La grande source des erreurs, celle dans laquelle tous les hommes tombent plus ou moins, celle dont on ne se garantit point, c'est l'habitude de généraliser une idée particulière.
Abbé Galiani, Dialogues

Quatrième & septième dialogues sur le commerce des bleds – Ferdinando Galiani

Revus par Friedrich Melchior Grimm & Denis Diderot.

In vitium ducit culpæ fuga, si caret arte. Horat.

Il est inutile d'avertir que ces entretiens ne sont pas supposés. On s'en apercevra bien à la familiarité du ton, à la liberté de la plaisanterie, à la vérité des caractères, et en général è une sorte de négligence qui n'en rendra peut-être la lecture que plus agréable aux personnes d'un goût naturel et simple. (Note de l'Auteur.)

Quatrième Dialogue

Après le dîner.

Le Chevalier.   C'est une belle découverte de notre siècle que celle de faire une très-grande chère après un beau discours d'économie philosophique.

Le Marquis.   Vous estropiez les noms. Il faut dire philosophie économique.

Le Chevalier.   Ah ! Il n'importe guère que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière. Ces deux grands mots ne signifient pas grand'chose; assortissez-les, combinez-les comme vous voudrez; ensemble, détachés, le résultat sera toujours le même. Le fait est que nous avons bien dîné.

Le Marquis.   Pas moi, je n'ai fait que rêver.

Le Chevalier.   Mauvaise méthode, contraire aux préceptes de l'école de Salerne.

Le Marquis.   Vous en parlez bien à votre aise; mais vous secouez diablement la tête de vos auditeurs. C'est vous qui m'avez empêché de dîner, je ne sais plus où j'en suis. Vous entassez paradoxe sur paradoxe, et je ne sais comment cela arrive; dans votre bouche tout devient clair et vous avez toujours raison. D'abord rien ne parait si commun que ce que vous dites, et puis en y rêvant on trouve que rien n'est si nouveau et que tout le monde s'y était trompé. Par exemple comment diable pouvez-vous arranger que des hommes d'esprit aient pu prendre la dépense pour la recette et la recette pour la dépense ? On ne peut pas se tromper sur cela, ce serait une faute très-grossière. Je n'y comprends rien.

Le Chevalier.   Est-ce là ce qui vous a fait rêver à table ?

Le Marquis.   Et oui vraiment.

Le Chevalier.   Et que ne parliez-vous à vos amis ? En deux mots je vous aurais tiré de peine. Avez-vous oublié que vos auteurs posent pour principe fondamental de leur théorie, que l'agriculture est la source de la richesse de tous les pays ? Ce principe, qu'ils prennent pour général, n'appartient en particulier qu'aux pays purement agricoles. Ce principe faux les a induits en erreur. Ils ont vu du blé dans un pays, ils ont dit : Voilà la richesse, voilà la recette et c'était la dépense. Ils croyaient être en France. Ils ont vu une liberté entière et absolue; ils ont dit : il n'y a rien de mieux qu'une liberté entière et absolue pour faire fleurir l'agriculture. Comme si la liberté d'acheter les marchandises étrangères était la même chose que de vendre les siennes. Enfin ils ont vu de bonnes et de mauvaises années en France, et ils ont cru qu'il y en avait partout, et ils n'ont pas pris garde que le renversement des saisons, qui produit des années stériles, est encore meilleur pour un pays commerçant que les années communes. Dans les années stériles il y a plus de mouvement, plus de transports, plus de bâtiments occupés, plus de vivacité, plus de profit dans le change de place en place; ainsi donc si dans une année quelque pays de l'Europe se plaint de la disette, comptez que le banquier hollandais s'en réjouit.

Le Marquis.   Ils sont bien heureux, ces gens-là.

Le Chevalier.   Ils le seraient, s'ils n'étaient pas tristes au milieu de leur opulence.

Le Marquis.   Et qu'est-ce qui les attriste ?

Le Chevalier.   Le travail qu'il leur en coûte pour se la procurer. Elle est le fruit d'une perpétuelle économie, d'une industrie toujours agissante, toujours occupée, toujours vigilante, toujours tendue; rien n'ennuie tant à la longue que l'obligation d'avoir toujours toutes les cordes tendues. Vous fatiguerez un cheval et vous le mettrez plutôt en nage en un quart d'heure de leçon au manége, qu'en le menant d'ici à Pontoise la bride sur le cou.

Le Marquis.   Ah vous allez me faire l'apologie de votre passion favorite, la chère paresse ? Il sacrosanto far niente.

Le Chevalier.   N'en craignez rien; j'en suis bien éloigné, je n'aime point à prêcher les convertis.

Le Marquis.   Ah ! le méchant ! Au vrai, vous n'avez pas tout à fait tort. Je ne suis pas aussi paresseux que vous; mais j'avoue que j'aimerais encore mieux être gai dans l'indigence que de pleurer dans la richesse. Du reste, chacun a son goût.

Le Chevalier.   Dites que chacun se fait le goût que la constitution physique de son corps ou la constitution morale de son esprit lui donne. Le goût devient habitude, l'habitude nature. L'homme parait envier la condition qu'il n'a pas, et si on la lui donnait, il en serait au désespoir et ne saurait s'en accommoder.

Le Marquis.   Ainsi tout est égal et balancé dans ce monde. Mais ceci est de la morale, Chevalier. Et ma difficulté, quand voulez-vous la résoudre ?

Le Chevalier.   Je viens de le faire.

Le Marquis.   Quand ?

Le Chevalier.   Tout à l'heure.

Le Marquis.   Je ne m'en suis pas aperçu.

Le Chevalier.   Je viens de vous parler de cet esprit triste d'économie et d'épargne qui doit toujours régner chez les peuples auxquels la nature a laissé en partage un sol stérile et ingrat. Cet esprit d'économie est, je crois, la principale cause qui fait prospérer leurs manufactures malgré la cherté des vivres. Ces peuples paient chèrement le nécessaire; mais ils se passent du superflu, et ce superflu est souvent une espèce de besoin pour d'autres nations. Leur nécessaire est cher, mais il ne l'est jamais à l'excès, et cette balance égale rassure leur commerce et fait aller leurs industries. Enfin ces peuples ont des impôts, mais la surcharge d'impôts, c'est-à-dire le luxe, leur est inconnu.

Le Marquis.   Voilà un terrible c'est-à-dire. La surcharge d'impôts, c'est-à-dire le luxe.

Le Chevalier.   Oui ces deux mots sont synonymes. Tout le luxe vient de la surcharge d'impôts, soit dans l'imposition, soit dans la perception, et toute surcharge d'impôts vient du luxe qu'on veut soutenir. Ces peuples l'ignorent. Leur forme de gouvernement est la plus économique et la moins dispendieuse; leurs mœurs ramènent à l'égalité, par conséquent à la modestie; comme au contraire les mœurs chez d'autres nations obligent à ce faste et cet éclat qui est la trompette de l'inégalité. Enfin vous trouverez ces choses liées toujours ensemble et se donnant mutuellement la main. Pays stérile, mœurs et gouvernement républicain, industrie de manufactures ou de navigation, paix, silence, économie, tristesse et vide dans l'histoire. Dans les pays fertiles, vous trouverez toujours inégalité de conditions, gloire, honneur, charges, gouvernement monarchique, grand bruit, grandes secousses et une histoire amusante à lire. Vous trouverez cela dans les familles particulières; vous trouverez cela dans les nations; et si vous poussez à bout mon imagination, je vous dirai que vous le trouverez également dans les plantes et dans les animaux.

Le Marquis.   Cela serait fort curieux.

Le Chevalier.   Oui, je vous ferai remarquer, par exemple, que les plantes et les arbres qui gardent leur feuillage en hiver, ont toujours les feuilles minces, modestes et d'un vert sombre, et que celles qui ont des feuilles larges, pompeuses et riantes, les perdent toujours à la mauvaise saison.

Le Marquis.   Oh ! ceci est tout à fait plaisant ! Des plantes monarchiques et des plantes républicaines. Tournefort n'en a jamais parlé.

Le Chevalier.   Je ne l'en estime pas moins. Mais que voulez-vous de moi ? Si vous me faites parler après dîner, il faut s'attendre à de la poésie, et même de la poésie orientale. Ce n'est pas pour rien que j'ai bu du marasquin.

Le Marquis.   Béni soit ce marasquin. J'aime la poésie et j'aime à promener mon imagination sur tous les êtres, à voir cette multiplicité de liaisons, cette foule de rapports; j'aime à voir les lois physiques se rencontrer avec les lois morales. Vous croyez donc que l'esprit économique suffit pour résoudre la difficulté ?

Le Chevalier.   C'est la cause principale; mais il faut y en ajouter d'autres. Une marine florissante facilite les transports du produit des manufactures, réduit le prix du nolis presque à rien, étend le débit sur presque toute la surface du globe. Alors ce grand débit permet au marchand de gagner moins sur chaque marchandise. Le grand commerce favorise les petits; il les porte en croupe pour ainsi dire, et une cargaison de bois de construction fait quelquefois vendre à meilleur marché les boîtes, les montres, les quincailleries. Ceci vous paraît obscur, peut-être, mais c'est une considération fort importante et j'y reviendrai. A tous ces avantages qu'ont les nations commerçantes, il faut encore ajouter les profits du change; il tourne presque toujours à leur avantage, et ce profit est quelquefois si considérable qu'il égale celui que l'entrepreneur d'une manufacture devait faire sur la main d'œuvre. Ainsi le commerçant paraît vendre sans bénéfice, tandis que le change seul lui en donne un assez raisonnable.

Le Marquis.   Chevalier, je vous prie, ne me parlez point du change.

Le Chevalier.   Pourquoi ?

Le Marquis.   C'est un logogriphe pour moi; je n'y ai jamais rien compris, et je ne veux plus y rien comprendre. Laissons le là et n'en parlons pas. Je veux devenir avec vous un très-savant boulanger, et je veux rester un banquier très-ignorant; car je vois que c'est un secret et cela me donne de furieux soupçons.

Le Chevalier.   Quels soupçons ?

Le Marquis.   J'ai toujours observé que le secret des marchands était le mieux gardé de tous, et cela m'a paru naturel, puisque c'est lui qui rapporte le plus de profit à ceux qui le gardent. Cela étant, le secret du change pourrait bien être comme celui de l'État dont la force principale consiste à bien persuader le peuple qu'il en existe un. Moi je suis franc; je dis ce que je pense; je n'aime point du tout ce genre-là d'industrie.

Le Chevalier.   Il y a une sorte de vérité dans vos soupçons. La vertu du change n'est en substance qu'un tour de prestesse de main; prévoir et prévenir. Le plus alerte est celui qui seul peut tirer parti de la disette d'argent dans un pays, et de la surabondance dans un autre; il faut savoir, prévoir etc.

Le Marquis.   Chevalier, en grâce ne m'en parlez pas.

Le Chevalier.   Eh bien, voyez combien je suis honnête homme, je ne veux pas agir en juif avec vous; je vous fais remise du change et je parlerai au pair dorénavant; mais ce n'est pas un petit bénéfice que je vous sacrifie là.

Le Marquis.   Je le sens bien, et je vous en suis infiniment obligé. Pour vous en donner une preuve, d'abord j'abandonne une difficulté qui m'était survenue, et que je ne vous ferai point.

Le Chevalier.   Vos procédés sont dignes de vous. Vous n'êtes jamais en reste de bienfaits avec personne; mais pour me faire connaître toute l'étendue de mes obligations, indiquez-la moi en deux mots, et vous me tiendrez quitte d'y satisfaire.

Le Marquis.   Oh rien… c'était une bagatelle…

Le Chevalier.   Mais au moins…

Le Marquis.   Ah ! si vous l'exigez absolument, la voici. Vous avez attribué à l'esprit économique, frugal, éloigné de toute espèce de luxe, des nations industrieuses et stériles, la prospérité des manufactures, malgré les vivres plus chers chez elles qu'ils ne le sont communément dans les pays fertiles et agricoles.

Le Chevalier.   Je l'ai dit.

Le Marquis.   Or je vous avouerai que j'aperçois bien une différence considérable dans le luxe entre les grands seigneurs et même les gens aisés de l'un et de l'autre pays. Mais dans le bas peuple, dans les artisans, les marchands de boutique, fabricants, je n'aperçois point chez nous un plus grand luxe; au contraire, si on examinait bien de près, je crois qu'on trouverait que cette classe est plus sujette chez nous à tirer, comme on dit, le diable par la queue. Ainsi je ne vois pas ce que le luxe peut faire de différence en cela.

Le Chevalier.   Vous avez donc oublié tous les synonymes du luxe ?

Le Marquis.   Ah ! cela est vrai; je m'en souviens à présent, j'ai tort; je suis honteux de vous avoir voulu faire remise d'un effet sans valeur.

Le Chevalier.   Ma reconnaissance n'en est pas moins grande. Enfin je venais de vous indiquer un synonyme du luxe si étrange et auquel vous étiez si peu accoutumé, qu'il n'est point extraordinaire que vous l'ayez oublié.

Le Marquis.   Ce sourire ironique qui vous échappe, fait un peu de tort à votre générosité; mais je suis bien aise de vous dire que ces marécages de la Hollande ne me conviennent point du tout; plus j'y reste, plus cela va mal; voudriez-vous m'en tirer ?

Le Chevalier.   Comme il vous plaira.

Le Marquis.   Que j'en suis aise. Nous irons enfin en France.

Le Chevalier.   En droiture ?

Le Marquis.   Pourquoi non ?

Le Chevalier.   Il faudrait nous embarquer, je crains la mer, prenons le chemin de terre.

Le Marquis.   Pourvu que nous partions.

Le Chevalier.   Nous passerons par la Flandre; il serait bon de nous y arrêter un peu.

Le Marquis.   Mais quelle rage avez-vous de me promener ainsi de pays en pays sans me faire jamais arriver à Paris ? Voulez-vous que je vous dise vrai ? Je soupçonne en cela un peu de pusillanimité. Vous craignez la France et vous voulez éviter d'en parler.

Le Chevalier.   Craindre ! Et quoi ?

Le Marquis.   Que sais-je ? Je vois que vous me promenez de république en république pour parler avec liberté…

Le Chevalier.   Combien vous êtes dans l'erreur ! Je ne serai rassuré sur la jouissance de la liberté que lorsque je serai en France. Les républiques accordent ce qu'elles appellent liberté aux étrangers par un bas motif d'intérêt; elles veulent se peupler, mais au fond elles ont l'esprit mesquin, concentré, soupçonneux, hargneux; et si la corruption y pénètre une fois, elles sont persécutrices. Mais les grands empires ont un repos naturel, fondé sur la grandeur de leurs forces et la majesté du mépris. Cela est bien autrement rassurant.

Le Marquis.   Pourquoi donc rester en Flandre ?

Le Chevalier.   Parce que j'y ai affaire. Il faut voir à présent un pays agricole, fertile qui produise du blé pour lui et pour les autres; et même, si vous le trouvez bon, nous n'examinerons point la Flandre et nous prendrons pour sujet de notre examen un pays tel que la Sardaigne ou la Sicile, c'est-à-dire un pays purement cultivateur. Il y a trop de manufactures en Flandre; elles troubleraient nos recherches.

Le Marquis.   Cela serait fort bon, j'en conviens; mais je commence à m'impatienter. Je suis vif et je veux aller au fait.

Le Chevalier.   Monsieur le Marquis, vous m'avez soupçonné d'une malice que je n'avais pas, et vous ne vous doutez pas de celle que peut-être j'ai. Vous êtes comme un jeune homme qui ayant commandé une montre à un horloger va tous les jours presser l'ouvrage. Il le trouve occupé tantôt à dresser une roue, tantôt à polir un ressort et il s'impatiente; il ne s'aperçoit pas qu'il fait la montre. Les pièces une fois faites, on n'a qu'à la monter, et l'ouvrage se trouve achevé.

Le Marquis.   Diantre ! vous êtes si fin que cela ? M'auriez-vous parlé de la France sans que j' y eusse pris garde ?

Le Chevalier.   Je n'en sais rien; c'est à vous à vous en apercevoir; je vais toujours mon train.

Le Marquis.   Sans m'en avertir ?

Le Chevalier.   Sans vous en avertir.

Le Marquis.   Cela est ma foi trop méchant. Comment voulez-vous que je me ressouvienne de tout ce que vous m'avez dit ?

