Quant à ceux qu’on auroit lieu de croire plus éclairés, & qui néantmoins crient avec les autres ; ce sont des ames foibles que le torrent entraîne ; ce sont des esprits politiques que l’intérêt d’un nom, d’un titre ou d’un caractère souléve contre leurs propres lumiéres. Ils veulent conserver sur le reste des hommes une puissance que différens hazards ont établie sur l’imbécillité & sur l’ignorance.
Nicolas-Antoine Boulanger.

 

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Histoire Naturelle des Minéraux – Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon


Inhoudstafel - Table des matières - Table of content

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Notice sur la présente édition de l’Histoire Naturelle des Minéraux.

La transcription, encore en cours, de ce texte est réalisée sur base de deux éditions :

  • Une édition en images, de l’édition de Paris, Impr. royale, 1783. (1 à 557 p. - I à XL) présente sur le site Gallica de la BNF.
  • Une édition en mode texte du Tome 1 de l’Histoire Naturelle des Minéraux présente sur le site Buffon @ web créé et édité sous la direction de Pietro Corsi et Thierry Hoquet.

Le texte a été reformaté pour se rapprocher autant que possible de l'édition originale.

Transcription © 2007 Marquis & Holbach Vereniging under the terms of the GNU Free Documentation License.

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De la Figuration des Minéraux

De la Figuration des Minéraux

COMME l’ordre de nos idées doit être ici le même que celui de la ſucceſſion des temps, & que le temps ne peut nous être repréſenté que par le mouvement & par ſes effets, c’eſt-à-dire, par la ſucceſſion des opérations de la Nature ; nous la conſidérerons d’abord dans les grandes maſſes qui ſont les réſultats de ſes premiers & grands travaux ſur le Globe terreſtre ; après quoi nous eſſaierons de la ſuivre dans ſes procédés particuliers, & tâcherons de ſaiſir la combinaiſon des moyens qu’elle emploie pour former les petits volumes de ces matières précieuſes, dont elle paroît d’autant plus avare qu’elles ſont en apparence plus pures & plus ſimples : & quoiqu’en général les ſubſtances & leurs formes ſoient ſi différentes qu’elles paroiſſent être variées à l’infini, nous eſpérons qu’en ſuivant de près la marche de la Nature en mouvement, dont nous avons déjà tracé les plus grands pas dans ſes époques, nous ne pourrons nous égarer que quand la lumière nous manquera, faute de connoiſſances acquiſes par l’expérience encore trop courte des ſiècles qui nous ont précédés.

Diviſons, comme l’a fait la Nature, en trois grandes claſſes toutes les matières brutes & minérales qui compoſent le globe de la Terre ; & d’abord conſidérons-les une à une, en les combinant enſuite deux à deux, & enfin en les réuniſſant enſemble toutes trois.

La première claſſe embraſſe les matières qui, ayant été produites par le feu primitif, n’ont point changé de nature, & dont les grandes maſſes ſont celles de la roche intérieure du globe & des éminences qui forment les appendices extérieurs de cette roche, & qui, comme elle, ſont ſolides & vitreuſes : on doit donc y comprendre le roc vif, les quartz, les jaſpes, le feld-ſpath, les ſchorls, les micas, les grès, les porphyres, les granits, & toutes les pierres de première, & même de ſeconde formation qui ne ſont pas calcinables, & encore les ſables vitreux, les argiles, les ſchiſtes, les ardoiſes, & toutes les autres matières provenant de la décompoſition & des débris des matières primitives que l’eau aura délayées, diſſoutes ou dénaturées.

La ſeconde claſſe comprend les matières qui ont ſubi une ſeconde action du feu, & qui ont été frappées par les foudres de l’électricité ſouterraine, ou fondues par le feu des volcans dont les groſſes maſſes ſont les laves, les baſaltes, les pierres ponces, les pouzzolanes & les autres matières volcaniques, qui nous préſentent en petit des produits aſſez ſemblables à ceux de l’action du feu primitif ; & ces deux claſſes ſont celles de la Nature brute, car toutes les matières qu’elles contiennent, ne portent que peu ou point de traces d’organiſation.

