Quant à ceux qu’on auroit lieu de croire plus éclairés, & qui néantmoins crient avec les autres ; ce sont des ames foibles que le torrent entraîne ; ce sont des esprits politiques que l’intérêt d’un nom, d’un titre ou d’un caractère souléve contre leurs propres lumiéres. Ils veulent conserver sur le reste des hommes une puissance que différens hazards ont établie sur l’imbécillité & sur l’ignorance.
Nicolas-Antoine Boulanger.

Recherches sur l’Origine du Despotisme oriental – Nicolas-Antoine Boulanger


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Notice sur la présente édition des Recherches sur l’Origine du Despotisme oriental

La transcription, encore en cours, de ce texte est réalisée sur base de deux éditions :

  • Une édition en mode image, de l’édition de Genève, 1761. (XXXII-435 p.) présente sur le site de la BNF (Gallica).
  • Une édition des œuvres complètes de Nicolas-Antoine Boulanger, Volume troisième, Amsterdam, 1794.

Le texte de ces deux éditions étant identique, hormis leurs particularités typographiques, l’édition de 1761 est choisie comme référence, pour le charme de l’orthographe et de la typographie propres au XVIIIe siècle.

Transcription © 2007 Marquis & Holbach Vereniging under the terms of the GNU Free Documentation License.

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Lettre de l’Auteur

LETTRE DE L’AUTEUR A M. *****

PUis-je vous demander, Monſieur, ſi les vains trophées que la ſuperſtition s’eſt dreſſés à l’occaſion de vôtre ouvrage ont pu alterer la ſérénité de votre grande ame ? Je ne le trouverois pas étonnant. Comme homme vous pouvez être ſenſible à la perſécution, & comme Philoſophe vous pouvez plaindre la Philoſophie outragée & perſécutée.

Quoiqu’il en ſoit, je veux aujourd’hui vous diſtraire d’un objet que la grande proximité peut vous rendre touchant & trop vif. C’eſt dans ce deſſein que je vous invite à vous tranſporter avec moi dans l’avenir, pour conſidérer de loin ce tems préſent, & pour le voir de ce même œil juſte & tranquille que vous ſçavez ſi bien porter ſur le paſſé. Voyons enſemble la ſuperſtition lutter dans toute la ſucceſſion des tems contre le génie & les connoiſſances, ſans qu’elle ait cenpendant pu jamais en arrêter totalement la marche & les progrès. Voyons les Apôtres de l’erreur & de la fable toûjours honteuſement lâches, & ridiculement fiers & impudens, perſécuter les grands hommes, ſans pouvoir empêcher qu’une vénération conſtante nous en tranſmette les noms & les éloges. Voyons le Livre de l’Eſprit paroître au mois d’Août 1758, proſcrit par des Arrêts, des Mandemens & de critiques; tandis que plus de vingt éditions faites avant la fin de la même année, dans toutes les grandes villes de l’Europe, publient la réclamation & le ſuffrage de tout ce qu’il y a d’êtres penſans dans le Monde Philoſophique.

Voila de ces ſpectacles, Monſieur, que je vous invite à conſidérer. Vûs de ce point reculé, ils ſont conſolans, parce qu’ils ſont vûs tout entiers, & qu’on en ſaiſit mieux alors le dénouëment, qui eſt toûjours le triomphe de la Philoſophie & la récompenſe du mérite perſécuté. Voyez donc, s’il le faut, votre tems comme une antiquité.

Pour moi, en conſidérant de ce lointain les brigues, les cabales de l’erreur, & tous les différens rolles que font la méchanceté & la haine en ſa faveur, je remarque que ſous vôtre époque, vous y faites le rolle de grand homme ; que tous ces cris, qui de près paroîtroient ſans doute des rugiſſemens, ne ſont que de cris de grenouilles qui ſe perdent dans la ſphère d’un étroit horiſon ; que les traces de ces reptiles s’effacent dans leur limon ; je vois que votre nom ſeul & votre ouvrage s’élévent & ſubſiſtent pour faire la méditation de tous ceux qui ſçavent lire & penſer, & qu’enfin les critiques tombent oubliées, parce qu’on n’a pû vous rien reprocher perſonnellement, & parce que dans votre vie vous n’avez fait que des actions grandes, nobles & généreuſes ; préſomption forte pour vôtre façon de penſer, ſi on ne la connoiſſoit pas.

Comment, hélas, toute cette fourmillière incapable de lire & de juger de votre ouvrage, & qui n’en parle que d’après la voix des Arrêts & des Mandemens, pourroit-elle en impoſer à la poſtérité ? Quant à ceux qu’on auroit lieu de croire plus éclairés, & qui néantmoins crient avec les autres ; ce ſont des ames foibles que le torrent entraîne ; ce ſont des eſprits politiques que l’intérêt d’un nom, d’un titre ou d’un caractère ſouléve contre leurs propres lumiéres. Ils veulent conſerver ſur le reſte des hommes une puiſſance que différens hazards ont établie ſur l’imbécillité & ſur l’ignorance. Ce ſont, à la vérité, ces gens là, ces apoſtats volontaires de la vérité & de la raiſon, qui ſeuls peuvent être à craindre, ſi ce n’eſt pour l’avenir, au moins pour le préſent : eux par qui ſe ſont toujours laiſſés inſpirer & conduire les Gouvernemens foibles. Si vous êtes perſécuté, peut-être payez-vous comme dernier pour vos prédéceſſeurs : en ce cas il n’y auroit rien de flateur à annoncer à ceux qui oſeront encore continuer cette chaine d’Ecrivains nobles & hardis.

Si vous aviez donc à vous affliger, Monſieur, ce ſeroit vos succeſſeurs ; ceux-là en effet pourront être bien plus maltraités que vous, à moins que le chapitre des accidens ne change le train des choſes. J’ai cependant une grande confiance dans ce chapitre ; le même hazard, par exemple, qui nous donne & nous ôte ſi fréquemment tant de Miniſtres mauvais ou médiocres, ne peut-il pas nous en donner un bon ? Mais j’ai bien plus de confiance dans l’eſprit général qui ſe monte de plus en plus ſur le ton de la raiſon & de l’humanité, j’ai bien plus de confiance ſur le progrès des connoiſſances, ce fleuve immenſe qui groſſit tous les jours & qu’aucune puiſſance (ſi ce n’eſt un déluge) ne peut plus aujourd’hui ſe flatter d’arrêter ; quelle ſoif pour l’inſtruction n’indique pas le prodigieux & rapide débit de vôtre ouvrage ! Enfin j’ai encore une grande confiance dans les ſottiſes mêmes de nos Hiérophantes, dans les querelles inteſtines de nos Galles & de nos Archigalles, dans l’ambition indiſcrette du phantôme hiérarchique, & dans le mépris univerſel où il eſt tombé malgré tout l’appareil de ſon crédit. Voici comme je me repréſente ſa ſituation actuelle ; je veux vous la peindre pour vous diſtraire de la vôtre.

Imaginez une des ces figures antiques autrefois élevées par l’idolatrie & enclavées par le mauvais goût dans la façade de quelqu’édifice, que ſa conſole & ſa baſe ſont détruites par le tems, & que la ſtatue n’eſt plus retenue dans ſa place que par une adhérence cachée, qui fait paroître ſa poſition meveilleuſe, mais qui ne la rend pas plus ſolide. Tel eſt, Monſieur, l’état préſent de l’idole hiérarchique ; tous les fondemens antiques ſur leſquels elle étoit dreſſée ſont déja tombés par le vice de leur conſtruction primitive ; le coloſſe comme ſuſpendu, eſt encore retenu par une adhérence latérale avec un édifice politique plus ſolide & plus entier ; mais enfin il n’a plus rien ſous les pieds ; & ce qu’il y a encore de plus fâcheux pour lui, c’eſt qu’une multitude de gens s’en ſont apperçus : déja il commence à ne plus paroître qu’un hors-d’œuvre, & le ridicule de cette ſituation ne peut continuer d’être remarqué, ſans qu’à la fin on ne ſente l’inutilité de cet ornement Gothique, qui défigure & qui altère depuis ſi longtems l’accord & l’harmonie de tout édifice.