Le Chevalier.   Allons, tranquillisez-vous; lorsque nous monterons les pièces, je vous en ferai ressouvenir.

Le Marquis.   Vous serez charmant; en revanche je ne serai plus impatient. Parlez-moi de la Flandre, parlez-moi de la Sicile, parlez-moi de la Laponie, si vous voulez; je vous écouterai d'autant plus volontiers qu'en m'entretenant des pays agricoles, je vois d'abord que vous vous rapprochez de nous, et puis j'espère que vous en viendrez enfin à ce que j'attends avec tant d'impatience.

Le Chevalier.   Qu'est-ce donc ?

Le Marquis.   L'exportation. Vous m'avez parlé jusqu'à présent des villes sans territoire et des pays stériles où il ne peut y avoir d'exportation proprement dite. La sortie des blés n' y est qu'un transport d'un lieu d'entrepôt à sa destination, ou n'est tout au plus qu'un superflu qu'on renvoie; et à vous dire vrai, puisqu'il faut tout vous dire, je crains que vous ne l'ayez fait exprès ?

Le Chevalier.   Vous me soupçonnez toujours de malice et je vous ai assuré que je n'en avais point avec vous. Qu'est-ce donc que j'ai fait exprès ?

Le Marquis.   Évité de parler de la grande loi d'exportation que nous avons faite en mil sept cent soixante quatre et qui est aujourd'hui l'Hélène de notre Troyes, le sujet de la dispute; c'est là-dessus que je voudrais vous entendre.

Le Chevalier.   Ce n'est que cela ?

Le Marquis.   Et oui, cela me tient à cœur. En deux mots, la trouvez-vous bonne ou mauvaise cette loi ?

Le Chevalier.   Que ne parliez-vous plus tôt ? Toutes affaires cessantes, je vous en aurais dit mon sentiment.

Le Marquis.   Ah ! vous me délivrerez d'un grand poids, et puis nous causerons à notre aise de tout ce que vous voudrez.

Le Chevalier.   Comptez sur le désir que j'ai de vous plaire. Mais à propos, Marquis, qu'avez-vous fait de ce superbe habit brodé en paillettes que vous aviez ?

Le Marquis.   Je vois ce que c'est. Vous n'avez sûrement pas envie de m'impatienter, ainsi entendons-nous. Si vous avez des difficultés à vous expliquer sur la loi de l'exportation et que vous trouviez ma demande indiscrète, laissons ce discours et parlons de toute autre chose.

Le Chevalier.   Des difficultés ! et pourquoi en aurais-je ?

Le Marquis.   Peut-être des égards… des considérations… vous comptez beaucoup de gens en place au nombre de vos amis… Au reste, vous auriez tort de craindre; nous sommes entre nous, vous pouvez tout dire. Vous êtes ici en sûreté.

Le Chevalier.   Ici et partout. On ne pourra jamais me persuader qu'il ne soit pas permis de dire qu'une loi est mauvaise, dans un pays où on a envie d'en faire de bonnes. Si cette envie n'existait pas, je ne dirais rien sur celles qu'on va faire et je trouverais bonnes toutes celles qu'on a faites, parce qu'elles sont faites. Mais sous un gouvernement doux, auprès de magistrats qui veulent le bien, qui le cherchent et l'adoptent, je crois que tout homme peut, je dis même que tout homme doit parler. Et vos écrivains n'ont-ils pas dit que les vieilles lois étaient mauvaises ? Est-ce qu'elles n'étaient pas émanées de la puissance souveraine ? Otez de votre tête toute idée d'incertitude, je vous dirai assurément tout ce que je pense. Mais votre habit qu'est-il devenu ? Il était superbe; un peu trop jeune pour vous, mais de bon goût.

Le Marquis.   Ce n'est donc qu'une simple envie de me faire enrager ? Mon habit, je le garde.

Le Chevalier.   Je croyais que vous l'aviez ou vendu ou donné.

Le Marquis.   Je ne vends point mes habits; et je n'ai point donné celui-ci; je ne l'ai mis que quatre fois tout au plus.

Le Chevalier.   Mais il ne vous sert de rien; nous avons un deuil de Cour.

Le Marquis.   Quel diable de propos ! Le deuil va finir et je compte m'en faire honneur au premier jour de l'an dans mes visites.

Le Chevalier.   Vous ne regardez donc pas comme superflu quelque chose dont vous comptez vous servir ?

Le Marquis.   Non assurément.

Le Chevalier.   Mais voyez combien vous êtes mauvais calculateur, vous qui voulez apprendre l'économie politique; il fallait le vendre au commencement du deuil, vous servir de l'argent et ensuite en acheter un autre.

Le Marquis.   Je ne fais pas de ces marchés-là ; quand on veut les vendre on n'en retire rien, mais rien, vous dis-je.

Le Chevalier.   Les fripiers sont donc bien usuriers ?

Le Marquis.   Quarante fois plus juifs que les Juifs. C'est une ligue entre eux; il n'y a pas moyen de s'en tirer. Le premier y met un prix, vous en appelleriez cent ensuite qu'ils mettraient tous au rabais. C'est au moins ce que mes gens m'ont dit.

Le Chevalier.   Je sais cela. Mais vous ne faites donc jamais de réforme dans votre garde-robe ?

Le Marquis.   Chevalier, plaisanterie à part, avez-vous entrepris d'écrire les chroniques de ma garde-robe ?

Le Chevalier.   A peu près.

Le Marquis.   Écrivez donc que je donne quelquefois de mes habits à mes valets de chambre.

Le Chevalier.   Des habits neufs ?

Le Marquis.   Je ne suis pas si magnifique. Je leur laisse ceux dont je ne compte plus me servir.

Le Chevalier.   Parce qu'ils sont fort usés.

Le Marquis.   Parce que… parce que… parce qu'ils me sont inutiles; ils en font ce qu'ils veulent et ils savent en tirer parti.

Le Chevalier.   Et si les vers s'y mettent avant qu'ils soient usés ?

Le Marquis.   Oh pour ceux-là, je vous avoue que je les donne bien à regret.

Le Chevalier.   Eh pourquoi ?

Le Marquis.   Ceci est une affaire de politique relative à mes principes; parce qu'il me parait que c'est récompenser leur fainéantise et leur négligence, car c'est leur faute si les vers s'y sont mis; s'ils en avaient eu soin, cela ne serait pas arrivé; ma garde-robe est bien construite, elle est exposée au Nord; il n' y a ni poële ni cheminée qui en approche; aussi je les gronde, mais je les gronde très fort; je menace de les renvoyer, ce que je n'ai cependant jamais fait.

Le Chevalier.   Et enfin vous leur donnez ces habits ?

Le Marquis.   Eh sans doute; que voulez-vous faire ?… Ah ça êtes-vous satisfait ?

Le Chevalier.   Avez-vous beaucoup d'habits ?

Le Marquis.   Oui, j'en ai plus qu'il ne m'en faut. J'aime à en changer souvent. C'est un goût de jeunesse, me direz-vous; mais je vous avouerai que je vieillis à regret.

Le Chevalier.   Vous n'êtes pas le seul. Ainsi nous le verrons cet habit brodé.

Le Marquis.   En avez-vous encore pour longtemps de ce chien d'interrogatoire qui me désespère ?

Le Chevalier.   Oh non, cela est fini. J'ai su tout ce que je voulais savoir.

Le Marquis.   Dieu soit loué ! C'est donc à mon tour à présent d'interroger ?

Le Chevalier.   Oui.

Le Marquis.   Cet édit de mil sept cent soixante-quatre sur la libre exportation, le trouvez-vous bon ou mauvais ?

Le Chevalier.   Je suis en tout de votre avis.

Le Marquis.   Autre espèce de torture. Mais si je n'ai aucun avis ? Si je n'y ai jamais réfléchi ?

Le Chevalier.   Pardonnez-moi, vous venez de nous le dire.

Le Marquis.   Moi ?

Le Chevalier.   Vous nous avez dit que vous ne regardiez pas comme superflu ce qui pouvait vous servir encore. Que vous ne regardiez comme tel, que ce qui ne devait pas vous être nécessaire selon le cours régulier des probabilités humaines. Vous nous avez dit que c'était un très-mauvais marché que de vendre un effet inutile pour l'instant et de le racheter peu de temps après; qu'il fallait se garer des gens qui n'achètent que pour revendre et qui ne vendent que pour acheter toujours au plus bas prix et vendre toujours au plus haut prix possible; qu'il valait mieux garder ses effets; que si l'on vous disait que l'effet en question n'est pas de garde, qu'il se gâte, que les vers s'y mettent, vous attribueriez ce déchet à la négligence et au défaut de soin des gardiens plutôt qu'à la nature, surtout ayant pris les précautions nécessaires dans la construction de l'édifice destiné à la conservation de ces effets, et que vous ne voudriez pas récompenser cette négligence et l'encourager; que vous voudriez même la punir, quoique à la fin il fallait bien se résoudre à tirer d'un effet un profit quelconque plutôt que de le laisser gâter entièrement. Vous avez dit en outre que vous aimiez à jouir d'une sorte d'abondance plutôt que de vous réduire au plus précis nécessaire; que c'est un goût en vous qui tient à la magnificence sans approcher de la folie, et que c'est une espèce d'habitude qui pourtant vous fait plaisir et que vous quitteriez à regret. Vous avez donc tout dit, et il ne me reste qu'à souscrire à vos sages décisions. Voyez si la loi de 64 s'accorde avec vous ou si elle y est diamétralement opposée, et jugez.

Le Marquis.   Ah le traître ! se cacher dans ma garde-robe ! C'est un guet-apens; un guet-apens dans les formes. Se glisser tout doucement chez moi sous prétexte de voir mes habits, et puis sans que je m'en aperçoive, faire en sorte que ce soit moi qui aie critiqué une loi dont je n'ai jamais entendu parler ! A-t-on jamais vue une pareille perfidie ?

Le Chevalier.   C'est votre faute, vous m'avez inspiré des frayeurs, des égards, des considérations que je n'avais pas. J'ai cherché à avoir des complices. A présent si on m'accuse d'avoir blâmé la loi, je dirai que c'est vous.

Le Marquis.   Moi ? Je n'ai rien dit. C'est vous qui me l'avez fait dire.

Le Chevalier.   N'importe, vous n'en serez pas moins coupable.

Le Marquis.   Tout ceci est une plaisanterie. Mais sérieusement, monsieur le Chevalier, je suis au désespoir. Je croyais l'édit de 64 bon, excellent. Toutes les brochures qui l'ont précédé et suivi m'en avaient persuadé; mon coeur était gai et mon esprit en repos. Je ne sais pas trop dans toute cette histoire de friperie et dans cette surprise inattendue où vous m'avez jeté ce que vous avez dit, ou ce que vous m'avez fait dire, je ne l'ai pas encore discuté, approfondi; mais j'entrevois, oui j'entrevois à mon grand regret que la loi pourrait ne pas être bonne, ou être du moins imparfaite. Si cela est, nous sommes perdus. En vérité j'en ai le cœur serré de chagrin.

Le Chevalier.   Vous vous désespérez trop tôt. Perdus, et pourquoi ?

Le Marquis.   Parce que nous n'en aurons jamais d'autres. Vous ne connaissez pas les Français. C'est une nation vive, impatiente, capable des choses les plus difficiles, les plus hardies, les plus grandes, les plus fortes, mais incapable de s'ennuyer. Avec eux il faut rencontrer juste du premier coup ou ne plus y songer. La révolution est faite à présent; on en a parlé tant et tant. En reprendre le discours serait une chose insupportable. Qui voulez-vous qui lise la moindre brochure sur un sujet épuisé ?

Le Chevalier.   Et qui n'est pas encore effleuré.

Le Marquis.   Cela peut être, mais on en a déjà tant parlé. L'ennui… l'ennui… L'idée seule d'être obligé à recommencer effraye; ainsi voilà qui est fait, je n'y songe plus.

Le Chevalier.   J'avais raison de dire que vous désespériez trop tôt. Monsieur le Marquis, y pensez-vous ? Manger du pain ou n'en pas manger n'est pas une affaire de goût, de caprice ni de luxe, c'est une nécessité de tous les siècles et de tous les âges. De deux choses l'une : la loi est bonne ou elle est mauvaise. Si elle est bonne, on n'en parlera pas; tant mieux, preuve qu'elle produit de bons effets; les hommes, lorsqu'ils se trouvent bien, deviennent taciturnes. Si elle est mauvaise, elle produira de mauvais effets, la dispute recommencera avec la plus grande vivacité, et chacun y prendra intérêt, n'en doutez pas. Croyez-vous que de manger de bon pain et à bon marché soit une chose qui puisse passer de mode ? Je vais plus loin et je soutiens qu'à la longue tous les pays prennent en fait de blé la législation qui leur convient le mieux; il est vrai, comme je vous l'ai déjà dit, en parlant de Rome, que l'homme est timide, paresseux, habitudinaire, il se plaît à continuer sur les anciens errements sans regarder si l'état des choses est changé. Le bien que le vrai philosophe, le sage peut faire, est d'accélérer le temps des corrections. Il peut épargner à une nation bien des essais, et bien des épreuves qu'elle aurait faites à ses dépens, et aurait souvent payées bien cher. Il voit, il calcule le bien, l'utile, l'a-propos, et il l'indique. Peut-être la nature seule abandonnée à ses propres forces, les différents essais, les erreurs commises, le mal qui en résulterait, apprendraient autant que les sages; mais cette connaissance arriverait peut-être trop tard. Le vrai philosophe politique, n'est en substance que le médecin d'un État. Les bons médecins ne guérissent pas, mais ils hâtent la guérison, ils aident la nature.

Le Marquis.   Tout cela est bel et bon, vous voulez me rendre le courage; mais je suis abattu. Vous ne savez donc pas combien il en coûte à la nature humaine pour se rétracter ?

Le Chevalier.   Je vous parle franchement. La loi de 64 telle qu'elle est, est une des plus glorieuses choses que l'on ait jamais faite : elle mérite de faire époque dans notre siècle. C'est une de ces lois rares que la seule vue du bien public a dictée entre le souverain et le peuple, un acte de confiance réciproque qui n'a pas d'exemple. On a voulu le bien et on l'a voulu avec cette force, ce courage, ce zèle qui est si rare. Les écrivains l'ont indiqué; on les a crus experts, parce qu'ils en avaient le maintien et l'assurance, et que d'ailleurs ils étaient universellement reconnus honnêtes gens et voulant le bien. On a fait ce qu'ils ont dit. Un désir si vif du bien public, n'a pu certainement s'allumer que dans des cœurs honnêtes, et ceux qui ont eu le courage de faire la loi, ont à coup sûr l'âme ferme, sage et vertueuse. Or, je pars de là, s'ils sont sages et vertueux ils sont bons philosophes, et la bonne philosophie commence par douter et ne finit jamais par s'obstiner.

Le Marquis.   Je veux voir jusqu'où peut aller la magie de votre discours pour changer le blanc en noir. Comment diable voulez-vous qu'on rétracte une loi faite avec examen, discussion, revêtue de toutes les formalités et reçue avec applaudissement de tous les corps les plus respectables de l'État, sans compter les deux milles brochures qui nous ont assommés de son apologie ?

Le Chevalier.   Ce n'est que cela qui vous tient ? Eh bien ! je vous promets que le jour où quelqu'un qui entendra la matière, aura démontré les défauts de la loi, vous entendrez dire primo aux écrivains, que ce que l'on a fait, n'est point du tout ce qu'ils avaient proposé.

Le Marquis.   Ceci pourra bien être, je l'avoue; ils le disent déjà. Ils s'écrient dans leurs dernières brochures qu'on n'a rien fait de ce qu'ils voulaient.

Le Chevalier.   Secundo. Ceux qui ont fait la loi diront qu'ils ont cédé à l'importunité publique. La pureté de leur intention est incontestable; ainsi leur honneur est à l'abri. Les corps respectables qui y ont applaudi diront qu'ils ont rendu témoignage d'un succès; d'ailleurs qu'ils n'ont parlé que des heureux effets de la libre circulation; et comme il y a une différence immense entre la libre circulation et l'exportation quoiqu'on les ait toujours confondues, on n'aura rien en effet à leur reprocher; ainsi voilà tout le monde d'accord.

Le Marquis.   Avez-vous tout dit ?

Le Chevalier.   Oui.