La troiſième claſſe contient les ſubſtances calcinables, les terres végétales, & toutes les matières formées du détriment & des dépouilles des animaux & des végétaux, par l’action ou l’intermède de l’eau, dont les grandes maſſes ſont les rochers & les bancs des marbres, des pierres calcaires, des craies, des plâtres, & la couche univerſelle de terre végétale, qui couvre la ſurface du globe, ainſi que les couches particulières de tourbes, de bois foſſiles & de charbons de terre qui ſe trouvent dans ſon intérieur.

C’eſt ſur-tout dans cette troiſième claſſe que ſe voient tous les degrés & toutes les nuances qui rempliſſent l’intervalle entre la matière brute & les ſubſtances organiſées ; & cette matière intermédiaire, pour ainſi dire mi-partie de brut & d’organique, ſert également aux productions de la Nature active dans les deux empires de la vie & de la mort : car comme la terre végétale & toutes les ſubſtances calcinables, contiennent beaucoup plus de parties organiques que les autres matières produites ou dénaturées par le feu, ces parties organiques toujours actives, ont fait de fortes impreſſions ſur la matière brute & paſſive, elles en ont travaillé toutes les ſurfaces & quelquefois pénétré l’épaiſſeur ; l’eau développe, délaie, entraîne & dépoſe ces élémens organiques ſur les matières brutes : auſſi la plupart des minéraux figurés, ne doivent leurs différentes formes qu’au mélange & aux combinaiſons de cette matière active avec l’eau qui lui ſert de véhicule. Les productions de la Nature organiſée qui, dans l’état de vie & de végétation, repréſentent ſa force & font l’ornement de la terre, ſont encore, après la mort, ce qu’il y a de plus noble dans la Nature brute : les détrimens des animaux & des végétaux conſervent des molécules organiques actives, qui communiquent à cette matière paſſive, les premiers traits de l’organiſation en lui donnant la forme extérieure. Tout minéral figuré a été travaillé par ces molécules organiques, provenant du détriment des êtres organiſés, ou par les premières molécules organiques exiſtantes avant leur formation ; ainſi les minéraux figurés tiennent tous de près ou de loin à la Nature organiſée ; & il n’y a de matières entièrement brutes que celles qui ne portent aucun trait de figuration ; car l’organiſation a, comme toute autre qualité de la matière, ſes degrés & ſes nuances dont les caractères les plus généraux, les plus diſtincts, & les réſultats les plus évidens, ſont la vie dans les animaux, la végétation dans les plantes & la figuration dans les minéraux.

Le grand & premier inſtrument avec lequel la Nature opère toutes ſes merveilles, eſt cette force univerſelle, conſtante & pénétrante dont elle anime chaque atome de matière en leur imprimant une tendance mutuelle à ſe rapprocher & s’unir : ſon autre grand moyen eſt la chaleur, & cette ſeconde force tend à ſéparer tout ce que la première a réuni ; néanmoins elle lui eſt ſubordonnée, car l’élément du feu, comme toute autre matière, eſt ſoumis à la puiſſance générale de la force attractive : celle-ci eſt d’ailleurs également répartie dans les ſubſtances organiſées comme dans les matières brutes ; elle eſt toujours proportionnelle à la maſſe, toujours préſente, ſans ceſſe active, elle peut travailler la matière dans les trois dimenſions à la fois, dès qu’elle eſt aidée de la chaleur ; parce qu’il n’y a pas un point qu’elle ne pénètre à tout inſtant, & que par conſéquent la chaleur ne puiſſe étendre & développer, dès qu’elle ſe trouve dans la proportion qu’exige l’état des matières ſur leſquelles elle opère : ainſi par la combinaiſon de ces deux forces actives, la matière ductile, pénétrée & travaillée dans tous ſes points, & par conſéquent dans les trois dimenſions à la fois, prend la forme d’un germe organiſé, qui bientôt deviendra vivant ou végétant par la continuité de ſon développement & de ſon extenſion proportionnelle en longueur, largeur & profondeur. Mais ſi ces deux forces pénétrantes & productrices, l’attraction & la chaleur, au lieu d’agir ſur des ſubſtances molles & ductiles, viennent à s’exercer ſur des matières ſèches & dures qui leur oppoſent trop de réſiſtance, alors elles ne peuvent agir que ſur la ſurface, ſans pénétrer l’intérieur de cette matière trop dure ; elles ne pourront donc malgré toute leur activité la travailler que dans deux dimenſions au lieu de trois, en traçant à ſa ſuperficie quelques linéamens ; & cette matière n’étant travaillée qu’à la ſurface ne pourra prendre d’autre forme que celle d’un minéral figuré. La Nature opère ici comme l’art de l’homme, il ne peut que tracer des figures & former des ſurfaces ; mais dans ce genre même de travail, le ſeul où nous puiſſions l’imiter, elle nous eſt encore ſi ſupérieure qu’aucun de nos ouvrages ne peut approcher des ſiens.