Il eſt bien inutile, en effet, je ne ceſſerai jamais de continuer à le démontrer après vous, par un grand nombre de faits, & ſurtout par l’eſprit d’une multitude de coutumes & d’uſages : je montrerai qu’il y a un tems, très ancien à la vérité, où la Police avoit enfin reconnu qu’il eſt ſuperflu, & même contraire au bonheur & à la ſtabilité des Sociétés, de la gouverner par ces reſſorts ſurnaturels qu’on appelle Religion & Révélation ; que c’eſt à cette fin que cette Police avoit jetté un voile impénétrable ſur tous les dogmes religieux, pour ne plus laiſſer d’action qu’à la Morale & aux Loix. Elle avoit ſenti que toute Loi ſurnaturelle énerve & affoiblit les Loix naturelles, ſociales & civiles, & que celles-ci n’ont jamais tant de force & tant de vigueur que lorſqu’elles régiſſent ſeules le Genre humain.

Ce tableau ſera intéreſſant par lui-même, & encore plus par ſes ſuites, qui toutes n’ont pas été auſſi heureuſes qu’elles auroient dû l’être, faute de certaines précautions qu’on n’étoit pas encore tout-à-fait en état de prendre dans cet ancien âge. C’eſt, par exemple, par une ſuite de ce grand projet que le culte extérieur, qui ne fut plus dès-lors interprété, eſt devenu dans tout le Monde Payen, bizarre, énigmatique, & la ſource de la Mythologie. L’hiſtoire de la Religion eſt devenue un cahos, parce qu’il fut bien plus aiſé à la Police de ſuprimer les inſtructions, que les Fêtes & que les Spectacles Religieux qui en étoient auparavant la matiére & l’occaſion ; & ce cahos à la fin eſt devenu tel, que les Gouvernemens eux-mêmes ſe perdirent dans leurs myſtères, qu’ils ne purent remédier aux abus, parce qu’ils en méconnurent les cauſes, & qu’ils oubliérent tout-à-fait les principes & l’eſprit de l’ancienne Police. Eſclaves des uſages les plus ridicules, les Gouvernemens furent entraînés avec le peuple aveugle ; & lorſque les abus & le tems ont fait naître les ſyſtêmes religieux qui couvrent aujourd’hui la terre, ils furent forcés de s’y ſoumettre, ce qui a preſque annihilé toute légiſlation ſociale.

Il n’y a que la Philoſophie & la Raiſon qui puiſſent aujourd’hui ramener la Police à ſes anciens principes, & la tirer de l’eſclavage où elle eſt. Qu’il eſt étrange de voir la Police perſécuter ce qui la ſauvera un jour, au lieu d’y chercher un conſtant abri, & de lui en offrir un réciproquement ! N’apercevra-t-elle point que la Raiſon, & la Loi fondée ſur la Raiſon, doivent être les uniques Reines des mortels, & que lorſqu’une Religion établie commence à pâlir & à s’éteindre devant les lumiéres d’un ſiécle éclairé, ce n’eſt plus qu’à cette Raiſon qu’il faut immédiatement recourir, pour maintenir la Société, & pour la ſauver des malheurs de l’Anarchie ? C’eſt cette Raiſon qu’il faut alors preſque diviniſer, au lieu de l’affoiblir & de l’humilier.

Il y a un peuple innombrable de jeuneſſe à demi inſtruite, qui parce qu’elle ne croit plus comme ſes pères que les Loix ayent été dictées ou écrites par les Dieux dans les ténébreuſes cavernes d’un mont Ida, s’imagine qu’il n’y a point de Loix ; voila le monſtre qui effraye avec quelque ſujet nôtre Police ; mais elle accuſe la Raiſon de l’avoir fait naître, lorſqu’elle n’en doit accuſer qu’une Religion inſuffiſante & fauſſe, qui a fondé l’exiſtence des devoirs naturels ſur un menſonge, afin d’avoir par là le droit de gouverner les hommes par l’autorité & non par la nature, qu’elle dit criminelle pour qu’on la méconnoiſſe, ainſi que la raiſon, qu’elle a dégradée pour n’en avoir rien à craindre.

Ce ſyſtême eſt affreux ſans doute, mais il ſera doreſnavant rejetté par cett jeuneſſe. Si elle n’a pas encore trouvé la bonne route, c’eſt beaucoup d’en avoir quitté une mauvaiſe & d’en être dégoûttée ; il faut lui aider à trouver le chemin qui lui convient, & elle eſt bien plus diſpoſée à le prendre, que ſi elle ſuivoit encore ſtupidement ſa première voie.

A qui donner une telle commiſſion, ſi ce n’eſt à la Philoſophie ? Elle ne doit pas même attendre qu’on la lui donne ; elle a fait du paſſé l’objet de ſes études, elle doit faire du futur l’objet de ſes prévoyances, porter ſes vuës au plus loin, & former un plan de Philoſophie politique, pour régler les progrès de la Philoſophie même. Pourquoi les Philoſophes ne la cultiveroient-ils point dès à préſent, comme une ſcience d’Etat, puiſqu’elle le ſera tôt ou tard ? Les élèves de la Philoſophie ſont déjà nombreux ; un bien plus grand nombre eſt tout prêt de ſuivre ſes étendards, & l’anarchie religieuſe, qui augmente tous les jours, lui montre un peuple de ſujets qu’il lui ſera facile de conquérir. Elle doit ſans doute ſe hâter de le faire. Si cette Anarchie étoit de longue durée, elle pourroit précipiter le Genre humain dans un plus mauvais état que le premier. On a dit, l’Europe ſauvage, l’Europe payenne ; on a dit, l’Europe chrétienne, peut-être diroit-on encore pis ; mais il faut qu’on diſe enfin, l’Europe raiſonnable.

Ce plan de Philoſophie politique demanderoit, Monſieur, un Philoſophe comme vous pour Directeur. Que je travaillerois avec plaiſir ſous vôtre puiſſant génie ! Vous marchez à grands pas par la force de vos raiſonnemens ; je tâcherois de vous ſuivre de loin en montrant aux mortels étonnées des faits & en développant leur hiſtoire ignorée. Qu’il ſeroit à ſouhaiter que les Philoſophes concertaſſent ainſi leurs démarches ! Il y a un certain ordre à mettre dans les pas que fait la Philoſophie, pour qu’elle les faſſe avec utilité, & que toutes ces inſtructions ſe ſecondent les unes les autres. Nous avons quelques excellens Livres qui n’ont d’autres défauts que d’avoir appris au monde des vérités anticipées ſur le progrès naturel du commun des eſprits, & ſur l’ordre des choſes : peut-être eſt-ce le défaut de vôtre ouvrage, s’il en a ; je le ſoupçonnerois ſur ce que vous préſentez le tableau des erreurs de la Métaphyſique & de la Morale, à des yeux qui en général ne ſont point encore habitués à enviſager le tableau des erreurs de l’Hiſtoire.

L’Hiſtoire eſt encore en enfance ; elle eſt reſtée dans le cahos d’où on a eu le courage & l’adreſſe de retirer tous les Arts & toutes les autres Sciences ; & c’eſt cependant dans l’Hiſtoire que ſont dépoſés tous les titres de la Societé, & tous les monumens de ſes égaremens.

Si vous remarquez, Monſieur, que le mépris & le ridicule où le progrès des études a fait tomber depuis un ſiécle toutes les Légendes de nos Egliſes & de nos Saints, a été le premier coup qu’ait reçu la Religion, ou la ſuperſtition Chrétienne, vous jugerez aiſément par-là de quelle importance il eſt de débrouiller de plus en plus les faits géneraux de l’hiſtoire du Genre humain, & de conduire les hommes à reconnoître d’eux-mêmes, par le ſimple dévelopement des événemens, tout ce qui leur a été juſqu’ici donné, par une ſucceſſion continuë & non interrompue d’erreurs humaines, d’impoſtures Sacerdotales, & de ſottiſes populaires.