Le Marquis.   Eh bien je ne suis pas encore persuadé. Je vous dis qu'on n'en fera pas d'autre.

Le Chevalier.   Cela peut être. Mais savez-vous pourquoi on n'en fera pas d'autre ? Ce n'est par aucune de vos raisons, mais c'est que pour faire changer une loi qu'on démontre mauvaise, il faut dire et montrer en même temps quelle est la bonne. Voilà ce qu'il faut faire.

Le Marquis.   A merveille, monsieur le Chevalier, je vous entends. Vous voudriez à présent me dire la loi qu'il fallait faire, et moi je n'ai plus d'envie de vous écouter sur cette matière.

Le Chevalier.   Il le faut; jusqu'à présent j'ai parlé malgré moi parce que vous avez voulu m'entendre; à présent vous devez m'écouter parce que je veux parler. Mon honneur est compromis. Il ne m'est pas permis de dire qu'une loi est défectueuse, si je ne le prouve; et je ne dois point blâmer une loi, si je n'en indique une meilleure. Quiconque ne sait que médire et critiquer est un sot; il est le plus méprisable des hommes; car rien n'est parfait dans ce monde, et tout est bon jusqu'à ce que l'on connaisse le mieux. Ainsi, monsieur le Marquis, reprenez courage et patience, et je vous donne rendez-vous à huitaine.

Le Marquis.   J'y viendrai sans faute; mais nous parlerons d'autre chose.

Le Chevalier.   C'est à savoir.


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Korenveld in Provence.

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Septième Dialogue

Le 12 décembre. Les mêmes interlocuteurs.

Le Marquis.   Voici enfin le jour où vous nous allez dire votre avis sur l'édit.

Le Chevalier.   On le dit.

Le Marquis.   Comment on le dit ! Est-ce que cela n'est pas sûr ?

Le Chevalier.   Il faut toujours l'espérer.

Le Marquis.   Ah ! vous voulez m'impatienter et je le suis déja. Je voulais me faire acheter l'édit de 64, et comme un étourdi je l'ai oublié.

Le Chevalier.   Il n'y a pas grand mal à cela, nous en savons le contenu.

Le Marquis.   En attendant que le Président arrive, je vous prie de me tirer de l'incertitude mortelle où vous m'avez laissé. Ai-je au vrai gagné le pari ?

Le Chevalier.   Qu'en pensez-vous vous-même ?

Le Marquis.   Sincérement je crois l'avoir perdu. La comparaison m'a paru frappante. Je vois que dans un ménage l'honnête liberté, la confiance réciproque, l'amour, la douceur, la franchise réussissent mieux que la jalousie, la contrainte et la gêne. Je crois de même que dans un gouvernement qui n'est en substance autre chose qu'un grand ménage, la liberté, sur tout en fait de commerce, doit réussir mieux que les défenses.

Le Chevalier.   Puisque vous le croyez, je puis en toute conscience dire que j'ai gagné.

Le Marquis.   Oui ; mais vous m'avez laissé en doute sur votre véritable avis. Ne m'auriez-vous point joué ?

Le Chevalier.   C'était à vous à vous en apercevoir.

Le Marquis.   J'en conviens. Aussi si nous eussions joué de l'argent, même cent mille écus, j'aurais commencé par vous payer. Mais sans prétendre à aucune restitution, de grâce répondez-moi, me serais-je trompé ? C' est pour mon instruction que je veux le savoir.

Le Chevalier.   Puisque vous en agissez si honnêtement, je vous dirai qu'un apologue, qu'une comparaison, qu'une fable n'est jamais une raison; quelque belle, quelque lumineuse, quelqu'applicable qu'elle paraisse être, il faut toujours s'en méfier. Il faut tirer la raison de l'inspection intrinsèque de la nature des choses, et n'y jamais employer d'autre voie. La comparaison sert ensuite à embellir le discours, à le convertir en éloquence ou en poésie; elle est le vernis du tableau; mais elle n'en est pas la peinture. Si dans toutes les sciences on avait eu cette méfiance, nous aurions bien moins de livres et bien moins d' erreurs. Les médecins sur tout qui n'ont qu'un langage allégorique et emprunté, ne diraient pas qu'une femme a les nerfs agacés, des nerfs effarouchés, parce que les nerfs ne sont ni chiens ni chats. Mais la dame qui a des épagneuls et des angolas, et qui les aime, croit que son médecin dit une grande et belle chose, et qu'il a deviné son mal; elle se plaît à se le persuader, parce qu'elle ne peut ni ne veut guérir, et que cependant elle veut consulter son docteur.

Le Marquis.   Je vous entends.

Le Chevalier.   Voulez-vous voir combien une comparaison est douteuse ? Si j'avais voulu vous faire convenir du contraire, j'aurais pu à l'instant vous attraper par une autre comparaison. J'aurais supposé que vous aviez chez vous un serin d'un grand prix renfermé dans une cage. Un ami vient vous voir et vous dit : Pourquoi vous qui aimez si fort ce charmant petit oiseau, le tenez-vous impitoyablement enfermé ? Ouvrez sa prison et ne craignez-rien. Il trouve chez vous l'abri, la nourriture, l'eau, des caresses, du plaisir, il restera sans doute; et s'il sort un instant, il rentrera d'abord. A ce discours auriez-vous ouvert la cage ?

Le Marquis.   Non ma foi, car le serin aurait disparu.

Le Chevalier.   Cette comparaison est pourtant presqu'aussi belle que l'autre; elle prouve l'utilité de la défense, comme l'autre prouvait les avantages de la liberté. A laquelle vous en tiendrez-vous ? Pour prendre un parti, il faudrait savoir d'abord si le bled ressemble à une femme ou à un serin : pouvez-vous décider cette question ?

Le Marquis.   Non en vérité. Le bled ne ressemble pas plus à l'un qu'à l'autre; mais voici notre président.

Le Président.   Messieurs, me suis-je fait attendre ? avez-vous commencé ?

Le Chevalier.   Pas absolument. Le marquis m'a cherché chicane sur le pari qu'il a perdu. J'aime à jouer noblement, et à l'instant, sans disputer, je lui ai rendu son argent. Croyez-vous qu'il ait eu raison de me le redemander ? ne l'avais-je pas convaincu ?

Le Président.   Votre comparaison de la jalousie et de la liberté est très-fine et on ne peut pas plus agréable. La surprise du marquis a été très-plaisante; mais en y réfléchissant davantage on y trouverait bien quelque chose à dire.

Le Marquis.   Quoi ?

Le Président.   La sagesse de madame votre femme, l'attachement qu'elle a pour vous, l'ont rendu digne de la liberté que vous lui avez accordée, et vous vous en êtes bien trouvé. Je ne sais pas si autant de vertus, de mœurs, de modération doit se supposer dans une foule de peuples. Des cultivateurs indigents, toujours prêts à courir au premier appât du gain, des marchands avides et rusés pourraient peut-être abuser de la liberté. Je ne décide rien; mais je sens qu'il faut plus de discussion.

Le Chevalier.   Monsieur le Président parait croire que le peuple est un animal non apprivoisé; ainsi il ressemblerait à un serin. Mais ne décidons rien sur des allégories, et vous, Marquis, ne brulez pas l'édit. Vous avez interrompu un discours qui nous menait à la raison intrinsèque de notre question, c'est celui là qu'il faut reprendre. Nous avons vu qu'il est douteux qu'il y ait un vrai superflu de blé en France, et je vous ai démontré que ce superflu, s'il existe, est l'effet d'un déficit de population. Une population ne se rétablit pas si vite qu'on le pense, et l'on ne fait pas des enfants à coups de plume comme en faisait le père Pétau. Il faut des générations multipliées pour réparer une perte. Ainsi, s'il était vrai qu'il y eût à présent trop de blé en France, qu'en fera-t-on jusqu'à la naissance des consommateurs ? Le jetterons-nous à la rivière ? Vous avez décidé que non; il faut donc en faire le commerce. Voyons quels avantages ou quels désavantages a ce commerce; une fois que cela sera bien connu, nous déciderons ce qu'il faut faire du blé.

Le Président.   Vous m'avez déja fait apercevoir combien est moindre l'avantage du commerce des blés, relativement à celui des manufactures, et depuis je n'ai cessé de m'étonner de la légéreté avec laquelle on nous a fait concevoir les plus flateuses espérances de ce commerce qui devait produire des miracles, à ce qu'assuraient tous les écrivains.

Le Chevalier.   Vous n'avez vu qu'en gros cette différence. Voyons-en les détails, écoutez-moi bien et commencez à compter : Primo, le plus grand avantage d'une matière qu'on destine au commerce, est d'avoir le plus de prix sous le moindre volume. L'or et les pierreries occupent en conséquence le premier rang, vous en voyez la raison. Plus le volume est petit, plus on épargne les frais et les risques du transport, qui nuisent également au vendeur et à l'acheteur, puisqu'il faut toujours les prélever. Or de toutes les matières dont on puisse faire commerce, le blé est absolument ce qui vaut le moins en proportion du poids et de la place qu'il occupe. Non seulement toutes les manufactures, mais toutes les autres denrées telles que le vin, l'huile, les viandes, les poissons salés, ont en cela un très-grand avantage sur le blé. Un tonneau de vin vaut dix fois plus qu'un tonneau pareil de blé, et il pèse moins. Voyez-donc combien le transport absorbera de profit. Le nolis d'un vaisseau ou d'une charette est le même, soit que vous le chargiez de blé ou de lingots d'or. Secundo, ce même blé si lourd, si volumineux, si embarrassant, est par surcroit de malheur le plus sujet à dépérir. Tout le gâte : la chaleur le fait germer, l'humidité le pourrit, mille animaux le mangent, oiseaux, insectes, rats, etc. Nous avons l'avidité de la nature entiere à combattre pour sauver notre blé; ainsi, par cette seconde raison, il devient moins commode au commerce que les pierres, le charbon, les douves, le bois à brûler ou de construction, les seules choses pesantes qui soient à meilleur marché que le blé. Tertio; du moins lorsqu'il est en repos, après les voyages, s'il voulait nous laisser tranquilles, il serait favorable au commerce, mais au contraire il est également gênant dans les magasins; il dépérit, il se gâte, il faut le remuer, et cette opération est couteuse; ainsi plus on le garde, plus il donne de déchet, soit dans la quantité soit dans le prix. Rien n'est plus contraire au commerce. Cette science si compliquée, si sublime, sur laquelle ont si bien écrit ceux qui ne l'ont jamais exercée, se réduit à une définition très-courte.

Le Marquis.   Si elle est courte, elle est bonne pour moi; je la retiendrai.

Le Chevalier.   La voici. Vendre à son aise, acheter sans presse, voilà toute la science; voilà toute la différence entre le fripier et vos valets de chambre. Le fripier achète vos habits, parce que vos valets de chambre veulent les vendre; et il les revend à ceux qui ont desir d'acheter. Pouvoir garder, avoir où garder, voilà la loi et les prophêtes; cela n'est pas plus sublime. Le blé est la chose qui se peut le moins garder, qui prend le plus de place, qui coûte le plus à garder; donc elle est la moins favorable au commerce. Quarto. Autre inconvénient. Le blé s'avise de venir au monde au beau milieu de l'été; avant qu'il soit battu et remis dans la grange, on a gagné la moitié de l'automne, ainsi son commerce dure depuis l'équinoxe d'automne jusqu'à celui du printemps; après ce temps les apparences de la nouvelle récolte ont déja à peu près décidé de son sort, et les demandes ou l'envie de vendre cessent. Vous avez donc pour votre commerce la saison la plus contraire; la mer orageuse, les rivières ou prises par les glaces, ou débordées; les chemins impraticables par les neiges ou par les boues, les jours les plus courts, le temps le plus vilain.

Le Marquis.   Voilà une réflexion bien neuve.

Le Chevalier.   Pour vous, peut-être, ou pour vos écrivains; mais les rouliers, les boulangers, les commerçants la savent à merveille.

Le Marquis.   Est-ce qu'on ne les a pas consultés ?

Le Chevalier.   Je n'en sais rien, mais souvenez-vous que même le plus grand sot peut répondre, si on le consultait; mais il n'y a que le grand homme qui sache interroger. Cette contrariété de saison dans laquelle on est forcé de faire le commerce des blés, ne se rencontre ni dans celui des manufactures qui peuvent choisir toujours le temps le plus favorable pour voyager, ni dans le commerce des autres denrées tel que le vin, les huiles etc. dont la récolte faite à la fin de l'automne ou dans l'hiver, laisse le printemps et l'été pour en faire le commerce. Quinto. Voici l'inconvénient peut-être le plus considérable; le blé vient partout; aucun royaume de l'Europe n'en est privé. Or la base de tout commerce est le non omnis fert omnia tellus. Ainsi le blé, à proprement parler, n'est le trésor d'aucune terre. J'appelle trésor une production particuliere dont tous les hommes ont besoin, et qui ne se trouve pas dans tous les pays. Les métaux, les fruits des climats chauds sont de ce genre. Leur commerce en devient sûr, constant, réglé. La Provence vendra toujours ses huiles à la Normandie, parce que la Normandie n'en a point de son crû. Ainsi ce commerce sera constamment actif d'un côté, passif de l'autre; tous les ans on en fera la demande d'un côté, et le débit de l'autre; cela ne saurait changer. D'après ce principe vous voyez que les vrais trésors de la France, en fait de productions du sol, sont les vins et les huiles. Tout le nord en a besoin et tout le nord n'en produit point. Alors le commerce s'établit, creuse son canal, cesse d'être une spéculation et devient routine; et les hommes même d'un esprit très-borné qui ne savent jamais marcher que par routine, peuvent réussir à faire ce commerce. Supposez par exemple celui des vins de France avec Stockholm. Il est sûr que Stockholm a besoin des vins de France et que son sol n'en produit point. Ainsi un marchand de Paris établit son correspondant à Stockholm et dort tranquille. Tous les ans l'un demandera, l'autre expédiera. Le Français ne court aucun risque s'il fait des provisions d'avance, ou s'il en fait une plus grande quantité qu'à l'ordinaire. Le débouché est sûr. S'il envoie trop en une seule expédition à son correspondant, il en est quitte pour retarder un peu les expéditions de l'année suivante, et en peu de temps ce vin se trouve débité à Stockholm et jamais en perte. Il prend le temps le plus favorable et le plus commode pour lui, soit pour acheter, soit pour expédier. Il ne craint point que son vin arrive après la nouvelle récolte, puisque la Suède n'en fait point. Comparez à présent ce commerce avec celui des blés. Le Français ne sait pas d'abord si pour les blés il faut avoir ou non un correspondant à Stockholm. Dans des années on lui en demandera, dans d'autres on lui en offrira, et le plus souvent on n'en voudra ni vendre ni acheter. Lorsqu'on en demande, peut-être le Français n'en a pas à assez bon marché pour en envoyer. Lorsqu'il en offre, peut-être il arrivera qu'on n'en a aucun besoin. C'est un miracle si le besoin et le superflu se rencontrent juste. Le Français négligera donc d'avoir un correspondant très-souvent inutile, et dans l'occasion il lui fait faute de ne le pas avoir. Si la Suède est dans le besoin, les demandes lui arrivent toujours conçues dans ces termes : Achetez à quelque prix que ce soit, mais envoyez au plus vite et surtout avant la fin du printemps, car après cette époque l'envoi est inutile. Cette limitation d'époque gâte tout; elle oblige le négociant français à se presser; si on devine son empressement, le prix des marchés augmente, les transports, les nolis doublent et ils absorbent tout le profit; et si par hazard le malheur veut qu'une navigation lente, un radoub, une voie d'eau, des vents contraires aient retardé le vaisseau et qu'il n'arrive qu'après l'époque, on est sûr de vendre à perte et d'être ruiné. Appeller cela un commerce, c'est abuser des mots : ce n'est pas un commerce, c'est un pillage où il ne faut que savoir être des premiers, se presser et risquer. C'est pourtant là toute la science du commerce des blés; elle est diamétralement contraire à l'esprit du commerce qui exige qu'on ne se presse ni pour vendre ni pour acheter, et qui est plus utile à proportion qu'on risque moins. Comme le produit des blés est partout et que le besoin peut être partout, il faudrait donc avoir des correspondants partout; comment les avoir ? Quelle immense dépense en lettres très-souvent inutiles ? Comment s'assurer de la probité de tant de monde, établir la confiance, l'amitié ? On ne peut donc en ces occasions qu'avoir recours aux plus fameux banquiers, dont la richesse ait rendu le nom connu dans toute l'Europe. Ceux-ci sont les seuls qui ayant déja des correspondants ou une réputation établie partout, quoique pour d'autres objets de commerce, peuvent et veulent se charger aussi de l'achat des blés; mais leurs correspondants se trouvent souvent novices et inexperts dans ce commerce; les fautes et par conséquent les pertes se multiplient. Il faut alors s'assurer d'un grand profit pour les compenser. Voilà pourquoi toutes les fois qu'il s'agit de blé on entend parler de monopole, et qu'on n'en a jamais entendu parler sur les toiles, les cuirs, les sucres, les vins etc. Le marchand de vin dont nous parlions tantôt, s'il est petit et faible en moyens, fera un petit commerce avec Stockholm, mais il le fera; son petit commerce ne nuit point à un plus grand, ni n'en reçoit aucun échec. Deux maîtres d'hôtels de deux seigneurs, l'un français, l'autre suédois, sont en état de le faire; il est même plus lucratif s'il est fait en petit. L'économie, la probité le font prospérer; il s'agrandit et donne de quoi vivre aux deux commerçants. Mais pour le commerce des blés, il faut chercher les mains les plus puissantes et les bras les plus longs dans tout le corps des commerçants. Il n'y a qu'eux qui puissent avoir les plus fraiches nouvelles d'une mauvaise récolte dans tel ou tel royaume, et par conséquent être les premiers et prévenir. Ainsi en faisant seuls ce commerce, ce n'est pas qu'ils s'en emparent, c'est qu'on le leur laisse. Souvent même on les prie à genoux de vouloir s'en mêler. Le petit marchand est sûr d'y perdre. Le grand négociant risque, mais il peut gagner; et soyez sûr que ce commerce n'est jamais fait par de petits marchands; et si vous en voyez qui s'en mêlent, croyez qu'ils ne sont que commissionnaires de plus grands; ils ne sont pas assez sots d'en courir les risques pour leur compte et se réduire d'un seul coup à la mendicité. Si le risque est grand, tous les profits sont en proportion des risques. Comme la vue du risque fait élaguer la foule, on reste seul et voilà le monopoleur. C'est la nature de la chose qui le crée, ce n'est pas la malice des hommes; mais les hommes veulent se croire plus de malice qu'ils n'en ont; ils sacrifient volontiers l'opinion de leur probité à la vanité d'une astuce qu'ils n'ont pas. Voilà en général les embarras et les difficultés du commerce extérieur des blés. Voyons ceux de l'intérieur. Sexto. Toute la France produit du blé. Il est vrai qu'il y a des provinces plus ou moins fertiles, mais il n'y en a aucune qui dans une bonne récolte n'en ait assez du sien, et aucune qui dans une mauvaise n'ait besoin de celui des autres. Voyez en cela la différence immense qui se trouve entre le blé et le vin. Deux ou trois provinces donnent les plus célébres, quelques autres le moins bon, le reste se consomme dans le pays qui le produit. Dans ces vins il y a des degrés de qualité. Pontac, le clos de Vougeau, la Romanée; voilà les vins cardinaux de ce sacré collège. Trouvez-vous qu'en blé il y ait quelque canton sur la terre qui produise constamment le pain que doivent manger à leur table tous les potentats de la terre ? un blé qu'on vous demande avec instance et qu'on paye dix fois, vingt fois plus qu'un autre bled ? Le blé a presque partout le même goût; semblable en cela aux éléments, il est toujours un besoin, jamais une recherche nécessaire à l'homme. Ingrat au commerce, il n'est ni le trésor ni la richesse d'aucun pays, il en est le soutien. Vous faites le commerce de vins dès que vous avez un ami en Bourgogne. Vous faites celui des huiles ayant un ami en Provence; ce commerce est connu, il a une route connue, tout le monde s'y entend. Les détails les plus minutieux sont nécessaires pour obtenir quelque épargne, et c'est cette épargne qui donne le profit. Croiriez-vous qu'il y a une grande différence à avoir un bon ou un mauvais charretier ?