Le germe de l’animal ou du végétal étant formé par la réunion des molécules organiques avec une petite portion de matière ductile, ce moule intérieur une fois donné & bientôt développé par la nutrition, ſuffit pour communiquer ſon empreinte, & rendre ſa même forme à perpétuité, par toutes les voies de la reproduction & de la génération ; au lieu que dans le minéral, il n’y a point de germe, point de moule intérieur capable de ſe développer par la nutrition, ni de tranſmettre ſa forme par la reproduction.

Les animaux & les végétaux, ſe reproduiſant également par eux-mêmes, doivent être conſidérés ici comme des êtres ſemblables pour le fond & les moyens d’organiſation ; les minéraux qui ne peuvent ſe reproduire par eux-mêmes, & qui néanmoins ſe produiſent toujours ſous la même forme, en diffèrent par l’origine & par leur ſtructure dans laquelle il n’y a que des traces ſuperficielles d’organiſation ; mais pour bien ſaiſir cette différence originelle, on doit ſe rappeler [a] que pour former un moule d’animal ou de végétal capable de ſe reproduire, il faut que la Nature travaille la matière dans les trois dimenſions à la fois, & que la chaleur y diſtribue les molécules organiques dans les mêmes proportions, afin que la nutrition & l’accroiſſement ſuivent cette pénétration intime ; & qu’enfin la reproduction puiſſe s’opérer par le ſuperflu de ces molécules organiques, renvoyées de toutes les parties du corps organiſé lorſque ſon accroiſſement eſt complet : or dans le minéral, cette dernière opération qui eſt le ſuprême effort de la Nature, ne ſe fait ni ne tend à ſe faire ; il n’y a point de molécules organiques ſuperflues qui puiſſent être renvoyées pour la reproduction ; l’opération qui la précède, c’eſt-à-dire celle de la nutrition, s’exerce dans certains corps organiſés qui ne ſe reproduiſent pas, & qui ne ſont produits eux-mêmes que par une génération ſpontanée : mais cette ſeconde opération eſt encore ſupprimée dans le minéral ; il ne ſe nourrit ni n’accroît par cette intus-ſuſception qui, dans tous les êtres organiſés, étend & développe leurs trois dimenſions à la fois en égale proportion ; ſa ſeule manière de croître eſt une augmentation de volume par la juxta-poſition ſucceſſive de ſes parties conſtituantes, qui toutes n’étant travaillées que ſur deux dimenſions, c’eſt-à-dire en longueur & en largeur, ne peuvent prendre d’autre forme que celle de petites lames infiniment minces & de figures ſemblables ou différentes, & ces lames figurées, ſuperpoſées & réunies, compoſent par leur agrégation, un volume plus ou moins grand & figuré de même. Ainſi dans chaque ſorte de minéral figuré, les parties conſtituantes, quoique exceſſivement minces, ont une figure déterminée qui borne le plan de leur ſurface, & leur eſt propre & particulière ; & comme les figures peuvent varier à l’infini, la diverſité des minéraux eſt auſſi grande que le nombre de ces variétés de figure.