L’eſprit réſiſte peu à la lumiére des faits. Lorſqu’on a reconnu la fauſſeté de la plûpart de nos Légendes, on les a abandonnées ſans bruit : l’illuſion tombe néceſſairement, lorſqu’elle n’a plus l’incertitude & l’ignorance pour point d’appui, ni la nuit du myſtère pour lui ſervir de relief. La ſeule vue de la ſuite de tous les faits ſera, je crois, de toutes les inſtructions la plus puiſſante, & c’eſt enſuite qu’il ſera convenable & à propos de donner à l’homme étonné de nouveaux principes de conduite, qu’on pourra parler de Morale & de raiſon avec lui, & qu’il écoutera enfin avec profit pour lui-même, & avec autant de reconnoiſſance pour ſes Maîtres, qu’il leur témoigne aujourd’hui d’indocilité & d’ingratitude.

Je vous invite, Monſieur, à enviſager cet avenir avec complaiſance, & à ne pas douter du futur bonheur des Sociétés ; c’eſt une conſolation digne du ſage perſécuté ; il ſème un grain très lent à produire, il n’en a que la peine, les races futures en ont le fruit ; mais puiſqu’il eſt capable de lire dans l’avenir, il en peut jouïr en quelque ſorte, & oublier ce préſent qu’on ne peut le plus ſouvent enviſager ſans chagrin.

Voila bien des paroles & une bien longue Lettre, pour conſoler une ame forte que ſe ſuffit à elle-même : mais je vous prie de me le pardonner ; on ne quitte pas aiſément la plume quand on écrit à un Philoſophe tel que vous ; la bienſeance ſuffit à peine pour m’arrêter ; je m’imagine être & cauſer avec vous, & tenter de vous ſuivre dans vos méditations profondes. Arrêtons cependant ces ſaillies de l’eſprit, pour faire place aux mouvemens du cœur; il doit vous exprimer combien je m’eſtime heureux d’avoir le bonheur de vous connoître, & de vous témoigner les ſentimens d’eſtime & de vénération avec leſquels j’ai l’honneur d’être, & je ſerai toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très-humble & très-obéiſſant ſerviteur.

1761 – Pages III à XXXII.

Naar Inhoudstafel

SECTION I

SECTION I.

Différens ſentimens ſur l’Origine du Deſpotiſme.

LES Monarques de l’Orient nous ſont repréſenter comme les arbitres ſouverains du ſort des peuples qu’ils gouvernent, & leurs ſujets, comme des eſclaves deſtinés dès leur naiſſance à porter le joug d’une humiliante & déplorable ſervitude. Si nous faiſons paſſer devant nos yeux les hiſtoires & les relations d’Aſie, nous verrons avec étonnement que depuis une très longue ſuite de ſiécles il n’y a point eu d’autres Loix en ces climats que la volonté des Princes, & qu’ils ont toûjours été regardés comme des Dieux viſibles, devant qui le reſte de la terre anéantie devoit ſe proſterner en ſilence. De nos jours encore les voyageurs y ſont ſouvent témoins de ſçènes tragiques & barbares que produit ſans ceſſe cette conſtitution révoltante, qui fait qu’un ſeul eſt tout, & que le tout n’eſt rien.

C’est dans ces triſtes régions que l’on voit l’homme ſans volonté, baiſer ſes chaînes ; ſans fortune aſſurée & ſans propriété, adorer ſon Tyran ; ſans aucune connoiſſance de l’homme & de la raiſon, n’avoir d’autre vertu que la crainte ; &, ce qui eſt bien digne de notre ſurpriſe & de nos réflexions, c’eſt là que les hommes portant la ſervitude juſqu’à l’héroïſme, ſont inſenſibles ſur leur propre exiſtence, & béniſſent avec une religieuſe imbécillité le caprice féroce qui ſouvent les prive de la vie ; ſeul bien qu’ils devroient poſſéder, ſans doute, mais qui ſelon la Loi du Prince, ne doit appartenir qu’à lui ſeul, pour en diſpoſer comme il lui plaît.

Plus on a réfléchi ſur les traits qui caractériſent les Souverains & les Peuples Aſiatiques, plus on a déſiré de connoître comment le genre-humain, né libre, amoureux & jaloux à l’excès de ſa propre liberté naturelle, ſur-tout dans les ſiécles primitifs, a pû totalement ignorer ſes droits, ſes privilèges, & perdre ce bien précieux qui fait tout le prix de ſon exiſtence. Quels événemens ou quels motifs, en effet, ont pû contraindre ou engager des êtres doués de raiſon, à ſe rendre les inſtrumens muets & les objets inſenſibles des caprices d’un ſeul de leurs ſemblables ? Pourquoi dans un climat tel que l’Aſie, où la Religion a toûjours eu tant de pouvoir ſur les eſprits, pourquoi, dis-je, le genre-humain y a-t-il, par un concert unanime & continu, rejetté le don le plus beau, le plus grand & le plus cher qu’il ait reçu de la nature, & a-t-il renoncé à la dignité qu’il tient de ſon Créateur ? Cette étrange diſpoſition des eſprits Aſiatiques, & cette malheureuſe ſituation de la plus belle Partie du Monde, ont extrêmement touché dans tous les tems les Philoſophes, les Hiſtoriens & les Voyageurs ; il en eſt peu qui n’aient eſſayé d’en donner quelques raiſons, & d’en chercher les ſources, ſoit dans le moral, ſoit dans le phyſique de ces climats, mais plus encore dans leur ſeule imagination, dépourvue des connoiſſances néceſſaires pour la ſolution & le dévelopement d’un problème auſſi difficile qu’intéreſſant.

Quelques-uns ont penſé que pour parvenir aux cauſes primitives de cette dégradation du genre-humain, il falloit remonter à des ſiécles ſauvages, où les hommes errans & timides ſe ſeroient ſoumis au plus fort, les uns de gré, les autres enſuite par la force. Ceux qui ont adopté ce ſentiment, paroiſſent n’avoir point fait attention que c’eſt dans cet état de vie ſauvage qu’une pareille révolution a dû le moins arriver, puiſque c’eſt dans cet âge que le prix de la liberté a dû être le plus connu & le mieux ſenti ; elle étoit alors le ſeul bien du genre-humain : comment auroit-il pû s’en dépouiller ? Elle eſt encore l’unique tréſor de l’Amérique ; & pourroit-on nier que l’amour que les Américains lui portent ne soit la raiſon pour laquelle les Tonnerres Européens qui les ont effrayés, ne les ont néantmoins jamais pû subjuger ? L’on n’a fait d’eſclaves dans cette vaste contrée que des Mexicains & des Péruviens, que n’étoient deja plus des hommes libres au tems de l’arrivée des Cortez & des Pizzaro. Il eſt donc auſſi contraire à la raiſon qu’à l’expérience, de préſumer, que des Nations ſauvages ayent pû, dans telle occaſion & pour tel ſujet que ce puiſſe être, ſe ſoumettre de plein gré à un ſeul. Il eſt encore bien moins vraiſemblable que ce genre de Gouvernement ait pû s’établir dans de tels Peuples par la force. Quelles ſont les voyes & les armes capables d’aſſujettir un homme qui eſt libre de fuir, qui eſt dans l’uſage d’errer d’un lieu dans un autre, & qui n’ayant que ſa liberté à conſerver, a tant de facilité à le faire ? En vain tu pourſuis les Scythes, diſoit leur Ambaſſadeur au plus grand Conquérant du Monde, je te défie de les atteindre : nôtre pauvreté ſera toûjours plus agile que tes armées.

