêter un peu. Armez-vous de patience. Je veux vous faire remarquer combien une petite différence fait de grands changements. Rien de ce qui convient à Genève ne convient plus ni à la Hollande ni à Gênes.

Le Marquis.   Est-il possible ?

Le Chevalier.   Nous avons dit, s'il vous en souvient, que la raison d'État, la première de toutes les raisons dans l'ordre politique, obligeait les très-petites souverainetés à se passer du commerce des blés qui ne devait être pour elles qu'une véritable munition de guerre. Cette raison disparaît dans une souveraineté plus puissante. Quand même elle ne serait pas capable de soutenir avec succès une longue guerre, sa force est au moins suffisante pour ne pas craindre une surprise ni un coup de main. On ne bloque pas une province comme on bloque une ville. Il faut mettre en mouvement une grande armée pour l'attaquer, et ce mouvement s'annonce d'avance et on a le temps de se prémunir. En second lieu, nous avons dit que la force des petits États consistait dans la manufacture; or, un pays plus grand a besoin pour subsister de quelque chose de plus que des manufactures.

Le Marquis.   Pourquoi ?

Le Chevalier.   Parce que ces manufactures, quelque nombreuses et variées qu'elles soient, n'emploieront jamais assez de monde. Vous verrez une ville de trente mille âmes qui ne se soutient que par l'horlogerie ou par l'imprimerie; mais de trois millions d'hommes, vous ne pouvez pas en faire la moitié horlogers et l'autre imprimeurs. Où trouver le débit de tant de mauvaises montres et d'encore plus mauvais livres ? Ainsi pour faire subsister trois millions d'habitants, outre les manufactures, il faut la navigation, qu'on appelle plus communément le commerce maritime, ou le commerce tout court. C'est là la grande manufacture des grands pays. Je vous avais dit que le commerce du blé ne pouvait être une manufacture pour Genève; mais il l'est pour un pays qui a une marine florissante. Le transport d'un pays à un autre très éloigné est une espèce de manufacture; il ajoute à la matière première, il ajoute le nolis et ce nolis employe et fait vivre bien du monde. Il ne faut donc pas priver la Hollande d'une branche très-considérable de commerce. Ce commerce devient encore plus précieux en ce qu'achetant le blé d'un royaume pour aller le revendre dans un autre; le commerçant hollandais ne peut jamais nuire à sa nation, soit qu'il réussisse à acheter à très-bon marché, ou à vendre très-cher; il fera tort tantôt à l'agriculture, tantôt au consommateur des pays étrangers, jamais à son pays : malheur à ceux qui en sont les dupes. Son pays deviendra toujours plus florissant et plus riche par les fautes d'administration des autres états.

Le Marquis.   J'entends très-bien cette différence. Dans un État qui n'a ni côte de mer ni commerce maritime tel que Genève, celui qui veut y faire le commerce de blé ne peut que l'acheter de l'étranger pour le revendre aux citoyens, de sorte que, s'il le vend trop cher, il leur fait tort et sa richesse est un suc qu'il a pour ainsi dire exprimé de ses concitoyens. Mais lorsqu'on fait le commerce des blés comme la Hollande qui en achète en Pologne pour le revendre en Portugal, le pays n'est plus qu'un entrepôt; souvent même les bâtiments qui sont chargés de blé n'y touchent point. Ainsi que le Hollandais monopolise en vendant ou en achetant, cela peut être ruineux à la Pologne ou au Portugal; mais lui et son pays n'en seront que mieux. J'entends cela; mais vos greniers publics ?

Le Chevalier.   Les aimeriez-vous dans un pays de deux ou trois millions d'habitants ?

Le Marquis.   Ah ! pour cela, Chevalier, vous m'amèneriez ici tous les capucins du monde, qu'ils ne me persuaderaient jamais que ces greniers ne devinssent à la fin la source d'une pillerie effroyable.

Le Chevalier.   Je n'en appellerai point, car je suis en tout de votre avis. Approvisionner et nourrir avec règle et économie deux ou même un million d'habitants est au-dessus des forces humaines, parce qu'alors il est au-dessus de la force de l'esprit humain de découvrir les fraudes, et qu'il est encore plus au-dessus des forces de la vertu humaine de résister à la tentation d'un gain énorme tel qu'il peut se faire dans une régie d'une étendue immense.