Cette figuration dans chaque lame mince, eſt un trait, un vrai linéament d’organiſation qui, dans les parties conſtituantes de chaque minéral, ne peut être tracé que par l’impreſſion des élémens organiques ; & en effet, la Nature qui travaille ſi ſouvent la matière dans les trois dimenſions à la fois, ne doit-elle pas opérer encore plus ſouvent en n’agiſſant que dans deux dimenſions, & en n’employant à ce dernier travail qu’un petit nombre de molécules organiques, qui ſe trouvant alors ſurchargées de la matière brute, ne peuvent en arranger que les parties ſuperficielles, ſans en pénétrer l’intérieur pour en diſpoſer le fond, & par conſéquent, ſans pouvoir animer cette maſſe minérale d’une vie animale ou végétative ? & quoique ce travail ſoit beaucoup plus ſimple que le premier, & que dans le réel il ſoit plus aiſé d’effleurer la matière dans deux dimenſions que de la braſſer dans toutes trois à la fois, la Nature emploie néanmoins les mêmes moyens & les mêmes agens ; la force pénétrante de l’attraction jointe à celle de la chaleur produiſent les molécules organiques, & donnent le mouvement à la matière brute en la déterminant à telle ou telle forme, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur lorſqu’elle eſt travaillée dans les trois dimenſions, & c’eſt de cette manière que ſe ſont formés les germes des végétaux & des animaux ; mais dans les minéraux chaque petite lame infiniment mince, n’étant travaillée que dans deux dimenſions, par un plus ou moins grand nombre d’élémens organiques, elle ne peut recevoir qu’autour de ſa ſurface une figuration plus ou moins régulière, & l’on ne peut nier que cette figuration ne ſoit un premier trait d’organiſation ; c’eſt auſſi le ſeul qui ſe trouve dans les minéraux : or cette figure une fois donnée à chaque lame mince, à chaque atome du minéral, tous ceux qui l’ont reçue ſe réuniſſent par la force de leur affinité reſpective, laquelle, comme je l’ai dit [b], dépend ici plus de la figure que de la maſſe ; & bientôt ces atomes en petites lames minces, tous figurés de même, compoſent un volume ſenſible & de même figure ; les priſmes du criſtal, les rhombes des ſpaths calcaires, les cubes du ſel marin, les aiguilles du nitre, &c. & toutes les figures anguleuſes, régulières ou irrégulières des minéraux, ſont tracées par le mouvement des molécules organiques, & particulièrement par les molécules qui proviennent du réſidu des animaux & végétaux dans les matières calcaires, & dans celles de la couche univerſelle de terre végétale qui couvre la ſuperficie du globe ; c’eſt donc à ces matières mêlées d’organique & de brut, que l’on doit rapporter l’origine primitive des minéraux figurés.

Ainſi toute décompoſition, tout détriment de matière animale ou végétale, ſert non-ſeulement à la nutrition, au développement & à la reproduction des êtres organiſés ; mais cette même matière active opère encore comme cauſe efficiente la figuration des minéraux ; elle ſeule par ſon activité différemment dirigée, ſuivant les réſiſtances de la matière inerte, peut donner la figure aux parties conſtituantes de chaque minéral, & il ne faut qu’un très-petit nombre de molécules organiques pour imprimer cette trace ſuperficielle d’organiſation dans le minéral, dont elles ne peuvent travailler l’intérieur ; & c’eſt par cette raiſon que ces corps étant toujours bruts dans leur ſubſtance, ils ne peuvent croître par la nutrition comme les êtres organiſés, dont l’intérieur eſt actif dans tous les points de la maſſe, & qu’ils n’ont que la faculté d’augmenter de volume par une ſimple agrégation ſuperficielle de leurs parties.