D’autres ont été cherché l’origine du Deſpotiſme & ſon établiſſement chez les Peuples raiſonnables & civilisés, que quelques ambitieux trop heureux auront ſoumis par des moyens violens, mais continus & toûjours ſoutenus par la terreur ; ce qui aura fait naître l’eſclavage, ou au moins en aura préparé le joug & l’habitude. L’Hiſtoire ſembleroit juſtifier ce ſiſtême ; mais ſi l’on retrouve quelques rapports entre les événemens arrivés depuis que ce cruel gouvernement eſt né & a étendu ſes limites, on ne peut néanmoins n’y voir qu’une fauſſe conjecture, si l’on eſſaye de l’appliquer au Deſpotiſme primitif. Le premier homme qui a tenté de ſoumettre ſes ſemblables, a dû, chez des peuples civiliſés, comme chez des peuples ſauvages, ſoulever les autres contre lui. Avant la conquête, il auroit fallu lever une armée, qui n’eſt qu’une ſuite de la conquête.

Le Gouvernement domeſtique des premiers hommes a encore été regardé par pluſieurs politiques, comme le principe originel du Deſpotiſme. Un Pére, chef de ſa famille, en eſt, diſent-ils, devenu le Roi & le Deſpote, à meſure que cette famille s’eſt étendue, & que ſes branches multipliées autour du Trône, ont commencé à former un grand peuple ; mais quand il ſeroit auſſi certain qu’il l’eſt peu, que le pouvoir des péres dans les premiers âges ait été un pouvoir abſolu ſur leurs enfans, les enfans devenus à leur tour des chefs de familles particuliéres, euſſent eu, ſans doute, le même droit qu’avoit eu leur Pére commun, de préſider chacun dans leurs habitations. En admettant ainſi le pouvoir paternel comme la ſource des authorités primitives, loin d’en voir ſortir ces grandes Monarchies & ces grandes Sociétés régies par une même volonté, on n’a dû voir qu’une multitude de petits centres & de cercles iſolés les uns des autres, gouvernés ſéparément ſur le modèle, mais non ſur la loi du cercle originel. Il eſt vrai que leur ſource commune a dû produire entre eux quelques liaisons & quelques rapports. Je ſoupçonnerois volontiers que c’eſt à cette liaison que quelques Ariſtocraties, par la ſuite des tems, auront dû leur origine. Le pouvoir paternel devenu compoſé & comme dépendant de la Société par le progrès des familles, a dû néceſſairement y donner lieu : mais je ne vois point la ſource du pouvoir arbitraire & ſans bornes. Comment d’ailleurs l’autorité paternelle, qui reconnoit les loix de la nature, auroit-elle pû produire le Deſpotiſme qui n’en reconnoit point ?

Pluſieurs ont encore été chercher les cauſes ſecrettes de ce Gouvernement dans les diſpoſitions naturelles que les peuples ſemblent avoir reçu de leurs climats, qui les rendent plus ou moins propre à connoître le prix de leur exiſtence, & plus ou moins vifs ſur leurs intérêts. L’Hiſtoire nous montre l’Europe toûjours brave, toûjours jalouſe de ſa liberté ; elle nous fait voir au contraire l’Aſie plongée en tout tems dans l’indolence & la ſervitude. Il a paru naturel d’attribuer aux climats des rapports auſſi conſtans & auſſi ſuivis ; l’uniformité du caractère des diverſes nations qui ſe ſont ſuccédées de ſiécle en ſiécle dans ces deux parties du Monde, paroiſſant confirmer cette idée, a fait auſſi penſer que le climat de l’une produiſoit des hommes libres, & que le climat de l’autre ne pouvoit produire que des eſclaves.

Quoique l’expérience & une multitude de faits ſemblent de plus en plus autoriſer & juſtifier ce ſentiment, il ſeroit peu raiſonnable de regarder la nature du ſol ou de la température de l’Aſie comme l’unique cauſe de la ſervitude qui y régne & qui y a toujours régné : ce ſeroit tout accorder au phyſique, aux dépens d’une infinité de cauſes morales & politiques, qui ont pû y concourir ; ce ſeroit attribuer à un ſeul reſſort, que l’on prétend connoître, tous les effets d’une machine qui peut & doit avoir pluſieurs autres mobiles qu’on a peut-être négligé d’examiner. Tel que ſoit le pouvoir des climats ſur les divers habitans de la terre, nous pouvons être certains, par exemple, qu’il n’y a aucune action phyſique qui puiſſe éteindre dans l’homme le ſentiment naturel de ſes plus chers intérêts, à moins que l’éducation & les préjugés n’y coopèrent, en ne lui préſentant dès l’enfance que de faux principes ſur ſon bonheur réel & ſur ſes vrais devoirs. Tout fait ſentir au jeune Aſiatique qu’il eſt eſclave, & qu’il doit l’être ; tout apprend à l’Européen qu’il eſt raiſonnable, & l’Américain voit qu’il eſt libre.

Voilà, ſans doute, quel eſt le grand reſſort qui ſeconde l’action des climats & la véritable cauſe des diverſités que nous voyons dans le genre de vie, dans la façon de penſer & dans le gouvernement de toutes les Nations. Echangeons leurs principes, & nous pouvons être sûrs qu’indépendamment de toute la vertu & de toute l’influence de leur climats, nous verrons la liberté dans l’Aſie, la raiſon dans l’Amérique, & l’eſclavage dans l’Europe. Les difficultés qu’on rencontreroit en faiſant cet échange, ſeroient vraiſemblablement en raiſon de la force du phyſique de chaque lieu ; il faudroit, ſuivant les climats, plus ou moins de tems, ou plus ou moins de peine ; mais à la fin l’éducation ſeroit certainement victorieuſe.

L’Aſie peut nous fournir la preuve de ce que je viens d’avancer ſur l’inſuffiſance de l’action des climats, lorſque cette action n’eſt point combinée avec les préjugés des hommes. Cette partie du Monde eſt trop vaſte & trop étendue pour avoir par-tout le même Ciel, la même Zône & la même température ; on ne voit néanmoins aucune modification dans les préjugés qui y régnent, & malgré toutes les variétés du ſol, une cauſe ſecrette lui fait ſubir par-tout une même loi ; le Nord comme le Midi, l’Orient comme l’Occident de cette immenſe Région, n’obéiſſent qu’à des Deſpotes, & ne reconnoiſſent d’autre loi que la volonté de leurs Souverains. Il doit donc néceſſairement y avoir dans l’Aſie des contrées où le Deſpotiſme ne doit rien au climat où il régne ; il y doit tout à l’habitude & aux préjugés de ſes eſclaves. L’Amérique produiroit auſſi de ſemblables objections aux Phyſiciens politiques : elle contenoit deux grands Etats deſpotiques, environnés de Nations libres & vagabondes. Il en eſt de même de l’Afrique, où l’on voit un mélange bizarre de peuples ſoumis à de grands & de petits Deſpotes, & de Barbares errans dans ſes déſerts.

Je n’accumulerai ici, contre les prétendues influences du ciel & de la terre, une multitude d’autres réflexions, qu’une ſaine Philoſophie & le ſentiment naturel ſont capables de préſenter à tous les hommes ; il en réſulteroit toujours que l’état des Nations & leurs divers gouvernemens dépendent eſſentiellement de leurs préjugés. Ceſſons donc de nous arrêter ſur des ſyſtêmes faux en eux-mêmes, ou du moins incomplets ; abandonnons des recherches peu heureuſes juſqu’ici, & n’ayons plus recours à des chimères phyſiques & politiques pour expliquer les erreurs humaines, car le Deſpotiſme en eſt une.

1761 – Pages 1 à 17.

Naar Inhoudstafel

SECTION VI

SECTION VI.

Principes des premieres inſtitutions religieuſes & erreurs qui ſont ſorties de l’abus qu’on en a fait.