Le Marquis.   Je croyais que les bons étaient ceux qui juraient le moins ?

Le Chevalier.   Et qui savaient le mieux garentir leurs marchandises; et ce détail qui paraît très-aisé coûte l'expérience de la vie entière à apprendre, non pas à un Newton, mais à un charretier : et les Newtons quand la nature en produit, ne font pas le métier de charretier. Ainsi donc lorsqu'un commerce a une source constante et des canaux par lesquels il s'écoule, il est aisé de le régir. Mais s'il n'a pas une source fixe et connue, et qu'on ne sache ni d'où on le tirera, ni où on l'adressera, comment pourra-t-on l'exploiter ? Où placerez-vous vos correspondants en blé ? Vous avez à la vérité quelques provinces plus abondantes, telles que la Brie, la Picardie, la Beauce, le Soissonnais ; mais ces pays eux-mêmes peuvent manquer de blé et en demander à des provinces en général plus stériles. Cette impossibilité d'avoir tant de correspondants sûrs, intelligents, affidés, fait qu'on abandonne cette spéculation intérieure aux rouliers, aux meuniers et aux boulangers, qui la font très-en petit par eux-mêmes et pour leur compte. Ainsi comme le commerce extérieur de l'achat des blés est trop vaste et tellement grand, tellement risquable et difficile, qu'il engendre par sa nature même le monopole; le commerce intérieur fait de proche en proche est au contraire trop petit; et administré par des mains avides, par des hommes indigents et rusés, il doit engendrer les friponneries. Êtes-vous las de compter les inconvénients du blé ?

Le Président.   Non pas moi; je vous écoute avec attention, et nous en sommes à l'article sixième.

Le Marquis.   Je n'en dirai pas autant. Je commence à me dégoûter tellement du blé, que je crois que j'en reviendrai aux glands, illustre et fort amère nourriture de nos premiers pères.

Le Chevalier.   En attendant de vous voir réinstallé dans l'âge d'or, M. le président continuera de compter. Septimo. Voyons comment il faut s'y prendre pour faire ce commerce actif des blés de France à l'étranger, tant désiré et tant prôné. Il s'agit d'enlever le superflu des blés de toute la France, sans en ôter le nécessaire. L'idée seule de la délicatesse de cette opération effraye. Il s'agit pour ainsi dire d'enlever l'épiderme de toute la France sans toucher à la peau qui est sensible et qui fait crier, cela est-il possible ? et n'est-ce pas là la véritable cause des éternelles criailleries du peuple, dès que l'on touche un peu au commerce des blés ? Le peuple n'est pas absurde et imbécile, comme les écrivains, toujours prodigues en louanges, lui font l'honneur de le lui dire à tout instant. Mais il est sensible, et lors qu'on touche à son nécessaire, il crie. Il n'y a pas non plus tant de méchants qu'on le pense. Ces monopoleurs, ces usuriers, ces monstres qui font des enlèvements de blé, qui le resserrent, qui affament une province sans pitié, sans miséricorde, par pure avidité de gain, ne sont pas si communs. Mais lorsque l'opération est en elle-même difficile, délicate, scabreuse, il est impossible de ne pas faire du mal. Si l'on rapportait toujours aux lois de la nature les positions où l'on a la bonté d'accabler les autres d'injures, l'on se tromperait bien moins dans ses jugements. En effet, comment s'y prendre pour n'acheter que le seul superflu ? La méthode la moins mauvaise serait d'acheter une partie des blés que les gros fermiers ont remis dans leurs granges, et c'est précisément la méthode défendue. Il faut, selon les ordonnances, acheter tout au marché.

Le Marquis.   Ces lois sont absurdes, et il faut les abroger.

Le Chevalier.   Tout doucement. Ces lois, ces ordonnances tiennent au système entier de la législation des blés de nos ancêtres. Ils envisageaient le blé comme un objet d'administration ; nous en voulons faire un objet de commerce. Il est certain que ce qui est sage et utile sous un point de vue, devient absurde et nuisible sous un autre; mais comme l'ancienne police est encore en vigueur, parlons de l'état actuel. Il est certain qu'à présent on ne peut acheter le blé qu'au marché, et qu'on met en prison ceux qui enarrhent, accaparent et l'achètent des fermiers de la main à la main. Dans ce marché, c'est un point capital de laisser ignorer qu'il y aura un nouvel acheteur chargé d'une forte commission. Si cela transpirait, à l'instant les vendeurs augmenteraient le prix et l'achat ne serait plus avantageux à faire. Or qu'arrive-t-il ? Dans tous les marchés qui se tiennent périodiquement toutes les semaines ou tous les quinze jours dans les bourgs ou les villages des différentes provinces, les fermiers qui y envoyent leur blé savent d'avance avec la plus incroyable précision, la quantité qu'on en apportera et celle qui s'y vendra. Une longue habitude le leur a appris. Comme la quantité des consommateurs est presque toujours la même, et qu'on sait quels sont les villages qui viennent régulièrement s'y pourvoir, le débit ne varie point. Les vendeurs ne veulent pas avoir l'incommodité de remporter des blés chez eux. Ainsi ils prenent leurs mesures justes et si justes, qu'à peine reste-t-il trois ou quatre sacs de non-vendus sur deux cents dans un jour de marché. Ainsi supposons qu'on ait porté à un marché trois cent sacs de blé selon l'estimation du débit ordinaire. Le commissionnaire arrive, il fait agir trois ou quatre personnes pour mieux cacher son jeu, offre quelque chose de plus et s'empare de cent sacs de blé. Voilà le tiers des manants du village dans un terrible embarras; ils n'ont laissé que deux ou trois jours de provision dans leur famille; ils étaient venus dans l'intention de s'approvisionner pour la quinzaine. Attendre le marché suivant est une chose impossible. Que faire ? Ils crient, ils jurent contre le magistrat municipal qui, oubliant les soins de sa municipauté, a laissé acheter l'étranger avant le citoyen. Le magistrat fâché, embarrassé, promet gravement et non sans peur une plus grande vigilance à l'avenir. Il informe, verbalise et mande à l'intendant que son marché a manqué dans la semaine. L'intendant en écrit en cour; mais personne ne dit qu'il n'a manqué que d'une centaine de sacs tout au plus. Cela ne s'est jamais écrit. La grande nouvelle qu'un tel marché a manqué de blé arrive donc sèchement à la cour, et le ministère y fait attention. En attendant les paysans restés sans blé, ont faim, ils courent promptement dans les autres marchés d'alentour, ils y arrivent contre toute attente, les affament et les font manquer à leur tour. La nouvelle répandue qu'un marché a manqué, court cependant de bouche en bouche et de marché en marché. Elle cause un haussement de prix subit, et donne aux paysans la double peine d'aller dans plus d'un marché s'approvisionner ou de courir aux plus éloignés. Le contre-coup du besoin se communique à la ronde, s'étend et s'élargit. D'un autre côté, les vendeurs, qui ont vu que dans une semaine le blé a manqué au marché, et que le peu qu'on y avait apporté a été à l'instant acheté, en apportent plus qu'à l'ordinaire la semaine suivante. Mais la commission est faite, personne autre que les pratiques ordinaires n'achète : nouveaux cris, il faut remporter le blé ou en baisser le prix et le vendre à perte. D'autres ordonnances de police empêchent de le remporter, même de le garder quand il a été une fois exposé au marché, et voilà les vendeurs ruinés. Que des cas pareils arrivent dans trois ou quatre marchés, vous verrez la cherté, l'alarme, la désolation se répandre sur une province entière. Ainsi que vous voyez quatre à cinq gouttes de pluie qui tombent sur un bassin d'eau dormante, y engendrer des cercles dont les petites vagues allant jusqu'au bord, revenant et se croisant, mettent en mouvement et agitent la surface entière de l'eau; de même un achat de cinq ou six cent sacs de blé extraordinaire, s'il tombe inopinément sur différents marchés, suffit pour troubler toute une province pendant un temps considérable.

Le Marquis.   Mais c'est pour une bagatelle.

Le Chevalier.   Une bagatelle ! Croyez-vous que ce soit une bagatelle pour une famille de rester cinq ou six jours sans pain ? Vous ne prenez pas garde que le pain est un trop grand besoin de l'homme. Ce besoin général, continu, pressant est précisément ce qui rend le blé le moins propre au commerce. J'entends souvent dire à des gens qui se croient de l'esprit, qu'il ne faut pas plus s'embarrasser du blé que des cuirs dont on fait les souliers; qu'aucune ordonnance de police n'a veillé sur les souliers, et que pourtant on n'est jamais allé nu-pieds.

Le Marquis.   Cela est vrai, et cette raison m'a toujours paru bonne. Est-ce que vous ne la trouvez pas de même ?

Le Chevalier.   Non, assurément.

Le Marquis.   Et pourquoi ? Les souliers ne sont-ils pas presqu'aussi nécessaires que le pain ?

Le Chevalier.   Je veux vous accorder cela; mais quand le besoin de l'un et de l'autre serait également grand, celui des souliers n'est pas aussi pressant. Voilà où gît la cause de l' équivoque. Vous avez très-grand besoin de souliers, je l'avoue; mais si vous êtes accoutumé à jeter ceux que vous croyez usés, vous les ferez encore trainer vingt jours et plus, si par un hazard votre cordonnier, manquant de cuir, ne peut pas vous en fournir de neufs. Pouvez-vous faire trainer de même une livre de pain vingt jours entiers dans votre maison ? Non certainement. Le pain est une chose qui ne s'use pas, mais qui se consomme. Il se consomme à l'instant, et le besoin s'en renouvelle deux fois par jour dans les corps les plus faibles, et trois ou quatre fois dans les corps plus robustes. Voilà ce qui excite la cupidité et ce qui empêche le commerce honnête et louable, le seul bon et utile dans un état. Les hommes tournent toute leur malice, épuisent leur astuce sur un objet si pressant, et sûrs d'en tirer un immense profit, ils tâchent d'exciter le trouble par des idées de cherté, de disette. Ils n'emploient point autant d'astuce sur le commerce des cuirs, car ils en seraient les dupes. Ainsi tout autre commerce va de soi-même, parce que dans tout on a quelque espace de temps, et cet intervalle suffit pour remettre l'équilibre. Mais l'approvisionnement du pain est pressant, il faut y veiller, l'équilibre arriverait trop tard et lorsque le peuple serait déja mort de faim.

Le Président.   Monsieur, ce que vous dites est bien juste, mais je ne puis pas comprendre comment un si petit objet tel que l'achat d'une centaine de sacs, peut être regardé comme un grand mal ?

Le Chevalier.   Ah ! Monsieur, je vois bien que vous ne savez pas encore ce que c'est qu'une famine. Vous la croyez un mal universel, détrompez-vous; elle n'est que l'affliction universelle du mal que souffrent quelques particuliers. Dans la famine les riches, les gens aisés ne souffrent point. Les vendeurs gagnent même, mais tous frémissent à la vue du spectacle le plus affreux. On voit des gens mourir de faim; on voit errant dans les rues, des spectres, des squelettes hideux au teint livide et bruni, aux yeux luisans de larmes, aux cheveux hérissés, couverts de haillons et de vermine; d'un pas chancellant vous les voyez venir à vous, et d'une voix éteinte allonger avec peine une main tremblante et vous demander du pain; et quelquefois au moment où vous vous disposez à les secourir, vous les voyez tomber à vos pieds et expirer sur-le-champ. C'est là ce que j'ai vu; c'est là ce qu'on appelle une famine. Reprenons un instant notre comparaison du pain avec les souliers. Si le cuir venait à manquer il serait bien gênant de se servir de sabots, mais on s'en servirait et ce spectacle finirait par être moins touchant que risible. Je vois d'ici vos jolies femmes en sabots…

Le Marquis.   Elles en seraient ma foi plus piquantes… Mais oui, on finirait par en rire.

Le Chevalier.   Je vous dirais la même chose de toute disette qui causerait une tragi-comédie. Si les étoffes manquaient et qu' on s'habillât de serge, on se plaindrait; mais croyez-moi, l'on n'en conterait pas moins fleurette aux plus belles dames vétues en Sœurs grises.