Quoique cette théorie, ſur la figuration des minéraux, ſoit plus ſimple d’un degré que celle de l’organiſation des animaux & des végétaux, puiſque la Nature ne travaille ici que dans deux dimenſions au lieu de trois ; & quoique cette idée ne ſoit qu’une extenſion ou même une conſéquence de mes vues ſur la nutrition, le développement & la reproduction des êtres, je ne m’attends pas à la voir univerſellement accueillie ni même adoptée de ſitôt par le plus grand nombre. J’ai reconnu que les gens peu accoutumés aux idées abſtraites, ont peine à concevoir les moules intérieurs & le travail de la Nature ſur la matière dans les trois dimenſions à la fois ; dès-lors ils ne concevront pas mieux qu’elle ne travaille que dans deux dimenſions pour figurer les minéraux : cependant rien ne me paroît plus clair, pourvu qu’on ne borne pas ſes idées à celles que nous préſentent nos moules artificiels ; tous ne ſont qu’extérieurs & ne peuvent que figurer des ſurfaces, c’eſt-à-dire, opérer ſur deux dimenſions ; mais l’exiſtence du moule intérieur & ſon extenſion, c’eſt-à-dire, ce travail de la Nature dans les trois dimenſions à la fois, ſont démontrées par le développement de tous les germes dans les végétaux, de tous les embryons dans les animaux, puiſque toutes leurs parties, ſoit extérieures, ſoit intérieures, croiſſent proportionnellement, ce qui ne peut ſe faire que par l’augmentation du volume de leur corps dans les trois dimenſions à la fois : ceci n’eſt donc point un ſyſtème idéal fondé ſur des ſuppoſitions hypothétiques, mais un fait conſtant démontré par un effet général, toujours exiſtant, & à chaque inſtant renouvelé dans la Nature entière ; tout ce qu’il y a de nouveau dans cette grande vue, c’eſt d’avoir aperçu, qu’ayant à ſa diſpoſition la force pénétrante de l’attraction & celle de la chaleur, la Nature peut travailler l’intérieur des corps & braſſer la matière dans les trois dimenſions à la fois, pour faire croître les êtres organiſés, ſans que leur forme s’altère en prenant trop ou trop peu d’extenſion dans chaque dimenſion : un homme, un animal, un arbre, une plante, en un mot tous les corps organiſés ſont autant de moules intérieurs dont toutes les parties croiſſent proportionnellement, & par conſéquent s’étendent dans les trois dimenſions à la fois ; ſans cela l’adulte ne reſſembleroit pas à l’enfant, & la forme de tous les êtres ſe corromproit dans leur accroiſſement : car en ſuppoſant que la Nature manquât totalement d’agir dans l’une des trois dimenſions, l’être organiſé ſeroit bientôt, non-ſeulement défiguré, mais détruit, puiſque ſon corps ceſſeroit de croître à l’intérieur par la nutrition, & dès-lors le ſolide réduit à la ſurface ne pourroit augmenter que par l’application ſucceſſive des ſurfaces les unes contre les autres, & par conſéquent d’animal ou végétal il deviendroit minéral, dont effectivement la compoſition ſe fait par la ſuperpoſition de petites lames preſque infiniment minces, qui n’ont été travaillées que ſur les deux dimenſions de leur ſurface en longueur & en largeur ; au lieu que les germes des animaux & des végétaux ont été travaillés, non-ſeulement en longueur & en largeur, mais encore dans tous les points de l’épaiſſeur qui fait la troiſième dimenſion ; en ſorte qu’il n’augmente pas par agrégation comme le minéral, mais par la nutrition, c’eſt-à-dire, par la pénétration de la nourriture dans toutes les parties de ſon intérieur, & c’eſt par cette intus-ſuſception de la nourriture que l’animal & le végétal ſe développent & prennent leur accroiſſement ſans changer de forme.

On a cherché à reconnoître & diſtinguer les minéraux par le réſultat de l’agrégation ou criſtalliſation de leurs particules ; toutes les fois qu’on diſſout une matière, ſoit par l’eau, ſoit par le feu & qu’on la réduit à l’homogénéité, elle ne manque pas de ſe criſtalliſer, pourvu qu’on tienne cette matière diſſoute aſſez long-temps en repos pour que les particules ſimilaires & déjà figurées puiſſent exercer leur force d’affinité, s’attirer réciproquement, ſe joindre & ſe réunir. Notre Art peut imiter ici la Nature dans tous les cas où il ne faut pas trop de temps comme pour la criſtalliſation des ſels, des métaux & de quelques autres minéraux ; mais quoique la ſubſtance du temps ne ſoit pas matérielle, néanmoins le temps entre comme élément général, comme ingrédient réel & plus néceſſaire qu’aucun autre, dans toutes les compoſitions de la matière : or la doſe de ce grand élément ne nous eſt point connue, il faut peut-être des ſiècles pour opérer la criſtalliſation d’un diamant, tandis qu’il ne faut que quelques minutes pour criſtalliſer un ſel ; on peut même croire que, toutes choſes égales d’ailleurs, la différence de la dureté des corps provient du plus ou moins de temps que leurs parties ſont à ſe réunir : car comme la force d’affinité, qui eſt la même que celle de l’attraction, agit à tout inſtant & ne ceſſe pas d’agir, elle doit avec plus de temps produire plus d’effet ; or, la plupart des productions de la Nature, dans le règne minéral, exigent beaucoup plus de temps que nous ne pouvons en donner aux compoſitions artificielles par leſquelles nous cherchons à l’imiter. Ce n’eſt donc pas la faute de l’homme ; ſon art eſt borné par une limite qui eſt elle-même ſans bornes ; & quand, par ſes lumières, il pourroit reconnoître tous les élémens que la Nature emploie, quand il les auroit à ſa diſpoſition, il lui manqueroit encore la puiſſance de diſpoſer du temps, & de faire entrer des ſiècles dans l’ordre de ſes combinaiſons.