Le Marquis.   Cela est vrai; mais comment vous y prendrez-vous pour soutenir dans ce pays toujours le même prix du pain, vous qui ne voulez pas le taxer ?

Le Chevalier.   Je ne le soutiendrai point et vous savez pourquoi. Soutenir un même prix veut dire la même chose que vendre quelquefois à perte. Il serait affreux et absurde de vendre constamment le pain à un prix assez haut pour n'y pas perdre même dans les années de disette. Or, lorsque l'on est dans le cas d'y perdre, il faut pouvoir fermer sa porte pour n'être pas ruiné dans la disette par les achats que l'étranger vient faire chez vous. Un pays tel que la Hollande ou la république de Gênes ne saurait s'assurer qu'il ne sortira point de blé en contrebande l'année qu'on en aura défendu la sortie. Si vous empêchez les étrangers de venir acheter le blé, vos sujets même l'enlèveront sous mille prétextes : tantôt ce sera l'approvisionnement d'un vaisseau, tantôt en feignant d'aller d'une ville à une autre de votre pays, et ils ne seront pas plutôt sortis du port qu'ils iront le vendre à l'étranger. Vos magasins disparaîtront et vous manquerez votre but, puisqu'après avoir fait manger le pain à vos sujets plus cher dans les années abondantes que si le commerce eût été libre, vous n'aurez pas de quoi les nourrir dans la cherté, et que l'étranger, qui n'aura pas souffert ce dommage dans les temps d'abondance, en partagera le bénéfice dans le temps de la détresse et l'aura enlevé à vos sujets.

Le Marquis.   Voilà la véritable histoire des annones municipales que j'avais lue dans des écrivains judicieux et que j'avais souvent vue de mes yeux. Je suis bien aise de vous en entendre faire la critique.

Le Chevalier.   Oui, mon cher Marquis, l'annone de toute ville et de tout pays dont on ne peut fermer les portes à son gré avec facilité et sûreté est détestable. C'est une gêne et un impôt dans l'abondance qui ne sert qu'à faire mourir de faim dans la disette; car le gouvernement s'étant fié sur l'approvisionnement de ses magasins, s'ils viennent à manquer, tout est perdu. Vous ne pouvez pas avoir recours à vos particuliers commerçants, parce qu'ils n'ont jamais fait le commerce de blés, attendu qu'il était défendu et contrebande. Ils ne savent comment s'y prendre ni par où commencer surtout dans un temps difficile. Ils n'ont ni correspondants, ni magasins à eux, ni moyens de transports soit par mer, soit par terre. Tout commerce, même celui des allumettes, est une science. Le novice s'y trompe et est très-souvent dupé. Toute science pratique demande une dextérité qu'on n'acquiert qu'avec l'exercice et le temps. Aurez-vous donc recours à vos voisins ? Mais puisqu'ils vous ont escamoté une partie de votre blé, c'est une preuve qu'ils n'en avaient pas assez; ainsi ou ils ne vous en donneront point, ou ce sera le vôtre même qu'ils vous revendront; mais pourri dans les transports, mais renchéri de doubles nolis et de tout ce que leur avidité pourra avoir calculé de profit. Vous ne pouvez donc vous adresser qu'aux pays les plus éloignés. Ce secours sera faible, arrivera tard et coûtera énormément.

Le Marquis.   On voit que vous faites à présent l'histoire de la disette de l'Italie.

Le Chevalier.   Précisément, et de tout ce qui arriva à Rome et à Naples avec Gênes et Livourne et ensuite avec les blés d'Angleterre, de Hollande et de Bretagne. Naples, ville de trois cent cinquante mille habitants, en avait cinq cent mille dans l'hiver de 1764, et tous les environs au nombre de six cent autres mille habitants venaient chaque jour à la ville acheter leur pain. Imaginez si des provisions et des mesures prises et calculées sur trois cent cinquante mille consommateurs pouvaient suffire à un million cent mille bouches. Ainsi la loi du prix constant fut enfreinte; on diminua le poids, on augmenta le prix du pain et l'on n'en souffrit pas moins tout ce que la famine a de plus affreux. Le résultat de tout ce spectacle horrible a été pour moi cette vérité très-simple, c'est que les hommes, tant que vous ne pouvez pas l'empêcher, suivent le pain partout où il est : de sorte que s'il ne restait qu'un pain de quatre livres dans une ville, on y verrait une procession assez curieuse, elle serait à rebours des autres. Le pain irait devant comme la châsse, tous les habitants suivraient deux à deux jusqu'à perte de vue, et accompagneraient ce pain de quatre livres tant qu'on le promènerait, sans chanter, mais en criant toujours qu'on le leur donnât.