Le Marquis.   Ah ! dans ma jeunesse, cela aurait été une raison de plus… une Sœur grise ! Vous badinez… il n'y a rien de si appétissant… je me souviens qu' une fois dans un hôpital à l'armée…

Le Chevalier.   Oui, vous avez vu dans les hôpitaux des Sœurs grises charmantes, mais vous y avez vu aussi les cruelles maladies que cause la mauvaise nourriture. Ainsi récapitulons le discours. Le mal réel de la famine tombe sur un petit nombre, mais le sentiment de la compassion pénétre tous les cœurs, les âmes les plus dures en sont émues. Un seul mourant de faim dans une rue, attriste et jette dans la désolation une ville entière qui aura dîné.

Le Marquis.   Mais ne pourrait-on pas substituer une autre nourriture au pain ?

Le Chevalier.   Des croûtes de pâtés, n'est-ce pas ?

Le Marquis.   Vous voulez toujours persifler. Mais la viande, les herbes, les laitages, ne peuvent-ils pas alimenter le peuple au moins pendant quelque-temps ? Les gens du bas peuple ont un estomac de bronze; ils digèrent tout.

Le Chevalier.   Ils digèrent tout, mais avec du pain. La force de cette habitude est si grande, si étonnante, qu'on ne saurait la concevoir. J'ai eu le malheur d'en être témoin. Sans pain on ne peut plus rien manger ; et si la faim fait manger, on ne peut rien digérer. Une fièvre épidémique et mortelle attend quiconque ose imaginer d'échapper à la famine autrement qu'en se procurant du pain, et cette mort est encore plus effrayante que la première, elle devient contagion.

Le Président.   Monsieur, plus je réfléchis sur ce que vous venez de dire; plus je vois que selon vous, le trouble, l'alarme, la disette ne seront causés dans une province que par les achats faits pour ainsi dire à la dépourvue dans les marchés. Si l'on permettait les enarrhements ou les achats en gros dans les granges des fermiers, il n'arriverait aucun trouble et les marchés ne manqueraient point. Un fermier qui a mille setiers de blé de sa récolte n'en envoye qu'une vingtaine à débiter à chaque marché; s'il en vendait en gros cinq cent à un marchand étranger, cela ne l'empêcherait pas d'envoyer toujours au marché les petites quantités ordinaires; ainsi il ne ferait que se débarrasser du superflu.

Le Chevalier.   Cela est vrai.

Le Président.   L'ancienne loi de ne pouvoir vendre qu'au marché est donc bien mauvaise ?

Le Chevalier.   Vous voulez dire bien bonne. Ce qui répond à l'objet auquel on l'a destiné est toujours bon. Nos ancêtres ont fait une loi pour empêcher que le blé ne fût une affaire de commerce. Cette loi remplit parfaitement son objet, elle est donc bonne. Elle le remplit si bien que tant que l'on y tiendra la main et qu'on la fera exécuter, soyez sûr qu'il est impossible, absolument impossible, qu'il se fasse aucun commerce de blé en gros; et cela est si vrai que dans tout ce qui s'est fait de commerce d'exportation dans ces dernières années, tout le blé sans exception a été acheté en contravention de cette règle et hors des marchés. Il est plaisant qu'on se soit donné des peines infinies pour rechercher ce qu'on appelle abus, monopole, enarrhement, pendant qu'il est démontré qu'il est impossible de faire autrement aucun achat pour le commerce. Malheur à ceux qui auraient voulu en faire selon les règles.

Le Président.   Rien n'est plus certain. Il vient d'arriver dans plusieurs provinces des aventures qui le prouvent. Des maladroits commissionnaires qui ont voulu acheter dans les marchés de très-petites quantités de bled pour l'étranger ou même pour l'approvisionnement de la capitale, ont pensé être lapidés par le peuple ameuté.

Le Marquis.   Mais Chevalier, c'est bien par ironie que vous dites que cette ordonnance est bonne : c'est comme vous diriez qu'un poignard est bon, si la lame en était de Turquie.

Le Chevalier.   Et je dirais bien.

Le Marquis.   Sans doute, mais l'intention serait mauvaise, si avec ce bon couteau on avait égorgé du monde.

Le Chevalier.   N'appellez pas ironie le dessein de parler avec précision. La loi est toujours bonne, puisqu'elle a rempli l'objet.

Le Marquis.   Bonne tant qu'il vous plaira, mais l'objet est détestable. Vouloir détruire et couper dès la racine tout le grand commerce des blés … et vous trouvez cela bon ?

Le Chevalier.   Je ne dis rien encore. Notre discours était sur les avantages et les désavantages du commerce des blés. Je vous ai prouvé que dans l'état actuel les achats sont impraticables et qu'en général l'entreprise d'ôter le seul superflu et de laisser le juste nécessaire d'une denrée qui vient partout, dont on a besoin partout, dont le produit est peut-être inégal partout, est une entreprise d'une extrême difficulté. Je conviendrai avec vous que nos ancêtres ont voulu éteindre tout commerce de blé. S'ils ont eu raison ou tort, c'est une autre affaire que nous examinerons bientôt; mais rendons-leur la justice d'avouer qu'ils avaient imaginé l'ordonnance la plus efficace pour cet objet ; et permettez-moi de vous observer qu'il serait bien extraordinaire qu'ils eussent fait une si grosse méprise, et manqué à tel point d'esprit qu'on le dit, en se décidant contre le commerce des blés, pendant qu'ils ont vu avec tant de justesse les moyens qu'il fallait y employer. Mais il me reste à dire encore quelque chose sur la nature du commerce des blés.

Le Marquis.   Encore ? Vous ne finirez donc plus ?

Le Chevalier.   Nous avons vu les difficultés de l'achat; voyons les difficultés du débit. Il est de règle dans la théorie du commerce que le plus avantageux et le plus lucratif est toujours celui qui se détaille le moins, et qui fait le plus promptement passer une grosse somme de la main du consommateur à celle du vendeur. Le profit du commerce ne se réalise que dans le dernier passage de la main du dernier vendeur au consommateur. L'opération ne finit que lorsque le consommateur achète. Le reste n'est que passage, vente et revente d'une main intermédiaire à l'autre; plus il y en a, plus elles sont nuisibles. Elles absorbent le profit du producteur et augmentent la dépense du consommateur. D'après ce principe, les pierreries sont à cet égard, de même qu'à plusieurs autres, la matière la plus profitable au commerce. Dans une matinée un bijoutier vend un diamant de trente mille livres. Voilà en un instant trente mille livres de rentrées dans sa caisse. Ainsi une douzaine de marchands de pierreries suffit au luxe entier du plus grand royaume. Examinons à présent la vente du pain; il n' est point de débit d'un plus minutieux détail. Tout le monde veut le manger frais, on n'en achète que la consommation de quatre jours au plus, elle est égale dans le riche et dans le pauvre; ainsi des milliers d'hommes sont obligés de perdre toute la journée à détailler et à gagner sou à sou la valeur d'une fournée de pain. Lorsque vous faites un habit, le marchand de draps d'un seul coup vous en vend pour dix louis d'or. Le marchand de dentelles vous en fournira dans une seule matinée pour cent louis, qui rentrent dans sa caisse et qui ne font qu'un seul article sur son livre. Mais dans cette même matinée vous n'aurez acheté que pour quinze ou vingt sous de pain, et il ne vous en fallait pas davantage. Méditez un peu sur cette énorme disproportion; vous verrez quelle quantité d'hommes doivent consacrer leur vie entière à ce débit minutieux. Il faut qu'ils en retirent leur nourriture; et n'étant pas les producteurs, ils ne sont pas les êtres les plus chers à l'État; ils ne sauraient être une source de richesses, puisque la richesse n'est que dans la production. Ils ne sont qu'un poids nécessaire et un défaut incurable à la constitution humaine. Ainsi à cet égard le pain le cède non-seulement à toutes les manufactures, mais encore à la plupart des autres denrées. Grands, petits, riches, pauvres, tous achètent le pain en détail. Il faut la rencontre d'un terrible repas de noces ou quelqu'autre calamité pareille pour qu'un maître d'hôtel se voie obligé d'acheter pour cent francs de pain dans un seul jour. Si l'on faisait des provisions de pain comme on en fait de vin, le détail ne serait pas si grand; mais je parierais qu'à cet instant il y a pour plus de quatre mille francs de vin dans votre cave, et qu' il n' y a pas pour plus de quinze francs de pain dans votre office.

Le Marquis.   Je ne parierais pas, car j'aurais perdu.

Le Chevalier.   Ainsi la vente du pain en détail ne peut se comparer qu'à celle des viandes fraiches; encore la viande a-t-elle une incommodité de moins. C'est une marchandise qui marche toute seule sur ses pieds; ainsi le transport d'un boeuf vivant ne coûte presque rien, et celui de quatre quintaux de farine coûte beaucoup. De plus tous ceux qui font usage de viande mangent aussi du pain, tandis qu'une immense quantité de peuple, surtout dans les campagnes, consomment tous les jours du pain et ne flairent pas de la viande six fois dans toute l'année. Mais ce n'est pas tout.

Le Marquis.   Quoi ! Encore un autre inconvénient de débit ?

Le Chevalier.   Et digne d'une grande réflexion. Tout le monde achète le pain à crédit. Le riche par faste, le pauvre par indigence. Or calculez le temps perdu à tenir registre des tailles, le retard de la rentrée des fonds, les pertes et les déchets. Calculez les disparitions des pauvres et les interminables tableaux des créanciers de la succession d'un grand seigneur : et plaignez les boulangers. Un homme de bien, plein de zèle et dénué de toute expérience, a publié ces jours passés une brochure, la seule que le hasard m'ait fait rencontrer sur une cheminée. J' y ai jeté un coup d'œil, elle était destinée par l'auteur à avertir les honnêtes gens qu'on devait se révolter.

Le Marquis.   Quoi, il excitait les honnêtes gens à la révolte ?

Le Chevalier.   Il ne disait pas cela, car il ne savait ce qu'il disait, ni ce qu'il voulait dire; mais il voulait nous prouver par un très-joli calcul, appuyé même des essais qu'il en avait faits, qu'on pouvait donner le pain à un tiers de moins de ce qu'on le vend. La conséquence directe de son livre devait être qu'il faut lapider les boulangers. Mais par une figure de rhétorique qu'on appelle réticence, cette conséquence n'y était pas prononcée. Au reste son calcul était charmant. Il n'avait omis qu'un seul petit article.

Le Marquis.   Lequel ?

Le Chevalier.   Il avait oublié net tous les frais, les dommages, les déchets des cas fortuits. Il calculait très-bien, par exemple, la dépense de l'entretien ordinaire d'un âne au moulin; il oubliait que cet âne était sujet à la mort tout aussi bien qu'un homme de lettres, à ce que dit Salomon : Similis est interitus hominis et jumentorum. Il calculait le loyer ou la construction d'un magasin, d'un moulin, d'un four, il oubliait les réparations; il oubliait les fraudes de toutes espèces, les faillites, les procès, etc.

Le Président.   Et comment a-t-il pu oublier cela ?

Le Chevalier.   Parce que dans le court espace de temps employé au petit nombre d'expériences et d'essais qu'il a faits, il ne lui est arrivé aucun cas fortuit et qu'il a cru qu'il n' en existait pas.

Le Président.   Mais comment aurait-il pu les calculer ?

Le Chevalier.   Les cas fortuits sont des hasards pour un particulier et paraissent alors aussi difficiles à prévoir qu'à calculer; mais prenez-les en masse, réunissez tous les cas fortuits qui arrivent dans une année à toute une classe d'hommes, ou à toute une nation; alors le hasard est une quantité constante, réglée, périodique, toujours égale ou dans l'année, ou du moins dans un court espace d'années. Ces hasards influent sur le prix des choses et en font partie; sans cela tous les négociants seraient ruinés, non pas tous dans la même année, mais à leur tour et selon que la chance du malheur leur arriverait. Les hommes sont parvenus à évaluer la quantité de ce dommage, comme ils ont évalué le prix de toutes les choses. Ils y sont parvenus par une approximation, à force de temps, d'habitude, d'expériences douloureuses, et surtout par cette force d'équilibre moral qui consiste à s'entre-pousser et à se renvoyer les pertes de l'un à l'autre tant qu'on a de force et d'haleine. C'est pour ainsi dire la nature et l'instinct qui savent résoudre ces problêmes d'immense complication contre lesquels tout calculateur échouerait. Cette nature, à la longue, a dit que la masse des hasards sur le blé et sur le pain constituait à peu près le tiers en sus des dépenses ordinaires, et voyez comme le Moniteur des hommes de bien avait rencontré juste, sans s'en apercevoir : il avait trouvé que le pain, ces mois derniers, ne coûtait de dépense ordinaire que deux sols trois liards la livre, et il avait raison; ajoutez le surplus des hasards et vous trouverez le prix du marché. On le vend quatre sous.

Le Président.   Vous faites donc entrer les cas fortuits dans l'évaluation du prix d'une denrée ?

Le Chevalier.   Sans doute.

Le Président.   Et même les vices des hommes, à ce qu'il me parait, car vous parlez de fraude, de vols, de procès.

Le Chevalier.   Vous m'humiliez en me faisant convenir de cela.

Le Président.   Comment vous humilier ! ce n'est pas sûrement mon intention.

Le Chevalier.   C'est cependant ce que vous faites. Il faut dire les choses comme elles sont. Si l'auteur de la brochure dont nous venons de parler, et ceux de semblables écrits sont tombés dans l'erreur, la cause en est belle et ne doit point les faire rougir. Un enthousiasme vif et innocent d'amour pour les hommes, une fois entré dans leur cœur honnête et vertueux, a enfanté dans leur tête un monde idéal. Tout est peint en couleurs riantes dans ce tableau du monde qu'ils ont dans l'imagination; ils s'y voient et ils croient y voir la nature entière. Les vices, les passions injustes en ont disparu, parce qu'elles ne se trouvent pas dans le petit cercle de leur société. Les rouliers, les menuisiers, les boulangers sont pour eux une classe de héros.

Le Marquis.   Pour cette fois l'héroïsme aurait été se loger bien bas.

Le Chevalier.   Il ne pourrait avoir de meilleur logement, s'il était aussi commun et aussi répandu qu'ils le croient. Voyez à qui l'auteur adresse la parole. Aux honnêtes gens qui veulent le bien. Il serait bien honteux du petit nombre de ses auditeurs, s'il les voyait seuls rassemblés autour de sa chaire. Rendons donc justice à la vérité et à ces écrivains; c'est leur cœur et non leur expérience qui a tracé les idées de leur imagination. Vous m'humilieriez trop, si vous me soupçonniez d'avoir le cœur moins bon et l'âme moins honnête qu'eux, et cela parce que vous m'auriez forcé de convenir que l'idée que j'ai des hommes est très-différente de la leur.

Le Marquis.   Que dites-vous là ? vous nous faites tort et vous vous en faites aussi. Vous ne leur cédez pas en sentiments et vous les surpassez en connaissance des hommes. Si vous voulez même que je vous le dise (car je suis franc), avec toute leur vertu, la bonté de leur âme et la pureté de leurs intentions, des gens comme cela me paraissent très-pernicieux et très-condamnables. Dans une matière aussi délicate, faire des fautes de calcul, se tromper sur la connaissance des hommes, et avec cela écrire, bavarder, semer des propos, exciter des désirs injustes, cela peut tirer à conséquence, cela est fort mal à eux. Mais d'où peut venir la rage de parler de choses qu'ils n' entendent point, et pourquoi se mêler de celles où ils n'ont rien à faire ? Que veulent-ils ?

Le Chevalier.   Le bien des hommes, soyez-en sûr. Aucun d'eux ne parle de l'administration par cupidité ni par un vil intérêt; la plupart même renoncerait généreusement aux charges qu'on voudrait leur offrir. Leur zèle est pur, leur enthousiasme est innocent, leurs erreurs sont involontaires.

Le Président.   Mais permettez que je vous interroge à mon tour. Trouvez-vous la raison d'un enthousiasme si noble et si déplacé ?