Ainſi les matières qui paroiſſent être les plus parfaites, ſont celles qui étant compoſées de parties homogènes ont pris le plus de temps pour ſe conſolider, ſe durcir, & augmenter de volume & de ſolidité autant qu’il eſt poſſible : toutes ces matières minérales ſont figurées ; les élémens organiques tracent le plan figuré de leurs parties conſtituantes juſque dans les plus petits atomes, & laiſſent faire le reſte au temps qui, toujours aidé de la force attractive, a d’abord ſéparé les particules hétérogènes pour réunir enſuite celles qui ſont ſimilaires, par de ſimples agrégations toutes dirigées par leurs affinités. Les autres minéraux qui ne ſont pas figurés, ne préſentent qu’une matière brute qui ne porte aucun trait d’organiſation ; & comme la Nature va toujours par degrés & nuances, il ſe trouve des minéraux mi-partis d’organique & de brut, leſquels offrent des figures irrégulières, des formes extraordinaires, des mélanges plus ou moins aſſortis, & quelquefois ſi bizarres qu’on a grande peine à deviner leur origine, & même à démêler leurs diverſes ſubſtances.

L’ordre que nous mettrons dans la contemplation de ces différens objets, ſera ſimple & déduit des principes que nous avons établis ; nous commencerons par la matière la plus brute, parce qu’elle fait le fond de toutes les autres matières, & même de toutes les ſubſtances plus ou moins organiſées : or dans ces matières brutes, le verre primitif eſt celle qui s’offre la première comme la plus ancienne, & comme produite par le feu dans le temps où la terre liquéfiée a pris ſa conſiſtance : cette maſſe immenſe de matière vitreuſe, s’étant conſolidée par le refroidiſſement, a formé des bourſouflures & des aſpérités à ſa ſurface, elle a laiſſé en ſe reſſerrant une infinité de vides & de fentes, ſur-tout à l’extérieur, leſquelles ſe ſont bientôt remplies par la ſublimation ou la fuſion de toutes les matières métalliques ; elle s’eſt durcie en roche ſolide à l’intérieur, comme une maſſe de verre bien recuit ſe conſolide & ſe durcit lorſqu’il n’eſt point expoſé à l’action de l’air. La ſurface de ce bloc immenſe s’eſt diviſée, fêlée, fendillée, réduite en poudre, par l’impreſſion des agens extérieurs ; ces poudres de verre furent enſuite ſaiſies, entraînées & dépoſées par les eaux, & formèrent dès-lors les couches de ſable vitreux qui, dans ces premiers temps, étoient bien plus épaiſſes & plus étendues qu’elles ne le ſont aujourd’hui ; car une grande partie de ces débris de verre qui ont été tranſportés les premiers par le mouvement des eaux, ont enſuite été réunis en blocs de grès, ou décompoſés & convertis en argile par l’action & l’intermède de l’eau : ces argiles durcies par le deſſéchement ont formé les ardoiſes & les ſchiſtes ; & enſuite les bancs calcaires produits par les coquillages, les madrépores & tous les détrimens des productions de la mer, ont été dépoſés au-deſſus des argiles & des ſchiſtes, & ce n’eſt qu’après l’établiſſement local de toutes ces grandes maſſes que ſe ſont formés la plupart des autres minéraux.

Nous ſuivrons donc cet ordre, qui de tous eſt le plus naturel, & au lieu de commencer par les métaux les plus riches ou par les pierres précieuſes, nous préſenterons les matières les plus communes, & qui, quoique moins nobles en apparence, ſont néanmoins les plus anciennes, & celles qui tiennent ſans comparaiſon, la plus grande place dans la Nature, & méritent par conſéquent d’autant plus d’être conſidérées, que toutes les autres en tirent leur origine.


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1783 – Pages 1 à 16.


  1. Voyez dans le ſecond Volume de cette Hiſtoire naturelle, les articles où il eſt traité de la nutrition & de la reproduction.
  2. Voyez l’article de cette Hiſtoire naturelle, qui a pour titre : de la Nature, ſeconde vue.

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