Le Marquis.   A travers vos plaisanteries et tout ce que vous me dites contre les annones municipales, j'aperçois très-bien, Chevalier, une petite malice que vous me cachez tant que vous pouvez : en me faisant la cour et en me disant ainsi du mal des greniers, vous voulez me faire perdre de vue une difficulté très-embarrassante qui me vient dans la tête.

Le Chevalier.   Je n'ai point de malice avec vous, soyez-en sûr. Embarrassez moi, je suis fait pour l'être. Vous m'éclairerez ensuite, ou nous resterons tous deux dans l'embarras. Ce qui nous consolera, c'est que ce ne sera pas la première fois que cela sera arrivé à deux personnes de bonne foi.

Le Marquis.   Voici l'embarras que je vous prépare. Vous souvient-il que vous m'avez dit, lorsque nous étions à Genève, qu'il fallait soutenir le même prix du pain pour le bien des manufactures ? Vous êtes à présent en Hollande, qui est un pays de manufactures, vous n'y voulez pas de prix fixe au pain, que deviendront-elles donc ?

Le Chevalier.   Ce qu'elles pourront, serait une réponse que je pourrais vous faire si j'étais bien méchant, et je vous dirais que l'intérêt du commerce maritime étant plus précieux à ces souverains que celui des manufactures, il faut sacrifier celui-ci au premier. Je pourrais vous dire que lorsqu'un pays par sa constitution peut profiter d'un avantage il ne doit pas le négliger, et que lorsqu'il ne le peut pas, il faut bien qu'il s'en passe. Si Genève peut avoir des greniers publics sans inconvénients et avec utilité, elle fait bien de les avoir. Si la Hollande ne le peut pas, elle fera bien de n'y pas songer. Mais toutes ces réponses seraient de mauvaise foi.

Le Marquis.   Sans doute, car vous ne résolvez pas la question. En admettant ce que vous venez de dire, il s'en suivrait toujours que les manufactures en Hollande dépériraient, et au contraire elles y sont très-florissantes. C'est ce phénomène qu'il faut que vous expliquiez malgré l'inégalité du prix du pain que vous y laissez.

Le Chevalier.   Faut-il donc absolument être de bonne foi avec vous ? Eh bien soyons-le, mais sans tirer à conséquence. Le vrai est que par la nature même de la chose le prix ne varie presque point dans un pays stérile et commerçant, tel que la Hollande ou la lisière de Gênes. Ainsi voilà la difficulté disparue, puisque le phénomène n'existe pas.

Le Marquis.   Oui, mais vous l'escamotez au lieu de la résoudre. Il faut que vous m'expliquiez, s'il vous plaît, comment il se fait que dans ces pays le pain soit toujours à peu près au même prix.

Le Chevalier.   Cela est aisé; c'est qu'il est toujours cher, ces peuples y sont accoutumés et ne crient jamais contre la cherté, parce qu'ils n'ont jamais connu la douceur du bon marché. Si vous ne m'en croyez pas, informez-vous-en et vous verrez que je ne vous en impose pas.

Le Marquis.   Je conviens du fait; je l'ai éprouvé moi-même dans mes voyages. Je n'ai trouvé dans aucune ville de l'Italie les auberges aussi chères qu'à Gênes, et tous les voyageurs m'ont dit la même chose de celles de la Hollande. Mais je suis piqué au jeu, et je veux vous pousser à bout. Au lieu d'un embarras, je vous en prépare deux à présent, et à compte d'une infinité d'autres si vous ne me satisfaites pas. Il faut m'expliquer 1º Pourquoi le pain est à peu près d'une égale cherté dans les bonnes ou dans les mauvaises années ? 2º Pourquoi ce haut prix ne nuit point aux manufactures ? La main-d'œuvre doit en être chère, donc les ouvrages fabriqués doivent se vendre cher et trop cher pour ne pas perdre en concurrence des autres ?