Le Chevalier.   Ne la connaissez-vous pas ? Dans la bonté du gouvernement même. Comme dans la belle saison vous voyez éclore dans les champs bien cultivés, au souffle du zéphire, à la tiédeur d'un air pur et serein, mille fleurs printannieres qui sans être semées ni attendues émaillent pourtant les prés de toute part par leur brillante couleur; de même sous un gouvernement doux et tranquille, dont le souffle pour ainsi dire féconde, fertilise et échauffe tous les esprits, les hommes abandonnent les disputes épineuses et acariâtres qui servaient de prétexte à la persécution et à l'intrigue, et tournent leur imagination vers leur bonheur commun. Chacun en parle comme il sait et s'aide comme il peut. Le gouvernement indulgent, laisse tout dire, et pardonne en faveur de l'intention. Cette bigarure étrange et diversifiée de plantes de toute espèce, paraît devoir faire tort aux épis; il ne faut pas le craindre. Elles se fanent à l'instant, passent vite et rien n'en reste. Le spectacle éphémère de leurs fleurs fait la pompe et l'orgueil du printemps et des plus beaux jours d'une monarchie. C'est assez, il ne faut compter sur aucun produit de leur moisson. Elles ont réjoui la vue, parfumé l'air, annoncé l'été et passé. Mais ce discours nous a écarté de notre sujet; j'ai encore quelque considération à faire sur le blé.

Le Marquis.   Ah, ma foi, j'ai oublié où nous en sommes. Le Président en aura peut-être tenu le compte mieux que moi.

Le Président.   Ce que nous allons entendre sera la neuvième réflexion.

Le Chevalier.   Elle n'est pas la moins importante de toutes, et elle est la plus occulte. On n'y a fait aucune attention. C'est la quantité de façons différentes et le nombre de mains considérables par lesquelles le blé doit passer avant que d'être au point convenable pour la nourriture de l'homme. Vous entendrez cela plus promptement par la comparaison avec quelqu'autre denrée. Le vin tel qu'il sort de la main du vigneron est déjà en état d'être bu. Ainsi le vigneron de Bourgogne, lorsqu'il a fait sa vendange et que le vin a passé par tous les états qu'il doit subir, toujours chez lui, toujours avec ses bras et ceux de ses gens de peine, est en état de le donner au consommateur. Vous lui écrivez en droiture, il est producteur, marchand, expéditionnaire, débitant en détail tout à la fois. Tous les profits tombent dans ses mains chères et précieuses à l'État, puisque ce sont celles d'un producteur de richesses. Si vous payez donc le vin plus cher, vous pouvez être sûr que vous bénéficiez la culture des vignes de tout autant que vous payez d'augmentation de prix. Si la mauvaise récolte fait renchérir le prix des vins, ce surplus de prix va soulager la perte du seul perdant qui est le vigneron. Mais le blé ! Le blé, tel qu'il sort des greniers du fermier n'est pas bon à manger. Il faut qu'il passe dans les mains d'un marchand ou d'un roulier. De là il faut qu'il aille au moulin et s'expose aux risques et aux frais d'autres exportations. De là il faut qu'on sépare le son de la farine. De là au boulanger. De là au débitant qui enfin le donne au consommateur. Quelle foule de mains intermédiaires ! toutes doivent gagner et toutes peuvent abuser et profiter d'une alarme de cherté. Si, lorsque le pain est cher, cette augmentation de prix allait toute au profit du cultivateur, on aurait du moins cette consolation que la cherté des denrées les aurait enrichis. Mais l'augmentation du prix des blés n'est jamais en proportion du prix du pain, parce que toutes ces inévitables mains intermédiaires en ont absorbé une partie.

Le Président.   Vous avez bien raison de regarder cette considération comme occulte. Ni les promoteurs du système de l'exportation, ni aucun autre, peut-être, ne s'y sont arrêtés. Les premiers ont toujours soutenu que le commerce libre des blés, en augmentant leur valeur tournerait tout au profit de l'agriculteur. Ils ont traité le peuple d'insensé de ce qu'il ne voulait pas convenir de cette vérité.

Le Chevalier.   Mais le peuple n'a pas besoin de raisonner, il lui suffit de sentir et d'éprouver. Voyons la Gazette du Commerce; trouve-t-on que dans aucun marché les blés aient doublé de prix cette année ?

Le Président.   Non assurément. Il est augmenté d'un tiers tout au plus; sur cela on a supposé de grands abus, puisqu'on a vu doubler le prix du pain sans que celui du blé eût augmenté du double. On fait à présent des recherches pour remonter à la source de ces abus.

Le Chevalier.   Le premier horloger du coin de la rue l'indiquera; il vous dira que dans une machine d'une seule roue la force du ressort répond absolument à celle du poids, et que par conséquent dans le commerce des vins, des huiles, etc. l'enrichissement du cultivateur est proportionnel à ce que le consommateur a payé de plus; mais dans une machine à plusieurs roues, l'effet du poids n'est plus en proportion de l'activité du ressort; les retards, les frottements augmentent encore la variété que la loi générale des résistances en raison réciproque des vitesses doit produire; il vous dira par conséquent que, lorsque le pain vaut quatre sols au lieu de deux, le cultivateur n'a profité de l'augmentation du prix de son blé que d'un tiers ou d'une moitié du prix ordinaire; le surplus est resté en chemin, et je ne saurais vous dire précisément où, parce que la recherche des causes des frottements échappe à la mécanique la plus oculée. Mais je vous dis la raison pour laquelle, de toutes les classes des cultivateurs, celles des terres à blé sont toujours les plus misérables. N'allez pas la chercher dans la défense de l'exportation, ni d'autres rêves creux des spéculateurs enthousiastes et inexperts. Cherchez-là dans la nature de la chose. Toute production soit du sol ou de l'art qui doit par sa nature ou qu'on force par législation à passer par plusieurs mains avant que de parvenir au consommateur, doit laisser dans l'indigence le premier producteur. Si vous ne m'en croyez pas, parlez à tous les metteurs en œuvres, à tous les apprentis et garçons artisans de Paris, et ils vous diront quel tort fait à leur aisance la loi des maîtrises, loi instituée exprès pour ajouter une main intermédiaire, inutile, onéreuse entre le producteur et le consommateur.

Le Président.   Vous attribuez donc à cela la principale cause de la pauvreté des cultivateurs des terres à blé ?

Le Chevalier.   Et j'en suis sûr. Trouvez moyen que le même fermier puisse être meunier et boulanger et vendre au lieu de blé, le pain aux portes de sa grange, et vous le verrez s'enrichir. Cela est si vrai que le peuple, grand calculateur par instinct, tâche tant qu'il peut d'éviter quelques unes des mains intermédiaires, et que ne pouvant pas éviter la mouture, il s'est épargné au moins la boulangerie; il fait le pain chez lui et il y trouve du profit.

Le Président.   Il est bien singulier que les écrivains modernes aient au contraire tant recommandé que personne ne fît du pain chez soi, et qu'il y eût dans les villages, même les plus petits, de grandes boulangeries.

Le Chevalier.   Laissons une bonne fois ces écrivains en paix. Je vous ai dit qu'ils voient dans la race des boulangers et des meuniers une classe de héros cachés, heureux de l'avoir dénichée. Laissons les avec ce peuple de héros. Le peuple non héros sait ce qu'il fait, et pourquoi; il sait combien on gagne de vitesse et de force à diminuer d'une roue une machine. J'ajouterai encore que la culture du blé de Turquie a pris faveur dans les pays méridionaux; parce qu'on y épargne la mouture et la boulangerie. On se contente de le broyer et ensuite de le cuire dans l'eau et d'en faire la polenta; par cette épargne seule, à la vérité très-considérable, nous devons à cette plante américaine la diminution des famines, et l'on observe constamment que dans les pays où le blé de Turquie est fort en usage, l'agriculteur est considérablement plus riche qu'ailleurs. Dans la Lombardie sous quatre gouvernements différents, l'agriculteur est à son aise. En Sicile, en Sardaigne, dans la Pouille et dans la campagne de Rome il est pauvre, et cette différence ne tire assurément pas son origine de la faute du gouvernement, échappatoir ordinaire des mauvais raisonneurs en fait de politique. Je conclus de tout ceci que ceux qui ont cru que l'augmentation du prix du pain devait se supporter avec gaieté en vue du progrès de l'agriculture se sont bien trompés, et que pour encourager la culture, il faut s'y prendre de toute autre façon et aller par un chemin bien différent de celui qu'ils ont pris. Avec leur pain cher, ils affameront le peuple, nuiront aux manufactures, feront enrichir des classes d'hommes non productrices, et le blé restera presque à son ancien prix, et le fermier dans son ancienne indigence.

Le Marquis.   Et comment fallait-il s'y prendre pour encourager et faire fleurir l'agriculture ?

Le Chevalier.   Oh ! vous voulez savoir trop de choses à la fois. Poursuivons…

Le Marquis.   Vous voulez continuer et moi je vous arrête. J'ai sur le cœur ce pari que vous m'avez injustement gagné, et je vous demande ma revanche. Je veux parier.

Le Chevalier.   Sur quoi ?

Le Marquis.   Écoutez bien. Je parie pour cette fois tout de bon, que vous êtes contre l'exportation; que vous convenez avec moi qu'il faut rétracter l'édit et revenir à notre ancien état, comme je vous l'avais dit, lorsque vous m'avez attrapé avec une comparaison plaisante, mais qui n'avait rien de commun avec notre discours.

Le Chevalier.   Pariez-vous gros ?

Le Marquis.   Tout ce qu'il vous plaira. Un seul scrupule m'arrête, c'est que je parie à coup sûr, je le lis dans vos yeux.

Le Chevalier.   Et monsieur le Président parie-t-il aussi ?

Le Président.   J'en serais bien tenté.

Le Chevalier.   Sur quel fondement ?

Le Président.   Le voici. Vous nous avez prouvé qu'il ne fallait laisser exporter de la France d'autre blé que le vrai superflu d'années communes; vous nous avez prouvé ensuite qu'il était fort douteux que ce superflu existât, que personne ne l'avait su ni n'avait pu le savoir jusqu'à présent; et vous avez fini par conclure qu'il serait à désirer qu'il n'y en eût point, puisque l'objet de tout bon gouvernement doit être l'augmentation d'une population qui consommât toute la récolte des denrées, et non pas l'augmentation de leur sortie pour l'étranger. Après avoir fixé l'objet, vous nous avez laissé dans l'incertitude sur le choix des moyens; mais vous nous avez fait considérer : 1° Que la pesanteur et le volume du blé augmentant les frais des transports, en diminue le profit dans le commerce; 2° Que sa difficulté à se conserver dans les transports augmente encore plus les pertes et les risques; 3° Que le même embarras subsiste à le garder dans les magasins, ce qui oblige souvent le commerçant ou à souffrir des déchets, ou à vendre précipitamment et manquer les opportunités du haut prix; 4° Qu'il rencontre toujours la saison la plus contraire, pendant laquelle forcément on doit le commercer sans pouvoir attendre la bonne; 5° Qu'il n'est ni le trésor, ni la richesse d'aucun pays en particulier; que venant partout, pouvant manquer partout, son commerce toujours vague, incertain, casuel, momentané, ne se fixe pas dans les canaux réguliers d'une recherche et d'un débit continu et constant; en sorte que ce commerce différent du calme des autres, a plus l'air d' un pillage que d'un honnête trafic; 6° Qu'abandonné par la plûpart des négociants, soit faute de moyens ou de courage, il est réduit de soi-même à un monopole, si on le veut faire en gros avec l'étranger; qu'au contraire, lorsqu'il est fait en petit dans l'intérieur, il fourmille d'astuces, de fraudes, de petites friponneries. Son détail minutieux absorbant le gain honnête, oblige à l'illicite. 7° Que les achats des blés dans l'état actuel sont impraticables, et qu'en général il est presque impossible de les exécuter sans exciter des plaintes et troubler des provinces entières, n'y ayant pas de moyens humains pour concilier ce secret des commissions extraordinaires qu'il faut garder avec les vendeurs, et la nécessité de ne pas laisser manquer ou renchérir la fourniture ordinaire d'un marché qu'on vient surprendre pour ainsi dire à la dépourvue. 8° Que si l'achat est pénible, le débit intérieur est encore plus incommode, long, détaillé à l'infini et sujet extrêmement aux pertes et aux déchets; que tant de mains intermédiaires nuisent à la véritable utilité du commerce qui ne doit viser qu'à enrichir et à encourager la classe productrice; que la quantité des hasards croissant en proportion de toutes les mains différentes par lesquelles ce commerce doit passer, parvient à faire monter le prix un tiers au moins en sus des frais ordinaires; enfin, que la multiplicité des façons qu'exige le blé pour se convertir en pain empéchant le cultivateur de vendre au consommateur en droite ligne et de la main à la main, ne lui laisse tirer qu'un faible avantage de la cherté. En sorte que pour derniere conclusion, il faut dire que si le pain est le premier objet en ligne des besoins de l'homme, il est le dernier en ligne de profit dans le commerce. S'il est le plus cher à l'administration, il est le plus ingrat, le plus souvent perfide et ruineux aux commerçants, celui dont il ne faut jamais manquer, et celui sur lequel chaque État doit compter le moins de pouvoir s'enrichir, en le vendant à ses voisins. L'état actuel de toutes les nations purement agricoles que vous nous avez peint en est une preuve frappante. D'après une chaîne aussi suivie de réflexions que vous venez de nous faire et dont la plupart, (je l' avoue franchement) ont été neuves pour moi, quelle autre conséquence pourriez-vous tirer que celle qu'il faut abandonner tout à fait le systême de l'exportation adopté par les économistes ?

Le Chevalier.   Mais pariez-vous ?

Le Président.   Je ne suis pas assez courageux pour cela.

Le Chevalier.   Et vous faites bien, car vous auriez perdu. Marquis, je suis fâché de vous le dire; mais au vrai pour mon dernier mot, je suis pour la liberté de l'exportation.

Le Marquis.   Contre, vous voulez dire ?

Le Chevalier.   Je suis pour et non contre.

Le Marquis.   Vous badinez à votre ordinaire. Cela n'est pas possible.

Le Chevalier.   Cela est pourtant comme je vous le dis.

Le Marquis.   Mais par quelles raisons ?

Le Chevalier.   Avant que de vous les dire, je veux vous conter une petite histoire.

Le Marquis.   Vous en avez quelquefois de bonnes, voyons celle-ci.

Le Chevalier.   Il y avait il y a quelques années à Rome un jeune abbé que j'ai beaucoup connu; il était d'une famille assez riche et sa mère voulait absolument en faire un prélat. On lui acheta donc une prélature, et aussitôt qu'il en eut pris l'habit, on lui fit donner une charge de magistrature dans un des tribunaux de Rome qu'on appelle le Buon governo. C'est à peu prés comme le Châtelet de Paris. Le jour qu'il allait prendre possession de sa charge, le hasard fit qu'on devait juger une cause devenue célèbre par des circonstances assez extraordinaires (il s'agissait de la validité d'un testament). Toute la ville en parlait, on attendait avec impatience le jugement de ce tribunal. Il n'est composé que de douze prélats. Dans les affaires graves chaque juge met son avis par écrit et le lit; et c'est assez l'usage à Rome de laisser transpirer l'avis de chacun des juges, on n'en fait pas un mystère comme dans d'autres pays. Or il faut savoir que mon homme était bête.

Le Marquis.   Qui, ce jeune prélat ?