APrès que la fermentation de la nature fut calmée & que les débris du genre humain ſe furent aſſemblés en diverſes contrées pour former de nouvelles ſociétés & s’aider réciproquement à ſupporter leurs maux & à pourvoir à leurs beſoins, les hommes ayant devant les yeux le grand ſpectacle de l’Univers détruit & rétabli & dans le fond de leur cœur tous les dogmes ſacrés qui étoient inſéparables de ce ſpectacle, établirent une Religion dont les principaux motifs furent une reconnoiſſance infinie envers l’Etre Suprême qui les avoit ſauvés, & le déſir d’en inſtruire toutes les races futures.

Pour perpétuer la mémoire des révolutions arrivées, on inſtitua des fêtes commémoratives capables par les détails qu’elles repréſsentoient, d’entretenir ſans ceſſe les Nations de la fragilité de leur ſéjour, & de les avertir par le tableau des viciſſitudes paſſées, de toutes les viciſſitudes à venir. Les jugemens que Dieu avoit exercés ſur la terre y étoient repreſentés en même tems comme des leçons ſur les jugemens qu’il exerceroit un jour ; & le ſouvenir des incendies paſſés devint auſſi le preſſentiment des incendies futurs. C’eſt de là que procéde ce dogme univerſel de l’attente de la fin du monde par le feu ; dogme connu & reçu de la plus haute antiquité. Les Hébreux & les Docteurs Orientaux en faiſoient remonter l’origine à Adam, à Seth, & aux premiers Patriarches ; ce qui prouve que dans les plus anciens tems connus il étoit déja arrivé des embraſemens qui avoient donné lieu à cette crainte.

Ces commémorations ont encore fait naître par la ſuite des tems tous les livres prophétiques & apocalyptiques qui ont ſi ſouvent troublé le repos des humains. Les Payens les connoiſſoient sous les noms d’Oracles Sibyllins ou de Livres Achérontiques, & les Hébreux ſous le titre de révélations faites à leurs ancêtres d’avant & d’après le déluge [i]. Tous ces peuples en ignoroient la véritable origine, parce que ces livres à la fin s’étoient dénaturés & corrompus. Ils les conſultoient néantmoins dans tous les écarts de la nature, c’eſt-à-dire dans toutes les calamités publiques.

Il eſt encore très probable que c’eſt de ce même fonds que les Hébreux ont tiré leurs Prophéties de Jérémie, d’Isaïe, d’Ezéchiel & d’autres ; ils y appliquent ſans ceſſe à leurs idées une foule de détails apocalyptiques, qui n’appartiennent viſiblement qu’aux révolutions générales de l’Univers ; dont on entretenoit primitivement les peuples aux jours de fêtes & d’aſſemblées, afin de contenir par la crainte ceux qui n’auroient point été contenus par les loix & la raiſon.

La deſcente du grand Juge dont on avoit regardé tous les météores & les phénomenes qui concourent à la ruine du Monde comme les annonces & les ſuites, devint un dogme redoutable qui en impoſe à tous les hommes & qui les remplit d’une terreur religieuſe ; cette idée fut ſans ceſſe rapellée & entretenue par les phénomènes accidentels que la Nature la mieux réglée produisoit alors & produit encore tous les jours. Cette venue du grand Juge annoncée par les Météores, eſt le déouement de tous les uſages obſcurs & extravagans que toutes les Nations ont pratiqués, ſans ſavoir pourquoi, à la vue des Eclipſes & des Cométes & dans toutes les autres circonſtances où l’ordre naturel leur paroiſſoit altéré ou changé ; comme elles avoient oublié quels étoient alors les vrais motifs de leurs allarmes, elles imaginoient des fables pour en rendre raiſon, & elles outrèrent & corrompirent des inſtitutions ſenſées & très religieuſes en elles-mêmes. Je ne connois que les Péruviens qui ne ſoient point tombés dans cet oubli ; les Eclypſes du Soleil & de la Lune leur rapelloient encore le ſouvenir des anciennes ténèbres qui avoient autrefois couvert la Terre après ſon embraſement ; ils expliquoient par-là leurs uſages & ils avoient raiſon. Le même Peuple regardoit cependant les Cométes comme les annonces de la mort ou de la naiſſance des grands perſonnages ; & ils ſe trompoient en cela, comme tous les autres Peuples ont été longtems dans la même idée. Les Cométes n’avoient été regardées primitivement que comme les annonces de la ruine du Monde & de la venue du grand Juge ; elles avoient eu rapport à un fait général, mais chacun par la ſuite n’y a plus été chercher qu’un fait particulier.

A la ſuite de tous ces objets d’une crainte inſtructive, dont la Religion occupoit les hommes, elle leur offroit l’aſpect conſolant & flatteur de la vie future, & du régne des juſtes, dans un état de félicité, d’abondance & de gloire, qui ne devoit plus être expoſé aux révolutions de la Nature. C’étoit ordinairement par là que la Religion terminoit ſes fêtes, ſes inſtructions & ſes ſpectacles ; car tous ces dogmes, pour être rendus plus ſenſibles, étoient repréſentés par des ſymboles & des cérémonies figurées. C’eſt de l’abus de ces repréſentations que ſont ſorties les fables des Jardins d’Adonis & d’Eden, des Champs Elyſées, du Paradis Terreſtre, &c. Les Poëtes & les Commentateurs ne les ont placés en tant d’endroits divers, que parce que la plûpart des anciens Peuples avoient chacun des lieux champêtres & délicieux, où tous les ans ils alloient aſſiſter aux repréſentations figurées & myſtiques de cette vie céleſte qui doit ſuccéder à celle du monde : c’eſt de là que provient au Japon le pélerinage de la Province d’Isje, que l’on fait chaque année pour obtenir la rémiſſion de ſes péchés, & pour mériter le bonheur à venir ; c’étoit l’objet des proceſſions annuelles que faiſoient les Athéniens au territoire d’Eleuſis ; les Champs Elyſées n’ont point d’autre origine ; les noms d’Isje, d’Eleuſis & d’Elyſée ne ſont-ils pas ſuffiſamment analogues, que parce que la vie future étoit appelée les Champs El-Iſis, ou la Terre de la Divine Iſis, nom que l’on donnoit à la principale figure qui en étoit le ſymbole.

L’objet de ces repréſentations parut avec le tems ſi grand & ſi relevé, que les Prêtres abandonnant au Peuple l’extérieur de ces cérémonies, & le laiſſant le maître d’en penſer ce qu’il vouloit, crurent devoir ne le révéler qu’à un petit nombre de gens choiſis ; c’eſt là ce qui donna lieu à tous les myſtères de l’Antiquité, connus ſous les noms d’Iſis, de Cérès, d’Oſiris, d’Adonis, &c. où l’on ne pouvoit être admis qu’après de longues & auſtéres préparations.

Quoique les détails de ces myſtères ayent été généralement aſſez peu connus, il nous en eſt cependant parvenu quelques anecdotes, qui peuvent en faciliter l’intelligence. En voici une des myſtéres d’Adonis, qui pour plus d’une raiſon mérite de trouver ici ſa place.

Je ſuppoſerai d’abord que le Lecteur eſt au fait de l’hiſtoire d’Adonis. On ſait que ce Dieu Phénicien mouroit & renaiſſoit tous les ans. J’ajouterai, pour plus d’éclaiciſſement, qu’il n’avoit été dans ſon origine que le ſymbole commémoratif du Monde anciennement détruit & renouvelllé, & qu’il étoit en même tems une image inſtructive de ſa deſtruction & de ſon grand renouvellement futurs. Dans une certaine nuit de la fête, où la repréſentation d’Adonis étoit dans un tombeau, au milieu de l’obſcurité & des lamentations, la lumiére paroiſſoit tout à coup ; un Prêtre ſe montroit avec un air de ſérénité, & après avoir fait une onction ſur la bouche des Initiés, ſans doute à cauſe du ſecret qui leur étoit enjoint, il diſoit à l’oreile de chacun d’eux que le Soleil étoit venu, & que la délivrance étoit arrivée. Cette grande nouvelle ramenoit l’allégreſſe, & on célébroit la réſurrection d’Adonis par toutes ſortes de réjouiſſances [ii]. L’extérieur de cette Fête étoit connu & répandu, non-ſeulement en Phénicie & en Egypte, mais auſſi chez les Grecs & les Romains ; on ne voyoit dans les premiers jours que deuil & affliction ; on n’entendoit que les cris funèbres des pleureuſes déſolées, & l’on ne rencontroit de tous côtés que des tombeaux & des cercueils.