Le Chevalier.   Voilà bien des embarras. Cela retardera notre retour en France.

Le Marquis.   N'importe; vous voulez m'échapper, mais je ne sortirai pas de la Hollande que vous n'ayez ou résolu la question ou avoué que je vous ai mis dans l'embarras.

Le Chevalier.   Avouer ? Oh pour cela, non ! Chi confëssa è impiccato , dit le proverbe italien. J'espère résoudre vos difficultés. Vous voulez savoir pourquoi ces peuples ont toujours à peu près le blé au même prix dans les bonnes et dans les mauvaises années ?

Le Marquis.   Oui.

Le Chevalier.   Mais s'ils n'ont ni bonnes ni mauvaises années, comment voulez-vous qu'ils en ressentent les effets ? Vous avez oublié que leur territoire est stérile en blé, que les manufactures et la navigation constituent le fond et la base de toute leur richesse, et vous avez oublié que je vous ai dit à Genève que ni la grêle, ni la pluie, ni la sécheresse ne tombent jamais sur les montres, les dentelles, les nouveaux livres, les quincailleries, la faïence, les étoffes, les papeteries, etc. La navigation de même a quelques tempêtes en hiver, quelques calmes en été; mais cela est régulier. Une nielle inattendue ne vient point enlever en une nuit le fruit entier de l'espérance d'une année de navigation. Donc si le gain, l'industrie, la richesse des Hollandais ont une marche constante et exempte de la vicissitude des saisons, ils ne peuvent pas sentir les maux de la disette.

Le Marquis.   Tout doucement. Vos raisons m'embarrassent plus qu'elles ne me persuadent. Je vois là… j'entrevois… Ne me trompez-vous pas ?… Eh oui, sûrement… Quoique les Hollandais n'aient pas de blé du produit de leur sol, s'il est renchéri dans le pays où ils l'achètent, ils doivent l'acheter plus cher ?

Le Chevalier.   Oui, s'ils étaient condamnés à l'acheter toujours au même endroit, mais ils se gardent bien de l'acheter où il est trop cher.

Le Marquis.   Et où vont-ils ?

Le Chevalier.   Ailleurs. Voyez les registres des douanes de Hollande, vous trouverez que dans une année ils ont acheté beaucoup de blé de Picardie et d'Angleterre; dans une autre ce sont des blés de Pologne; dans une autre les achats se sont faits en Espagne, quelquefois dans le Levant. Enfin la Russie ou le royaume de Maroc leur en a fourni. Pour dernière ressource ils ont aussi les blés des colonies anglaises de l'Amérique. Il est impossible que dans une si vaste étendue de climats différents, partout il y ait mauvaise récolte dans la même année, ce cas du moins n'est guère arrivé. Je vous dirai la même chose de Gênes; elle achète tantôt en Provence, tantôt en Catalogne, tantôt en Sicile ou en Sardaigne, dans la Pouille ou enfin dans le Levant. Il faut qu'elle trouve le bon marché quelque part; voilà pourquoi je vous ai parlé à Genève des craintes et des précautions contre la disette. Un petit état sans navigation ne peut acheter du blé que des provinces voisines; s'il est cher en Bourgogne et en Franche-Comté, Genève en souffrira autant que si c'était une ville de ces provinces. Mais une nation qui a une marine florissante et une grande mer ouverte devant elle, cherche et trouve le bon marché au bout du monde.

Le Marquis.   Je continue à être plus embarrassé que persuadé… Attendez que je rêve un peu sur ce que vous dites… Eh bien, soit, les Hollandais peuvent trouver à peu prés le blé toujours au même prix; car je vois bien que vous ne tenez pas compte des petites différences qu'une plus longue navigation ou d'autres causes peuvent occasionner; j'entends bien que ces variétés ne peuvent pas faire une grande altération, comme elles ne le font pas sur nos marchés dans les années communes. Mais puisque les Hollandais ont ce bonheur, pourquoi la France ne peut-elle pas l'avoir de même ?

Le Chevalier.   Nous n'avons pas encore parlé de la France.

Le Marquis.   Parlons-en. Quel mal y aura-t-il ?

Le Chevalier.   Et que voudriez-vous faire ?