Le Chevalier.   Oui; ce jeune prélat, quoique déjà prélat, était encore une bête, et par conséquent il ne voulait pas le paraître. Il sentit bien qu'à son premier début il fallait briller, que tout le monde parlerait de son voto et qu'il fallait se faire une réputation de perspicacité et de savoir dans cette heureuse circonstance. Ainsi, sans trop hésiter, car il n'allait pas par quatre chemins, il se fit faire un avis par un célèbre avocat, en lui recommandant très-fort qu'on lui donnât du bon à quelque prix que ce fût. Il le demandait bien garni de citations, de passages latins et des meilleurs. L'avocat, honnête homme, fit de son mieux. Justinien, Gratien, la Glose, Accurse et Cujas, tout y fut mis à contribution, et il faut convenir que l'avis qu'il lui donna par écrit était magnifique. On y démontrait clair comme le jour qu'il fallait casser le testament. L'avocat apporte le matin même du jour fatal du jugement cet écrit à Monsignore, qui le reçoit avec transport, remercie, récompense, parcourt deux où trois fois son avis pour pouvoir le lire couramment, le déclame un peu dans sa chambre, le plie, l'empoche, fait atteler sa voiture et s'en va au palais, la tête haute. Il sentait qu'il avait en sa possession de quoi prétendre à l'immortalité. Mais on ne s'avise jamais de tout, et l'on ne peut fuir sa destinée. Son malheur voulut que ce jour, il n'était pas le premier à opiner. Deux prélats opinaient avant lui, et tous les deux (voyez quel désastre) opinerent pour la validité du testament. À ce coup inattendu mon homme fut au désespoir. Il lui vint dans la tête que tous les autres juges opineraient pour la validité, et qu'il resterait seul de son avis. Quelle honte, quelle dérision ! dans toute la ville il sera dit qu'il est resté seul. Cette idée le faisait rougir, pâlir, trembler. Il pestait, il jurait en lui-même. Maudit avocat ! perfide avocat ! il m'a trompé, friponné, je l'ai pourtant bien payé. Le coquin ! il me fait rester seul. Il sentit alors l'inconvénient qu'il y avait à n'avoir qu'un avis. Il se disait : Ah ! que j'ai été étourdi, que m'en aurait-il coûté de commander à la fois les deux avis contraires pour m'en servir dans l'occurence ? un peu d'argent de plus, eh ! qu'importe ? Lorsqu'il s'agit de se faire honneur, il faut savoir le répandre sans épargne. Mais tous ses regrets inutiles retombaient sur son cœur affligé : il n'était plus temps de rien, il fallait se résoudre, l'heure fatale de sa lecture approchait. Cependant que faire ? quel parti prendre ? que devenir ? Il pouvait bien dire en deux mots qu'il était de l'avis des prélats qui l'avaient précédé; mais son avis, ce bel avis, cet avis si cher, que serait-il devenu ? Tout le monde aurait dit qu'il n'avait pas étudié la cause, qu'il n'avait point d'avis, et tout le monde en aurait menti, puisqu'il l'avait dans sa poche. Enfin le désespoir lui donne du courage, et il prend bravement son parti, il tire son papier, il le lit à haute et intelligible voix, avec grâce, avec dignité et sans y rien changer. Seulement lorsqu'il arrive aux mots solemnels de la conclusion au lieu de dire, j'opine pour la cassation, il dit j'opine pour la validité du testament. Le cardinal président du tribunal, qui ne se doutait de rien, croit que c'est une équivoque et reprend à l'instant : Monsignor, vous vous trompez, vous voulez dire pour la cassation ? Pardonnez-moi, votre Excellence, réplique modestement mon prélat, je suis pour la validité. Mais comment donc, répond le cardinal, vous venez de prouver le contraire. Cela ne fait rien, Eminence, je suis pour la validité. Je suis du même avis que ces messieurs qui ont opiné, répète absolument mon homme. Tout le monde se regarde, on s'étonne, on n'ose presque pas en croire ses oreilles. Tous l'interrogent tour à tour. Pourquoi, comment, par quelle raison ? Il répond persévéramment à tous qu'il est pour la validité. Enfin à quelques mots à peine articulés qu'il laissait échapper entre ses dents sur ce qu'il ne voulait pas rester seul de son avis, ni qu'on dit cela dans toute la ville, son voisin, qui les entendit, devina l'énigme et découvrit l'incroyable persuasion qu'il avait fourrée dans sa tête qu'en opinions comme en habits il fallait être mis comme tout le monde.

Le Marquis.   Ah ! chevalier, je vous y prends. Vous savez que vous êtiez véhémentement soupçonné de composer vous-même vos histoires sur-le-champ; pour cette fois j'en suis convaincu. Votre histoire est venue trop à propos. En vérité, aussitôt que vous avez prononcé les mots, Je suis pour l'exportation, j'ai dit en moi-même, qu'est-ce que cela ? Sûrement le Chevalier voit qu'il serait le seul homme d'esprit, le seul homme de bonne compagnie qui fût à présent contre l'exportation; il est tout honteux de rester seul; il prend le parti de suivre le torrent de crainte d'être anathématisé.

Le Chevalier.   Vous ne me croyez donc pas plus d'esprit que n'en avait ce prélat ? Eh bien, je vous assure que l'histoire est vraie et que je l'ai contée exprès pour prévenir vos soupçons. Je n'aurai jamais peur de rester seul de mon avis contre la nature entière. Si, après m'être défié longtemps de ma raison, j'avais la conviction de ma pensée, je ne craindrais pas non plus de la dire, même au risque d'être assourdi par les cris qui s'éleveraient contre moi. Mais la raison qui me fait être en faveur de la liberté de l'exportation n'est pas sûrement l'avantage du coup d'œil qui résulte de l'uniformité, ni le plaisir d'être compté parmi les gens d'esprit, admis dans la bonne compagnie par le seul titre d'exportiste; j'ai d' autres raisons qui m'y engagent.

Le Président au Chevalier.   Si monsieur le Marquis a voulu un moment s'égayer et plaisanter, ne doutez pas qu'il n'ait vu tout aussi bien que moi que, si vous nous avez fait sur la nature des blés une quantité de réflexions que personne n'avait encore daigné méditer ni approfondir, il n'est pas impossible que vous soyez favorable à l'exportation par d'autres raisons qui auront été ou négligées ou trop légérement indiquées par ceux même qui l'ont défendue. De sorte que je ne serais pas étonné de vous voir combattre l'exportation par les raisons qu'on avait employées pour la recommander et la défendre ensuite par les contraires. Ce serait un phénomène bien singulier, mais je m'y attends.

Le Marquis au Président.   Monsieur le Président a la bonté de me prêter des intentions que je n'ai point. Je dis et je soutiens persévéramment que le Chevalier ne s'est déclaré en faveur de l'exportation, que pour être comme tout le monde ou pour nous faire enrager. Laissons-le dire et vous verrez si j'ai raison. Voyons pourquoi vous vous décidez en faveur de l'exportation ?

Le Chevalier.   Primo, parce que si la quantité du produit des blés en France est incertaine, il peut y exister un vrai superflu qu'il est nécessaire ou d'exporter ou de laisser pourrir. 2° parce que, si le véritable objet du gouvernement est la population, et qu'elle se trouve en France au-dessous du possible, ce vide ne se remplacera que dans plusieurs générations. En attendant cette heureuse époque, il faut prendre le parti le plus convenable au moment. La législation doit toujours regarder l'état actuel, jamais le futur, puisqu'on est toujours à temps de varier la loi, quand le changement arrive. 3° parce que si la véritable richesse d'un État doit être attendue du progrès des manufactures, il y a moyen de concilier une exportation modérée et réglée, avec le bas prix de la main d'œuvre. 4° parce que, si le blé par son poids, sa délicatesse, sa corruptibilité, son trafic en hiver, se refuse et répugne pour ainsi dire au commerce, il est pourtant sûr qu'un commerce de blé existe, qu'il fait le principal objet de presque tous les pays pauvres et agricoles, et que, quant à la France, il pourrait être un article de profit qu'il ne convient pas de négliger, quoiqu'on n'en doive pas attendre tout le bien qu'on en a vanté. 5° parce que, si le commerce en gros avec l'étranger tombe de soi-même en monopole, et si le commerce en petit intérieur échappe à la spéculation des honnêtes commerçants, si les achats sont difficiles et criards, si le débit est long, pénible, plein de hasards et de déchets, il est vrai aussi que l'art corrige la nature presqu'en tout, et qu'avec le temps et les soins, il parvient quelquefois à la vaincre et à la dompter tout à fait. 6° parce que si le profit du commerce et de la valeur du blé reste presqu'en entier absorbé par des mains moins chères au gouvernement que celles de l'agriculteur, il est pourtant plus convenable que ces profits aillent dans des mains intermédiaires, que de n'aller à personne, si on laisse pourrir le blé dans les greniers. 7° enfin parce que la propriété et la liberté sont des droits sacrés à l'homme; ils sont les premiers des droits, ils sont en nous, ils constituent notre essence politique comme le corps et l'âme constituent notre physique; excepté les liens qui nous attachent à la société, rien ne doit les troubler. L'intérêt et le dommage d'un tiers appartienent à la justice; l'intérêt et le dommage général appartienent à la politique. Mais lorsque ces deux grandes, puissantes et exigeantes divinités sont apaisées, et que rien ne les blesse plus, rien ne les regarde; l'homme alors entre dans ses droits, il redevient propriétaire et libre, et je ne connais plus d'autre puissance légitime sur la terre qui puisse l'en dépouiller. Ni le caprice d'un despote d'un côté, ni les spéculations d'un métaphysicien de l'autre, ni les cris insensés de la multitude, ni les alarmes mal fondées d'un gouvernement injuste par faiblesse et arbitraire par timidité, n'ont de droits légitimes ni d'excuses valables pour se mêler de nos affaires.

Le Marquis.   Vous voyez si j'avais raison; le Chevalier est d'accord avec tout le monde. J'entends tout le monde bel-esprit. Il dit la même chose que ces messieurs, il parle comme eux, il en est venu enfin aux grands mots, propriété et liberté; c'est la base fondamentale, c'est là qu'on doit en venir à la fin.

Le Président.   Pardonnez-moi, monsieur le Marquis; le Chevalier est bien loin d'être d'accord avec les auteurs que vous avez lus. Voyez-vous les exceptions qu'il a ajoutées aux droits de propriété et de liberté ? L'intérêt d'un tiers et l'intérêt général ? Ces exceptions ne sont pas si petites qu'elles vous le paraissent, elles peuvent le mener fort loin. Quant aux raisons qui lui font adopter l'exportation, je ne le trouve non plus d'accord avec personne. Il annonce que l'exportation ne produira pas ces effets merveilleux qu'on en attendait, mais de bien moindres. Il soutient que le profit en ira dans d'autres mains que dans celles de l'agriculteur; et enfin il veut que l'art s'occuppe à corriger tout ce que la nature oppose au commerce des blés, et tout le mal que recevraient les manufactures d'une liberté d'exportation illimitée et non réfléchie. Rien de tout cela n'a été dit, que je sache. On a persévérement cru qu'on n'avait qu'à faire un édit pour que le commerce, l'exportation, la circulation allassent d'eux-mêmes, sans embarras, sans mauvaises suites; on a même cru qu'il ne fallait aucun art, aucune règle, aucune précaution, et on a constamment soutenu que l'agriculture devait faire le fond de la richesse nationale, et que l'exportation devait faire la base de l'agriculture.

Le Marquis.   J'ai donc tort, je me soumets. Mais à propos, Chevalier, que devint le procès de notre prélat ?

Le Chevalier.   Son malheur fut complet. Tous ceux qui opinèrent après lui furent de l'avis de son avis, et ne furent pas de son avis. Le testamment fut cassé.

Le Marquis.   Ah ! j'en suis bien aise pour l'honneur de l'avocat. A présent si je voulais être méchant, je ferais d'après votre histoire une prophétie qui vous regarderait; mais je n'en ferai rien. Je veux être bon homme et me taire. Je veux vous croire sincèrement persuadé de l'utilité d'une liberté d'exportation telle quelle. Vous conviendrez cependant que vous ne pouvez être grandement engoué de cette exportation, puisque vous ne préférez pas le commerce des denrées à celui des manufactures, et que même dans le commerce des blés vous soutenez que la plus grande partie des profits n'ira pas dans les mains de l'agriculteur.

Le Chevalier.   Je vous l'ai déjà dit, votre impatience est la cause de tous les désastres qui m'arrivent. Vous ne me laissez jamais le temps de finir, et vous vous jetez à l'instant dans des soupçons sans fondement. Si, lorsque nous étions à la neuvième réflexion sur la nature du commerce des blés, vous m'eussiez permis de continuer, je vous en aurais présenté deux autres.

Le Marquis.   Quoi, il y en avait davantage ? Mais, mon Dieu, cela n'aurait donc jamais fini ?

Le Chevalier.   Sans doute, il y en avait deux tellement importantes qu'elles seules auraient suffi pour vous faire chérir l'exportation. Je vous ai dit que soit qu'on regarde le commerce des blés par mer ou par terre, il fallait s'attendre à voir que la plus grande partie du profit qu' il donne n'irait pas dans les mains de l'agriculteur, mais s'arrêterait dans les mains intermédiaires de ceux qui le trafiquent. Mais s'il est vrai en général que la classe d'hommes la plus chère à l'État est la classe productrice, cette règle qu'on a prise pour générale n'est pas sans exception. On a trop peu réfléchi sur ces exceptions, et voilà comment il arrive que je me rencontre dans le même résultat avec les prôneurs de l'exportation. Ils ont fait deux erreurs de calcul et non pas une. S'ils n'en avaient commis qu'une seule, nous ne serions pas d'accord; mais les deux se combattant ensemble et s'entre-détruisant, le résultat est resté le même. Ils ont dit que l'exportation enrichirait les fermiers, et que par consequent il fallait l'établir : première erreur. En prouvant le contraire, j'aurais pu tirer la conséquence contraire. Mais ils ont dit ensuite que toujours et sans exception la classe productrice était celle qui méritait les soins principaux de l'administration : seconde erreur. Je vous ferais en deux mots convenir que, quoiqu'en général leur maxime soit vraie, il y a des classes non productives qui par des circonstances peuvent devenir également chères et utiles, et même qu'il y a des cas où les motifs soit d'une politique intérieure ou d'une politique extérieure les rendent plus importantes à ménager. C'est à leur égard que j'applaudis à l'encouragement de l'exportation.

Le Marquis.   Mais si votre résultat est le même que celui des écrivains, il importe peu par quel chemin vous vous soyez rencontrés; l'un par l'allée royale, l'autre par un chemin raboteux, pourvu qu'on se trouve, qu'importe par où l'on ait passé. Je conviens que vous aurez la gloire d'avoir mieux vu les choses, d'avoir plus finement raisonné, cela sera bon pour vous; mais pour le bien de la chose, cela revient au même.

Le Chevalier.   Pardonnez-moi, ce n'est point ma gloire, ce n'est point un jeu, un effort d'esprit qui m'occupe. Je vous l'ai dit et je ne cesserai jamais de le répéter, une vérité hors de sa place, qu'on rencontre par hasard, n'est bonne à rien, elle est au contraire aussi nuisible que l'erreur. Mon discours va vous en donner une preuve. Commençons par le commerce par mer. Cette excessive lourdeur, ce grand espace qu'occupe le blé dont je vous ai parlé au commencement de mon discours, quel effet produira-t-il ? Il fera absorber par les nolis la plus grande partie du profit. Mais ces nolis à qui vont-ils ? A la classe des matelots. Pour transporter quinze cent mille francs en pierreries, étoffes, porcelaines des Indes, il vous suffit d'un seul vaisseau; mais pour transporter la même valeur en blé, vous n'avez pas assez de quarante bons bâtiments. Donc si vous voulez avoir une marine bonne, nombreuse, florissante, qui aille beaucoup, qui gagne et s'occupe, le blé vaut infiniment mieux que toute autre marchandise. La marinerie n'est pas une classe productive des richesses, je l'avoue : mais vous êtes trop bon Français, trop bon patriote, pour m'obliger à employer un torrent de paroles à vous faire ressouvenir en quelles circonstances on est, combien il est important de l'encourager, jusqu'à quel point les vues d'une politique extérieure le recommandent, pourquoi il faut s'en occuper.

Le Marquis.   Vous m'avez fermé la bouche en deux mots. Vous avez raison.

Le Président.   J'éprouve un effet contraire. Je ne puis m'empêcher de vous interrompre, et de vous rendre justice sur ce que vous avez dit précédemment de la différence qu'il y a entre trouver une vérité suivant toujours les principes exacts d'une bonne logique, et la rencontrer par le bonheur du hasard. Vous êtes favorable à l'exportation, bien d'autres le sont, mais vous venez de nous faire apercevoir que la loi de fixer le commerce et le transport maritime des blés exclusivement aux bâtimens nationaux, est essentielle au bien de la chose. Que dis-je essentielle, elle est tout selon vous, et le seul vrai bien que l'on doive attendre de l'exportation. Or, personne ne s'en était douté. Il est vrai qu'elle se trouve dans l'édit; mais il faut avouer qu'on la doit toute entière à la sagesse du gouvernement, et nullement aux lumières des écrivains. Jamais ils ne l'ont ni proposée, ni insinuée, ni ils n'ont parlé pour elle. On la regarde même à cette heure comme une œuvre de surérogation qu'on s'est proposé d'ajouter à la liberté. Personne n'en sent l'importance essentielle, on se contente d'en remercier le gouvernement comme d'un bienfait de plus.