On peut juger par ce culte ſingulier, & ſurtout par l’anecdote rapportée ci-deſſus, qu’un Chrétien qui auroit vécu mille ans ou plus avant la venue du Meſſie, & qui ſe ſeroit trouvé à ces fêtes ou myſtéres d’Adonis, eût crû y voir la fin du Carême. Le Chriſtianiſme, comme on voit date de fort loin.

Mais revenons à nos anciennes inſtitutions dont toutes les folies anciennes & modernes n’ont été que les ſuites & les abus.

Toute la marche du Ciel & l’harmonie rendue au monde furent pendant longtems des motifs d’une reconnoiſſance conſtante & ſans bornes envers l’Etre Suprême ; cependant, comme ſi cette Religion eût prévu ce qui devoit arriver un jour, elle cherchoit dans cette harmonie même, le ſujet d’entretenir les hommes de leur inſtabilité, de peur que l’oubli du paſſé, & l’habitude d’une félicité permanente, n’éteigniſſe cette crainte ſalutaire du grand Juge, qu’il étoit important de conſerver. Elle faiſoit donc des leçons de tout ; le déclin du jour & le coucher du Soleil lui rapelloient les anciennes ténèbres, la fin de l’ancien Monde, & la fin future du Monde préſent. Le lever de l’Aurore devint pour elle l’image de l’ancien & du futur renouvellement, auſſi bien que du lever du grand Juge en faveur des juſtes ; c’eſt de là que toutes les anciennes fêtes commençoient par la triſteſſe & finiſſoient par la joie : elles commençoient au coucher du Soleil pour finir à l’autre coucher [iii]. C’eſt enfin de là que l’homme idolâtre courut enſuite conſulter tous les jours l’Aurore ou le Soleil levant, & que généralement tous les Peuples ont par toute la Terre tourné vers ce côté les portes de tous les Temples, s’imaginant que le Soleil & le grand Juge viendroit du côté de l’Orient.

La fin & le commencement des périodes des Aſtres & des Planètes, devinrent, par le même eſprit, l’occaſion & le ſujet de ſemblables leçons. Les quatre changemens de la Lune de chaque mois, la variété des quatre ſaiſons de chaque année, étoient de trop vives images de l’inſtabilité de l’Univers, pour ne pas les regarder comme des ſignaux inſtructifs.

Tous les Peuples de la Terre eurent donc quatre fêtes dans le mois, & quatre fêtes plus ſolemnelles dans l’année ; pendant leſquelles, à l’occaſion de ces mutations lunaires & ſolaires, on rappelloit aux peuples aſſemblés que tout avoit changé & que tout changeroit un jour.

Les fêtes qui avoient rapport au renouvellement des périodes aſtronomiques, étoient des fêtes de réjouiſſances, & celles avoient rapport à leur décours & à leur déclin n’étoient que des fêtes de deuil & de pénitence.

Comme le mois périodique de la Lune eſt de près de vingt-huit jours, on devine aiſément que ce doit être ici la raiſon pour laquelle les fêtes lunaires ont été eſpacées de tout tems de ſept en ſept jours, & que ce doit être auſſi de ce que ces anciennes ſolemnités étoient réglées par le nombre lunaire, qu’eſt ſorti le reſpect qu’ont eu généralement toutes les Nations pour le nombre ſeptenaire. La ſucceſſion de nos fêtes n’a pu dépendre, en effet, d’aucun autre événement ni d’aucune autre raiſon, puiſque les quatre ſolemnités du mois étant aux quatre Phaſes lunaires ce que les quatre ſolemnités annuelles ſont aux Phaſes ſolaires, il faudroit ridiculement en conclure que les fêtes ont réglé le cours des Aſtres, tandis le bon ſens nous dit que ce ſont les Aſtres qui doivent régler les fêtes. Quoique les Hébreux prétendent que l’œuvre de la Création, opérée en ſept jours, eſt l’origine & le motif des fêtes ſeptennaires, nous voyons cependant au premier chapitre de leur Genèſe, que le Soleil & la Lune ont été créés pour indiquer & régler les fêtes &les jours d’aſſemblées. Comment expliquer cette contradiction à moins que d’être aſſez ſtupide pour imaginer que Dieu a bien voulu mettre dazns les ouvrages un rapport aſtrologique.

L’uſage qui fut établi dans les tems primitifs, d’entretenir ainſi les hommes du renouvellement & de la ruine du Monde, à la fin & au commencement de toutes les Phaſes & de toutes les Périodes aſtronomiques, fut la ſource innocente d’une infinité d’erreurs, lorſqu’une fois le ſouvenir du paſſé ſe fut affoibli, & lorſque les motifs de ces inſtructions périodiques furent corrompus & méconnus. En voyant ces commémorations ramenées & toujours indiquées par le nombre ſept, on penſa qu’il avoit quelque vertu ſecrette, quelque rapport myſtérieux avec l’origine, l’exiſtance & la durée du Monde. Les uns imaginèrent qu’il avoit été créé ; d’autres renouvellé ; & pluſieurs qu’il avoit été jugé en ſept jours. Toutes ces différentes opinions ſe trouvent réunies chez les Hébreux comme on peut le voir dans la note ci-bas [iv].

Le ſouvenir du renouvellement de la face de l’Univers s’étant éteint ou conſidérablement obſcurci, la mémoire de l’ancien Monde s’éteignit de même néceſſairement & l’on ne penſa plus qu’à celui dont on avoit la jouiſſance. Lorſque par la ſuite des tems l’on eut aſſez de loiſirs ici pour réfléchir ſur ſon origine & pour raiſonner ſur ſon antiquité, les ſentimens ne purent qu’être que ſyſtématiques & très-partagés ; on lui donna donc plus ou moins d’antiquité, à proportion du plus ou moins d’idées qu’on avoit conſervées du paſſé ; cela produiſoit cette étrange diverſité que nous remarquons dans la Chronologie des anciens Peuples. Comme il eſt naturel de compter pour rien ce qu’on ne connoît pas, ſoit dans la Nature, ſoit dans la vaſte profondeur des temps, bientôt on ſauta par-deſſus les ſiécles inconnus ; on oſa fixer l’inſtant précis de la premiere exiſtance du Monde, & l’on confondit l’ancienne époque de ſon rétabliſſement avec l’époque encore plus ſombre & plus inconnue de ſa Création primitive. D’où il arriva que lorſqu’on voulut deviner les détails de ce premier de tous les événemens, pour les mettre à la tête des Annales du Monde, que l’impoſture imagina, comme les Hommes n’ont pu & ne pourront jamais ſe repréſenter les opérations ſurnaturelles d’un Dieu Créateur & Architecte de l’Univers autrement que par des analogies groſſiéres, on ne dépeignit cet acte ſublime & incompréhenſible qu’avec des couleurs ſouillées par des idées que founiſſoit encore un ſouvenir ténébreux & corrompu des grands déſordres arrivés lors du changement de l’ancien Monde, & l’on ne put diſpoſer les faits & leur ſucceſſion autrement que ſelon les régles ou plûtôt les chimères extravagantes de l’Aſtrologie judiciaire, ſcience ridicule qu’eut bientôt fait naître l’attention primitive qu’on donnoit à tous les mouvemens céleſtes, que l’on crut ſi intéreſſant pour le repos & la tranquillité des nouvelles Sociétés [v].