Le Marquis.   Que sais-je moi ! de bonnes lois, un bon système, commerce, navigation, liberté, aller acheter le blé partout où il est à bon marché; enfin nous procurer un état pareil à celui de la Hollande.

Le Chevalier.   Monsieur le Marquis, ce projet n'est pas de vous; il n'est pas nouveau; il a déjà été donné par un homme de beaucoup d'esprit.

Le Marquis.   Oui… tant mieux… qui est cet homme et qu'est-ce qu'il proposait ?

Le Chevalier.   Mais il proposait dans sa comédie des Fâcheux de mettre la France tout en ports de mer.

Le Marquis.   Quand finirez-vous de railler ?

Le Chevalier.   Lorsque je n'en trouverai pas l'occasion. Comment voulez-vous que ce qui convient à un million ou deux d'habitants, puisse convenir à un nombre dix-huit ou vingt fois plus grand ? Pouvez-vous réduire vingt millions d'hommes à n'être que manufacturiers ou navigateurs ? Et où trouver le débit de tant de marchandises et l'occasion d'employer une aussi grande navigation ? La nature a mis des bornes en tout; on ne la viole pas jusqu'à ce point. Vous ne ferez jamais des ports de mer de vos montagnes de l'Auvergne. Quelle comparaison à faire entre la France et la Hollande, pays tout entouré de la mer, percé d'une infinité de rivières et de canaux, de façon qu'il n'y a presque point d'endroit qui oblige à plus de deux lieues de transports par terre ? Combien de provinces n'y a-t-il pas en France qui ne peuvent être qu'agricoles ? Leur richesse est dans la terre et leur sort dans le ciel. Des provinces entières sont exposées à voir leurs habitants se coucher riches et se réveiller pauvres. Des millions, peut-être, de setiers de blé ont disparu dans une seule nuit. En Hollande le malheur de tout perdre peut arriver à un particulier seul ou quelques familles par un naufrage; mais jamais une province entière ne peut être ruinée par la perte d'un ou de deux vaisseaux. Si la richesse de vos provinces est sujette à cette vicissitude du sort, vous voyez de là naître l'inégalité des richesses et celle des conditions. De là les formes des gouvernements divers, dans une contrée, monarchique, dans une autre, démocratique. Dans une distribution de facultés moins inégale, il n'y a personne assez pauvre pour se laisser fouler, ni assez riche pour prédominer. De là l'esprit de luxe ici, l'esprit d'économie ailleurs; de là l'esprit guerrier dans les uns, le goût pour la paix dans les autres; de là… mais j'irais trop loin et je ne veux pas m'écarter. Vous voyez enfin, mon cher Marquis, que la France ne peut pas être la Hollande ni l'imiter.

Le Marquis.   Et moi je vois… savez-vous ce que je vois ? Que vous riez sous cape de m'avoir fait rester comme un sot.

Le Chevalier.   Vous voyez mal. Je ne ris pas, je vous plains et ce n'est pas vous seul que je plains. Je plains des nations entières trompées par le zèle de quelques hommes très-bien intentionnés qui avaient envie d'être utiles et se trompaient eux-mêmes. C'est peut-être d'après vos écrivains que vous imaginez qu'au moyen d'une liberté entière vous pourrez avoir en France comme en Hollande le blé toujours au même prix, et ce projet n'est au fond autre chose que celui de mettre toute la France en ports de mer.

Le Marquis.   Chevalier, vous êtes implacable contre mes bons écrivains; mais je ne veux pas me charger la conscience. Ce que j'ai dit était peut-être de mon imagination. Peut-être je les ai, ou mal lus, ou mal entendus; peut-être ils disent autre chose.