Le Marquis.   Qu'appellez-vous remercier ? On le boude, on lui fait la moue, on est fâché. J'ai vu, entendu une infinité d'exportistes qui, lorsque cette restriction des seuls bâtiments nationaux parut, murmuraient tout bas, secouaient la tête, et répétaient toujours : La liberté n'est pas entière; il faudra voir, peut-être avec le temps nos écrits, nos lumières, nos lanternes répareront tout cela, la liberté sera immense, illimitée, délicieuse. S'ils ne criaient pas tout haut, c'était par un effet de la joie de tout ce qu'ils avaient obtenu; ils disaient qu'il fallait céder un moment, accorder quelque chose aux anciens préjugés; mais qu'on en reviendrait à la fin, et que lorsque tous les bâtiments de toutes les nations viendraient charger nos blés, alors nous serions au comble du bonheur.

Le Président.   Est-il possible qu'ils aient été jusque là ?

Le Chevalier.   Oui, Monsieur le Président, n'en doutez pas, j'en suis témoin aussi. Non seulement je n'en ai rencontré aucun qui rendît la justice due à la sagesse de cet essentiel règlement, mais j'ai vu qu'ils hésitaient, ils gobemouchaient encore par des ha, ha… Mais oui… Il faut voir… Peut-être enfin… Tant les principes de la matière qu'ils avaient si savamment traitée leur étaient inconnus. Je levais les mains au ciel et je disais : Pater, ignosce illis, quia nesciunt quid dicunt. Dieu leur pardonnera, car ils ne savent ce qu'ils disent. Au reste, écrivez en lettres capitales sur la porte du commerce des blés : Le profit est à celui qui le transporte. Tout est absorbé par les risques et les peines de l'achat, du transport, du débit dans ce commerce, et voyez combien cette vérité est grande, importante et sûre. La Pologne, la Turquie, la Barbarie, la Sicile ont de tout temps vendu des blés à l'étranger, mais parce qu'ils en ont laissé faire le transport aux bâtiments des autres nations, jamais ils n'ont pu former une marine; le pays est resté pauvre, misérable, et ce qui est plus remarquable, mais qui ne m'étonne point, toujours le blé y est resté à un très-bas prix, le pays sans argent, sans circulation, le cultivateur dans l'indigence. Et puisque nous y sommes, je vous dirai enfin la véritable raison des avantages que l'Angleterre a retirés de l'exportation libre, et même récompensée. L'Angleterre est le seul pays qui, jusqu'à l'époque de l'édit de 64, ait permis le commerce des blés, avec la restriction des seuls bâtiments nationaux, car je regarde comme restriction que le bénéfice n'ait été accordé qu'aux seuls bâtiments anglais. L'effet n'a pas été l'encouragement direct et immédiat de la culture, comme les ignorants le croient, mais l'encouragement de la marine. Cette marine devenue florissante a donné le branle et le mouvement à tout. Les manufactures ont prospéré, de là l'agriculture s'est étendue et améliorée. L'agriculture étant la base de tout, reçoit toutes les impressions; ainsi il ne faut pas s'inquiéter pour elle. Augmentez, enrichissez, faites prospérer toutes les autres choses et soyez tranquille. Lorsque l'agriculteur trouvera beaucoup de consommateurs, et des consommateurs riches, il est impossible qu'il ne vende bien ses denrées. Voulez-vous voir encore plus clairement la vérité de cela, voyez la Hollande, la république de Gênes, et d'autres villes commerçantes; elles n'ont point de blés de leur produit, mais parce qu'elles en font le transport de nation à nation, elles ont une belle marine, un peuple heureux, riche, et même toute la culture dont leur sol est susceptible, poussée au dernier point de l'art et de l'industrie. De sorte qu'il est très-vrai que le commerce du blé de Morée ou de Sicile fait fleurir sur les montagnes de la rivière de Gênes les oliviers, les orangers, les mûriers. Le commerce des blés de Pologne fait fleurir les tulipes en Hollande, pendant que ce même blé ne fait rien fleurir, ni sur les bords de la Vistule, ni sur les plaines de Sparte et d'Agrigente. Après ce que je viens de vous dire sur l'Angleterre, j'espère que vous me tiendrez quitte du discours que je vous en avais promis.

Le Marquis.   Je ne dis plus mot, et si vous aviez parlé plutôt, mon importunité aurait cessé à l'instant. Pourquoi ne nous avez-vous pas dit cette raison auparavant ?

Le Chevalier.   Ah ! Vous êtes injuste; trouvez-vous que j'eusse pu la dire plutôt ? Vous avais-je conduit par la suite du raisonnement au point qu'il fallait pour la dire et pour vous en convaincre plutôt ? N'aurais-je pas embrouillé vos idées, et gâté tout ?

Le Président.   Vous avez bien raison.

Le Chevalier.   A présent qu'il en est temps, je veux que vous fassiez attention que, lorsque la liberté de l'exportation a été établie en Angleterre, l'Angleterre avait une marine bien inférieure à l'actuelle. La marine est le tout pour cette nation d'insulaires. Il fallait tout sacrifier, tout subordonner à cet objet capital. Le blé, comme je viens de vous le dire, est par son volume ce qui occupe le plus de bâtiments, et en outre l'Angleterre n'a point d'autre produit du sol à exporter, ni vins, ni huiles, ni fruits d'aucune espèce. Ainsi défendre la sortie des blés et anéantir sa marine était alors la même chose pour elle. Son état actuel est bien différent. Cette marine est faite, elle est immense, elle enveloppe la terre et couvre la mer de ses vaisseaux. Il y aura moins de risque et de mal à présent à changer en partie leur systême des blés; et s'ils s'avisent de retrancher le prix d'encouragement, ils ne seront pas ruinés pour cela. Je crois au contraire qu'ils y gagneront.

Le Marquis.   C'est leur affaire. Moi je ne me mêle pas des Anglais. Si je vous les ai cités, c'est parce que je les trouvais prônés, vantés à tout bout de champ par les écrivains que j'avais lus. Au reste, je vous les abandonne et de très-bon cœur, car au fond je ne m'en soucie pas beaucoup. Ce sont de braves gens, fermes, courageux. Je les estime, je ne dis pas le contraire : mais ils sont trop tristes pour moi. Avec leur spléen ils me donnent des vapeurs.

Le Président.   Le Marquis vous abandonne les Anglais, je les retiens encore un moment. Je ne vois pas assez clairement pourquoi un commerce de denrées était nécessaire aux Anglais pour fonder et pour encourager leur marine. Est-ce que les manufactures seules n'auraient pas suffi par leur transport à produire cet effet ?

Le Chevalier.   Je me souviens d'avoir dit cela au Marquis, mais vous n'étiez pas encore des nôtres; ainsi il faudra que je me répète. Les grands commerces portent en croupe les petits. Je vais vous expliquer cela. Pour résister aux tempêtes et faire une heureuse navigation, un gros bâtiment vaut mieux qu'un petit. Il faut donc le remplir, ce grand bâtiment, si on ne veut pas perdre l'avantage de la capacité qu'il a. Les effets précieux, les produits des manufactures occupent très-peu de place. De quoi remplir le reste ? Alors les denrées, les marchandises d'un grand volume et de peu de valeur viennent à propos pour faire la charge du bâtiment. Cette charge est pour ainsi dire une espece de lest. Il n'est pas nécessaire qu'elle donne un grand profit, il suffit qu'elle puisse payer le nolis, et le transport des ouvrages manufacturés est alors pour rien. Par exemple, voyez la cargaison d'un vaisseau de registre qui vient de l'Amérique à Cadix. Vous commencez par y voir une quantité prodigieuse de cuirs en poil. Croyez-vous qu'il y ait un énorme profit et qui vaille la peine d'un transport d'un monde à l'autre dans ces cuirs ? Non assurément. Mais voyez le reste de la cargaison, vous trouverez que le vaisseau porte deux cent mille piastres pour le compte du commerce. Ces piastres n' occupaient que cinq ou six caisses dans la poupe. Les cuirs remplissaient le reste du navire. Pour peu que les cuirs donnent du profit, c'est autant de gagné, car le véritable objet de l'expédition, c'étaient les piastres. Mais, direz-vous, pourquoi se servir d'un si gros bâtiment ? C' est qu'on n'expose deux cent mille piastres que sur un bâtiment qui ait au moins cent hommes d'équipage, qui puissent se battre et résister contre un écumeur de mer, qui enfin par le nombre de l'équipage, par sa force et à mille autres égards puisse braver les risques des élémens et des hommes. Ce que j'ai dit des matieres précieuses, vous le direz de même des manufactures. Un horloger anglais, un marchand en ouvrage d'acier ne peut pas charger un vaisseau de montres et de chaînes de montres. Mais il trouve un bâtiment qui va chargé de blé à Lisbonne. Le capitaine est son ami, il lui glisse dans la poupe une caisse de ces manufactures. Cette caisse vaudra peut-être plus que toute sa charge de blé; mais elle tient très-peu de place, le transport ainsi n'en coûte rien; il se fait avec sûreté, car le bâtiment est fort et bien équipé, et ce n'est pas tout. Ces manufactures peuvent entrer en contrebande; ce vaisseau étant chargé de blé, dans la déclaration que le capitaine en fait, on cache souvent et on esquive tant qu'on peut celle des pacotilles. Si la charge principale n' existait pas, il faudrait les déclarer aux douanes; car enfin pourquoi viendrait ce bâtiment, s'il ne déclarait rien ? Est-ce pour se promener ? La facilité de verser la contrebande doit aujourd'hui entrer pour beaucoup dans les considérations sur les finances et sur le commerce des nations, car toutes les nations sont d'accord à présent qu'il faut encourager ses manufactures et décourager les manufactures étrangeres, et toutes à peu près s'y sont prises de la même façon, par de grands impôts ou par des défenses absolues contre tout ce qui est étranger, parce que, comme disent vos écrivains, tout le monde commence aujourd'hui à s'éclairer.

Le Président.   Vous dites cela d'un certain air ironique et moqueur qui me fait croire que ce n'est pas votre avis. Est-ce que vous ne trouvez pas cette théorie bonne ? ne croyez-vous pas ces impôts et ces défenses utiles ?

Le Chevalier.   Il serait trop long peut-être de vous dire pourquoi je ris, et cela n'aurait rien de commun avec le discours que nous faisons; en deux mots, je vous dirai que le moyen en général d'encourager ces manufactures ne me paraît pas être celui de défendre toutes celles qui sont étrangères, comme tous les raisonneurs le proposent. Cette défense ne me paraît bonne qu'à laisser une nation dans un état de rudesse et de grossièreté, sans goût ni pour les siennes ni pour les étrangères. Mais quoiqu'il en soit de mon idée, dont nous causerons une autre fois, vous devez avoir aperçu clairement que la sortie d'une denrée d'un aussi grand volume que le blé doit occuper et mettre en activité la marine d'un État, et qu'une marine agissante favorisera ensuite les transports, le débit, les recherches et la mode de toutes les manufactures. Au milieu de tant de désagréments et de désavantages qu'a le commerce des blés, ceci est le seul avantage considérable qu'il ait; il y en a un autre qui n'est pas à beaucoup près aussi considérable, mais qui l'est pourtant et que je ne veux pas négliger de vous dire.

Le Président.   Lequel ?

Le Chevalier.   Si le transport des blés par mer occupe (comme nous avons déja dit) la classe très-importante pour l'État, des matelots; le transport par terre et toute la main-d'œuvre qu'il exige pour le conserver ou le consommer, occupent une autre classe d'hommes qu'il importe de ne pas oublier, d'autant plus qu'il y a à tout moment du risque à la négliger.

Le Président.   Je n'entends pas de quelle classe vous voulez parler ?

Le Chevalier.   J'entends de cette classe d'hommes la dernière de toutes, et tellement la dernière qu'elle fait presque la nuance, entre l'homme et la bête de charge. Je parle de cette classe d'hommes, rebut des villes et des campagnes, qui ont substitué leurs épaules à leur tête, et qui n'ont que la force des muscles pour tout talent et pour tout métier. Ces hommes (ceux de notre espèce qui boivent le plus et raisonnent le moins) occupent et inondent les ports, les quais, les halles et offrent l'emploi de leurs forces pour le gain le plus mesquin. Souvent usurpateurs des droits sacrés du fouet, ils deviennent charretiers et rouliers; et comme l'usurpation conduit naturellement à la cruauté de la tyrannie, ils battent impitoyablement ces malheureuses bêtes, d'autant plus malheureuses qu'elles ne peuvent pas parler et leur dire comme disait le jeune Corradin à Charles d'Anjou, lorsqu'il le fit décapiter : An ne nescis quod par in parem non habet imperium ? ne sais tu pas qu'un égal n'a pas de droit sur ses égaux ? Or le commerce des blés fournit beaucoup d'emploi et procure de quoi vivre à ces hommes, soit dans les transports, soit pour le chargement ou le déchargement, soit enfin pour le remuer dans les magasins. Il importe beaucoup de les tenir occupés et contents; car, ne vous y trompez pas, ils sont les seuls auteurs de toutes les émeutes, ils ont leur gosier pour arme offensive, et leur stupidité pour arme défensive; et avec ces armes qui ne feraient aucune peur à un tyran, ils sont très à craindre pour un bon prince; ils peuvent blesser et ternir la gloire du plus vertueux gouvernement.

Le Marquis.   Quoi ! vous croyez qu'une vile canaille de faquins comme ça ferait peur à un souverain ?

Le Chevalier.   S'ils font peur ? ils font bien pis, ils font pitié. Une armée d'ennemis belliqueux ne fait pas peur à un souverain courageux et aimé de ses sujets; il y a ou gloire ou profit à les combattre. Mais contre une troupe ou pour mieux dire, un troupeau de ces malheureux, il n'y a ni gloire ni profit. Que voulez-vous leur faire ? les vaincre ? Ils sont poltrons. Les tuer ? Ils sont innocents. Les persuader ? Ils sont stupides. Les laisser faire ? Ils sont forcénés. Il faut les employer, les faire gagner, les laisser dispersés; et de ces mêmes gosiers toujours arrosés, toujours altérés les faire boire et crier Vive le Roi !

Le Marquis.   Et vous croyez qu'en occupant ces gens-là ?…

Le Chevalier.   Oui, soyez-en sûr. Si les forts des halles sont contents, il n'arrivera aucune tache ni aucun désastre à l'administration. Soyez persuadé de cette théorie que je vais vous dire. Les grands conspirent et se révoltent; les bourgeois se plaignent et restent dans le célibat. Les paysans et les artisants se désespèrent et s'en vont; les portefaix s'ameutent. Cela ne change jamais, et jamais une de ces classes ne prend les usages et l'instinct de l'autre, excepté le cas de persécution en fait de religion, dans lequel seul toutes les classes sont disposées à se révolter, les grands et les puissants plus promptement, parce qu'ils sont toujours les plus persuadés; les bourgeois et la populace plus difficilement, parce qu'ils ont toujours une moindre dose de religion. Mais ceci n'appartient point à notre discours. Pour y revenir, ce que je vous dis est si vrai que la raison pour laquelle, dans les disettes et même dans les grandes famines, les tumultes sont très-rares, comme on en a fait l'expérience dernièrement en Italie, n'est autre que l'emploi, l'occupation et le profit que cette populace trouve dans ces circonstances par le commerce forcé et les provisions pressées qu'il faut faire; ils gagnent, ils sont tranquilles; et quoique le bourgeois souffre beaucoup, vous verrez plutôt des hommes tomber d'inanition, que d'entendre pousser un seul cri dans une ville.

Le Marquis.   Ainsi donc, Chevalier, sans nous étendre davantage sur ce propos, vous êtes tout de bon en faveur de l'exportation ?

Le Chevalier.   Oui vraiment.

Le Marquis.   Il faudra vous croire, puisque vous le dites persévéramment et sérieusement; mais êtes-vous en faveur de l'édit de 64 ? En êtes-vous content ? L'approuvez-vous d'un bout jusqu'à l'autre ?

Le Chevalier.   Il est trop tard pour répondre à cette question; il faut que je m'en aille, et dans trois ou quatre jours je vous satisferai pleinement là-dessus.

Le Marquis.   Quoi vous ne nous restez pas ? Ma femme se fâchera, je vous en avertis.

Le Chevalier.   Je réparerai mes torts une autre fois.

Le Marquis.   Monsieur le Président, nous faites-vous l'honneur de souper avec nous ?

Le Président.   J'aurai cet honneur-là.

Le Marquis.   Passons donc dans l'autre appartement. Adieu, Chevalier.

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