Telles ſont les ſources de ces ténèbres, de ce cahos, de ce mélange primitif des Elemens & de cet état de confuſion qu’on a toujours dit avoir précédé la naiſſance du Monde.

L’abſurde cahos n’a jamais exiſté que dans la tête de ceux qui avoient oublié l’Antiquité. C’eſt de là que ſont ſorties ces hiſtoires frivoles & ridicules de tous ces combats divers, antérieurs à l’origine de toutes choſes, de la lumiére contre les ténèbres, des Anges contre les Démons, du bon contre le mauvais Principe, de Lucifer contre Dieu, du Soleil contre la Lune, des Géans contre les Dieux, de Thyphon contre Oſiris & plusieurs autres de cette eſpéve [vi].

Le nombre de ſept étant ainſi devenu un nombre plein de vertu & de myſtère, on reſpecta, non ſeulement le ſeptiéme jour, mais encore la ſeptiéme ſemaine, le ſeptiéme mois, la ſeptiéme année, la ſeptiéme ſemaine de mois & d’années. La fin du Monde fut toujours attendue après les Périodes Sabbatiques ; les Manichéens, d’après une infinités d’anciens Peuples, l’attendoient le ſeptiéme jour de chaque ſemaine  les Mexicains à la fin de chaque ſemaine de ſemaines d’années ; & tous les Docteurs orientaux, à la fin des ſemaines de centaines ou de milliers d’années. Enfin ce nombre, & pluſieurs autres encore, auxquels on attribua des vertus ſemblables, devinrent, par le mélange de toutes les idées primitives, outrées & corrompues pour les uns, des termes divins & heureux pour les autres, des termes redoutables & funeſtes, dont une multitude de Rabbins, de Cabaliſtes, d’Aſtrologues, de Prophètes, & d’autres têtes creuſes & ſupertitieuſes ont abuſé dans tous les temps avec la dernière extravagance & ſouvent aux dépens du repos & du bonheur du genre humain.

A cette attente de la fin du Monde, qui, d’un dogme religieux devint un dogme plein de folie & de ſupertition, nous avons dit que la Religion joignoit primitivement ceux qui concernoient la deſcente du grand Juge, & la vie future. Comme ces trois dogmes étoient inſéparables, les erreurs provenues de l’abus qu’on en fit furent auſſi inſéparables. Les révolutions périodiques des années, les Météores, & tout ce que l’ignorante Antiquité appelloit les ſignes du Ciel, au lieu d’être, comme par le paſſé, les annonces des inſtructions qu’on devoit donner aux hommes, ne furent plus que les annonces de l’arrivée de Rois Conquérans, de Légiſlateurs, de Prophètes, & d’autres perſonnages chimeriques, que l’on attendit au lieu du grand Juge, dont l’attente primitive fut corrompue & perſonifiée   ces ſignes du Ciel ne furent plus les annonces du Jugement dernier & de la vie future, mais du ſort & des révolutions des Empires, & des grands changemens politiques qui devoit arriver, diſoit-on, parmi les Nations, & même dans les familles.

Par là, l’imagination des hommes, toujours fixée ſur les Aſtres, donna lieu à des révolutions civiles & religieuſes ſur la Terre, quand elle crut en avoir apperçu d’aſtronomiques dans le Ciel, & l’impoſture même en ſuppoſa dans le Ciel, quand il en arriva de naturelles ſur la Terre, ou lorſqu’elle vouloit en faire naître afin d’en profiter.

C’eſt par ces fatales préventions que l’eſprit humain s’eſt trouvé diſpoſé, depuis une infinité de ſiécles, à être la dupe, le jouet & la victime de tous les fanatiques, & de tous les impoſteurs, qui ont eu l’adreſſe de faire tomber ſur eux les regards des Nations, toujours remplies d’une eſpérance vague & d’une attente indéterminée.

Je n’oublierai point ici des inſtitutions de la Religion primitive, dont la connoiſſance peut jetter un grand jour ſur une multitude d’uſages, la plupart obſcurs & corrompus, que l’Antiquité nous préſente dans ſes fêtes, & dans ſes ſolemnités. Cette Religion eut un ſoin particulier d’entretenir le ſouvenir de la miſère des premiers hommes, c’eſt-à-dire, de ceux qui avoient été les témoins malheureux de la ruine de l’Univers ; dans cette intention elle obligeoit en certains tems de mener une vie errante, de ne ſe vêtir que de peau, de ne manger que des fruits ſauvages, de demeurer dans des bois, des bocages, & des cavernes.

C’eſt de là, en partie, qu’ont dû venir les Orgyes & les Bachanales du Paganiſme, & diverses fêtes des Hébreux, qui y avoient tant de rapport pour l’extérieur. Mais tous les Peuples avoient perdu de vue leurs anciens & véritables motifs. On retrouve cependant encore quelques précieux reſtes de ces cpmmémorations chez les Payens. Il y avoit à Athénes & en Syrie, comme on le voit dans Plutarque & dans Lucien, des fêtes funèbres qu’on y célébroit encore du tems de Sylla, en mémoire de ceux qui étoient péris dans les déluges d’Ogyges & de Deucalion. Si on étudie la plupart des fêtes des Manes & des Lemures chez les Grecs & chez les Romains, on y retrouvera encore cet ancien motif, auſſi-bien que dans pluſieurs autres jeux ou ſpectacles funèbres qui ſe représentoient par coutume & ſans trop ſçavoir pourquoi.

Les fêtes du Soleil, qui s’appelloient en Perſe les Mémoriaux [vii], avoient ſans doute la même origine. Les Japonois ſçavent encore que toutes leurs fêtes n’étoient autrefois que des jours de deuil & de lamentations ; je ſoupçonne même quer le culte des Ancêtres qui y eſt établi, auſſi-bien qu’à la Chine & dans d’autres lieux de l’Aſie n’a point d’autre ſource. Les Lettrés de Tonquin, dit le Pére Tiſſannier dans la relation de cette contrée, adorent à toutes les nouvelles Lunes les ames des Ancêtres qui ſont autrefois morts de faim : rien ſans doute ne justifie mieux nos ſoupçons. Dans l’iſle de Samothrace, il y avoit auſſi du tems de Diodore de Sicile [viii] des fêtes annuelles de ce genre, que l’on y célébroit encore, en allant ſur toutes les hauteurs remercier les Dieux de l’ancienne délivrance des eaux du déluge ; & j’ai reconnu que le culte idolâtre, qui a été rendu à tant de montagnes, n’avoit été qu’une des ſuite de la reconnoiſſance que les Peuples avoient conſervée pour les aziles qui avoient ſauvé les débris du Genre-humain.

Enfin la commémoration des révolutions de la Nature, ſoit par l’eau, ſoit par le feu, a été l’intention originelle & l’objet primitif de toutes les fêtes de l’Antiquité, quelles qu’elles ſoient, & chez quel Peuple que nous jettions les yeux. En le conſidérant à l’avenir ſous ce point de vüe, & en les comparant & en les conciliant les unes avec les autres, elles n’auront plus pour nous de myſtère & d’obſcurité ; elles nous dévoileront la véritable hiſtoire du Monde, qui ne s’eſt conſervé que par-là. On ſçaura, par exemple, à quels événemens doivent ſe rapporter les commémorations que faiſoient les Egyptiens des malheurs d’Oſiris ; celles que faiſoient les Hébreux des miſères qu’ils diſoient avoir ſouffertes en Egypte & dans les déſerts. On ne ſera point embarraſſé de ſçavoir de quel fait & de quel tems il faut rapprocher la vie frugale qu’obſervent les Japonois, qui ne mangent, en mémoire de leurs Ancêtres, que des coquillages ; & l’on apprendra pourquoi leurs ſpectacles & leurs théatres ne repréſentent alors que des cabanes & des chaumiéres miſérables. Alors on raménera avec facilité tous ces uſages à la même ſource d’où les Egyptiens, les Grecs, les Siciliens, les Romains avoient tiré certaines fêtes de Bacchus & de Cerés, où ils repréſentoient l’ancienne façon de vivre de leurs péres, lorſqu’ils menoient, diſoient-ils, une vie errante & ſauvage. Il en ſera de même de nos uſages d’Europe, ſoit religieux, ſoit populaires ; ce grand & nouveau point de vûe les éclairera tous un jour, & fera tomber l’illuſion par laquelle le menſonge & l’ignorance nous en ont caché depuis tant de ſiécles les vrais principes & la véritable origine.