Le Chevalier.   La délicatesse de votre conscience me donne la plus grande édification; mais elle ne diminue en rien mes soupçons. Oui, la prospérité de la Hollande au milieu d'une liberté entière dans le commerce des blés est la cause de l'erreur. On n'a fait au fond qu'une petite méprise. On n'a pas averti que les pays stériles n'ont pas de blé qui soit de leur crû, ainsi le blé est leur grande et principale dépense. La navigation et les manufactures leur fournissent le moyen de l'acheter, et ces moyens sont égaux dans toutes les années. Ainsi ils ont pris la dépense pour la recette et confondu le revenu avec l'entretien. Le blé est la richesse et le revenu de tous les habitants des pays fertiles et agricoles. Pour les Hollandais, il est au contraire l'objet le plus fort de dépense nécessaire. Leur revenu n'étant pas exposé aux vicissitudes des saisons, ils n'ont pas besoin de grande prévoyance pour faire marcher la dépense d'un pas constant et réglé. Mais lorsque le revenu est incertain, inégal, variable, il faut une grande prévoyance pour se mettre à l'abri de l'indigence. Voulez-vous voir combien cela est vrai ? Ces pays qui ne craignent point la famine, craignent infiniment la guerre, parce que la guerre seule troublant leur navigation et interrompant le débit de leurs manufactures, fait varier la recette et leur fait éprouver les horreurs de la misère; tandis que les pays fertiles ne craignent pas autant la guerre lorsqu'elle ne dévaste pas leurs campagnes; puisqu'au milieu de cette guerre ils peuvent avoir une année heureuse qui les rende très-riches dans l'instant.

Le Marquis.   Vous croyez donc que mes écrivains ont pris la recette pour la dépense, et la dépense pour la recette ?

Le Chevalier.   Sans doute.

Le Marquis.   Cela s'appelle en bon français prendre son cul pour ses chausses. Ils doivent à la fin s'être trouvés diablement loin de leur compte ! Mais, Chevalier, avec tout cela je ne les tiens encore ni eux ni moi pour battus; car si je montais sur notre grand cheval de bataille, je vous pousserais vivement et je ne sais pas trop comment vous vous en tireriez ?

Le Chevalier.   Je ne vous dirai pas que vous ressembleriez au paladin Astolphe de l'Arioste dont la vaillance était dans l'Hippogriffe qu'il montait; mais je vous demanderai quel est donc ce terrible cheval ?

Le Marquis.   L'Angleterre. Ah ! si je vous citais son exemple ?…

Le Chevalier.   Dans les anciens temps vous auriez retiré peu d'honneur de combattre à cheval tandis que je suis à pied. Je ne suis monté sur rien que sur ma raison. Aussi je n'accepterai pas le défi; le combat serait trop inégal. Je vous demande seulement en grâce de ne point parler de l'Angleterre, et qu'il n'en soit jamais question dans notre discours.

Le Marquis.   Ah ! Vous avez peur, je le vois.

Le Chevalier.   J'ai peur de ne pas aller en France où vous voulez que j'arrive; j'ai peur enfin d'embrouiller toutes vos idées plus encore, s'il est possible, que vos écrivains ne l'ont fait.

Le Marquis.   Si cela était, je laisserais là l'Angleterre à l'instant; mais je ne sens pas sur quoi votre crainte est fondée.

Le Chevalier.   Daignez faire une petite réflexion et vous verrez si j'ai tort. L'Angleterre est la machine la plus compliquée en politique qui soit à présent en Europe et qui ait peut-être jamais existé dans le monde entier. Ce pays est à la fois agricole, manufacturier, guerrier, commerçant; il est, malgré son étendue, mis par la nature tout en ports de mer, comme nous disions en plaisantant qu'il faudrait mettre la France. Son gouvernement est le plus mixte, le plus artistement composé qu'il y ait jamais eu. Enfin mœurs, caractères, sol, climat, productions, rapports politiques, force, faiblesse, ressort, tout est particulier à ce pays différent du reste du monde et souvent unique en son genre. Comment étudier une matière en commençant par le plus difficile ? Pour vous instruire du mécanisme des montres, commencerez-vous par celles qui sont à répétition et qui indiquent les secondes, les jours, les mois, la lune, etc. Jamais vous ne pourriez en prendre des idées claires, et vous finiriez par en savoir moins qu'auparavant. Plût à Dieu que vos écrivains n'eussent jamais ni connu, ni cité l'Angleterre, ils se seraient épargné quelques mauvais raisonnements. Au reste, je ne crains point d'en parler; j'ai passé dans ce pays un temps considérable, je crois l'avoir assez bien étudié et assez bien vu; mais je vous réserve ce discours pour le dernier de tous; alors sans me démentir sur aucun point de ce que je vous ai dit, je vous démontrerai que les mêmes vérités que nous avons aperçues avec clarté dans les machines les plus simples se trouvent dans les plus compliquées et y produisent les mêmes effets, quoique moins aisés à se laisser apercevoir, à cause de la différence du mécanisme; et si je ne vous ennuie pas, j'espère vous persuader.