Je ne finirois point, ſi à l’occaſion de ces inſtitutions primitives j’entreprenois de détailler tous les maux, & toutes les différentes erreurs qu’a produit l’abus général & universel qu’on en a fait, quoique toutes les inſtitutions & les dogmes qui en étoient les principes fuſſent raiſonnables & ſages, & ſi propres par eux-mêmes à faire le bonheur des sociétés, en y maintenant l’ordre & la police dont ce bonheur dépend. L’énumération de ces erreurs demanderoit un vaſte champ, & elle contiendroit d’ailleurs, une multitude d’autres objets qui n’auroient plus de rapport au notre.

Je n’ai inſiſté ici que ſur les erreurs capitales qui font aujoud’hui comme la baſe de toutes les Religions du Monde ; j’ai crû le devoir faire, tant parce que les ſyſtèmes politiques que nous voulons étudier en ſont dérivés, & y ſont encore étroitement liés, que parce que l’homme ſuperſtitieux & l’homme eſclave ſont enchainés pour les mêmes entraves.

1761 – Pages 60 à 100.


  1. Les Juifs ont eu pluſieurs revélations ou Apocalypſes, attribuées à leurs premiers Patriarches.
  2. Voyez Jul. Firmicus, & le Livre Anglois qui a pour titre Purcha’ſſ Pilgrimage, lib. 1. c. 17. p. 90.
  3. L’uſage ancien & preſque univerſel qu’ont eu les Nations, de compter par les nuits & non par les jours, tire de là ſon origine. Le jour ſacré ou Eccléſiaſtique commence encore chez nous par le ſoir.
  4. En général les Hébreux ont appelé les ſept jours de la ſemaine, les ſept jours de la Création ; néanmoins ils ont nommé le ſeptième jour, pendant lequel ils célébroient cette prétendue Création, du nom de Sabbath, qui eſt auſſi le nom du premier mois de leur année ſolaire. Sa véritable racine hébraique ne ſignifie point repos, mais retour & renouvellement ; ainſi cette fête de la Création ne pouvoit être que la fête du renouvellement du Monde. Les Pſaumes 37 & 92. qui étoient conſacrés au ſouvenir du Sabbath, ſuffiſent pour découvrir l’erreur des Hébreux ; le premier n’offre rien qu’un tableau de miſères & d’afflictions ; il ne fait entendre que des cris pitoyables qui ne conviennent ni à David, ni à la Création, ni au Sabbath de la façon qu’ils le concevoient, mais au jour de la deſtruction du Monde, aux Oſiris & aux Adonis ſymboliques du Monde détruit & du Soleil éteint. Le Pſaume 92. dont le titre a pareillemnt rapport au Sabbath, ne nous offre qu’une peinture du Déluge & du rétabliſſement de la Terre. L’Auteur du Livre de Job, dans cette magnifique deſcription qu’il donne au chapitre ſixième des œuvres de la Création, y rappelle la défaite des Géants qui gémiſſent ſous les eaux. On voit la même ambiguité dans le chapitre quatorzième du Livre de la Sageſſe : C’eſt ainſi, y eſt-il dit, qu’au commencement du Monde, quand vous fites périr les Géants ſuperbes, un vaiſſeau fut l’aſile & le dépoſitaire des eſpérances de l’Univers. On voit donc par ces différens paſſages, que le Monde créé, & le Monde renouvellé y ſont toujours confondus. D’après ces variétés on explique aiſément un autre endroit du quatrième Livre d’Eſdras, Chap. 7. verſ. 30 & 31. qui a été jusqu’à présent inexplicable. Après avoir annoncé que les horreurs de la fin du Monde ſont prochaines, le Prophète ménace les pécheurs, & leur dit : que le Monde va rentrer dans le cahos des ſept jours, comme il eſt arrivé dans les anciens jugemens. Singuliére opinion qui nous fait connoître que les ſept jours de la Création ou du renouvellement du Monde ont encore été regardé comme les ſept jours des anciens Jugemens de Dieu ; auſſi trouve-t-on quelque part dans l’Ecriture, Je vous ai loué ſept fois le jour à cauſe des jugemens de notre juſtice.
  5. Les folies de l’Aſtrologie ont été inventées avant le ſyſtême de la Création des Hébreux ; cela eſt viſible par les rapports qu’on peut remarquer entre les diverſes opérations des ſept jours & les prétendues vertus & propriétés aſtrologiques des ſept Planètes. 1. Le jour auquel le Soleil préſide, la lumière fut faite. 2. Le jour de la Lune fut celui où le Firmament, l’Athmoſphère furent faits, & où la diviſion des Eaux ſupérieures & des Eaux inférieures fut marquée, parce que la Lune préſide à l’Athmoſphère, & qu’elle eſt regardée comme une Planète humide & aquatique. 3. Le jour de Mars, comme c’eſt une Planète réputée charnelle, brutale & groſſière, l’aride parut & fut appellée Terre. 4. Eſt le jour de Mercure. Mercure a toujours été regardé comme le Miniſtre des Dieux, comme l’Entremetteur & le Meſſager du Ciel aux Enfers, & des Enfers au Ciel : ces attributs lui proviennent de ce qu’anciennement il avoit été l’annonce ſymbolique des Fêtes, & l’emblême du commerce des Mortels avec les Dieux par leur culte & leurs prières. C’eſt là, ſans doute, la raiſon pour laquelle il eſt dit que les signaux des Fêtes & des Aſſemblées, (le Soleil & la Lune) furent placés ce jour-là dans le Ciel. 5. Le jour de Jupiter, comme c’eſt la Planète de l’air, & de l’abondance multipliée, ſelon l’Aſtrologie, il a bien fallu que les oiſeaux ayent été créés dans l’air & les poiſſons dans la Mer, lors du cinquième jour. 6. L’Homme & la Femme créés le jour de Vénus, ne demandent point d’explication. 7. Dieu enfin s’eſt repoſé le jour de Saturne, Planète ſombre & taciturne, qui tranche tout & ne produit rien, dit l’Aſtrologie.
  6. C’eſt une choſe remarquable dans les Annales du Monde, recueillies par Sanchomaton, dont Euſebe nous a conſervé les précieux fragmens, que cet Auteur n’y parle en aucune façon du Déluge ; ce qui lui a attiré bien des reproches de la part des Docteurs Chrétiens. Mais ſi l’on examine le détail qu’il nous donne de la Création, on y reconnoîtra aiſément que ce ne ſont les détails que d’une véritable révolution ; & l’on peut faire la même remarque dans les Anecdotes de tous les prétendus ancêtres qu’il donne au Genre humain : il n’est donc pas étonnant qu’il ne parle pas du Déluge. L’Auteur des Annales Hébraïques, qui nous fait l’hiſtoire d’une Création & d’un Déluge, a commis une faute bien plus groſſiére  : ſa Création n’eſt que le Déluge, ſon Déluge n’eſt que ſa Création ; ces deux événemens ne ſont réellement dans la Genèſe qu’un double emploi d’un ſeul & même fait, conſidéré ſous deux points de vue différens ; l’un naturel qu’il a placé en ſecond, & l’autre aſtrologique, ſyſtématique ou myſtique, comme on voudra le nommer, qu’il a placé en premier. Cette remarque donne la ſolution des cauſes qui ont produit les différentes Chronologies des Hébreux & des Samaritains.
  7. Voyez Selden, Préface de Dieux de Syrie.
  8. Liv. V..

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