Le Marquis.   Tant que je vous comprendrai, je ne m'ennuierai point, mais voilà la question.

Le Chevalier.   Si je ne réussis pas à me faire entendre de vous et que ce ne soit pas ma faute, ce ne sera pas non plus la vôtre; prenez-vous en aux écrivains qui vous ont embrouillé les idées en voulant parler d'un pays qu'ils n'ont jamais ni connu ni calculé. Mais, encore une fois, dispensez-moi de vous entretenir à présent d'une nation si singulière qu'elle tire des trésors du Bengale pour les jouer aux courses de Newmarket, qui augmente en crédit et emprunte à un plus bas intérêt à mesure qu'elle manque de moyens pour payer ses dettes; d'un pays dont le sol n'est fertile qu'en blé, et ils en mangent très-peu; qui ne produit point de vin, et ils en boivent avec passion; d'une nation qui ne met point d'impôt sur le pain, qui charge toutes les boissons d'une accise effrayante et qui, malgré cela, n'a jamais été encouragée ni à manger plus de pain, ni à boire moins de liqueurs; d'une nation enfin si singulièrement constituée qu'elle exerce ses troupes lorsqu'elle fait le commerce des blés.

Le Marquis.   Comment cela ?

Le Chevalier.   Sans doute. L'Angleterre n'a point de forteresses, ses murailles sont ses vaisseaux, et ses matelots sont ses troupes; plus il y a de matelots, plus il y a de défenseurs de la patrie. Ainsi les vues politiques s'allient aux intérêts du commerce maritime des blés.

Le Marquis.   Mais c'est de même en France.

Le Chevalier.   Mais, vous allez trop vite. Revenons à nos moutons. Laissons-là l'Angleterre et les Anglais; n'entrons pas en France, et poursuivons notre discours sur la Hollande.

Le Marquis.   Eh ! Il n'y a plus rien à dire sur son compte.

Le Chevalier.   Quoi ? Vous avez oublié la seconde difficulté que vous m'aviez proposée ?

Le Marquis.   Ne vous embarrassez pas si je l'ai oubliée ou non, je vous en tiens quitte.

Le Chevalier.   Comment quitte ?

Le Marquis.   Oui; vos réponses commencent à me faire trop de peur; je sais d'avance que je disais une sottise.

Le Chevalier.   Vous avez tort. Votre seconde difficulté vaut bien mieux que la première et elle est en effet embarrassante.

Le Marquis.   Parlez-vous tout de bon ?

Le Chevalier.   Oui, ma foi.

Le Marquis.   Eh bien, je m'en rapporte à votre parole, et si elle était bonne, j'entends et veux vous obliger à la résoudre.

Le Chevalier.   Cela n'est pas aisé. Il s'agit d'expliquer comment dans les pays stériles et industrieux, le prix des vivres étant constamment cher, les manufactures cependant y fleurissent, et comment il se fait que les marchands réussissent même à pouvoir les débiter à très-bon compte.

Le Marquis.   C'était là ma difficulté ?

Le Chevalier.   Oui, sûrement.

Le Marquis.   Ma foi, elle est bonne; je me sais très-bon gré de vous l'avoir proposée. Eh bien ! comment y répondrez-vous ?

Le Chevalier.   En serrant et en haussant tant soit peu les épaules. Le fait est vrai et constant. Nous voyons, par exemple, que le prix des choses nécessaires est sûrement plus cher en Hollande qu'en France, et nous voyons en même temps que les livres imprimés en Hollande se vendent à un grand tiers meilleur marché que ceux d'ici.

Le Marquis.   Eh bien ! que dites-vous à cela ?

Le Chevalier.   Que voilà Madame qui rentre et qu'il faut aller au devant d'elle. Elle est arrivée bien à propos.

Le Marquis.   Allons; mais difficulté tenante. Je vous somme d'y satisfaire après le dîner.

Le Chevalier.   Nous verrons; peut-être le dîner nous donnera-t-il à tous deux de nouvelles forces.

Naar Inhoudstafel